Conflits et guerres actuelles

Irak : Une guerre à 3.000 milliards de dollars !



Jeudi 26 Juin 2008

Irak : Une guerre à 3.000 milliards de dollars !
Prix du pétrole, bulle immobilière, crise financière... Toutes ces difficultés n’auraient qu’une cause : la guerre en Irak, qui aurait coûté 3 000 milliards de dollars, selon Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie. Qui sort gagnant ? Les affairistes de Washington, qui ont profité d’une “McDdonadisation” du militaire sans précédent.
Un "capitalisme du désastre" théorisé par l’altermondialiste Naomi Klein. Au secours, Obama ! Bientôt huit ans que George W. Bush gouverne l’Amérique, et déjà cinq ans qu’il a proclamé la fin de la guerre en Irak. Les chiffres des morts et des destructions sont connus. La situation intérieure des Etats-Unis l’est moins : pour le seul mois d’avril, le déficit commercial a atteint le record de 60 milliards de dollars, dû aux importations de pétrole, mais aussi d’automobiles et de biens d’équipement que la première économie mondiale ne produit plus ; ce même mois, 243 000 foyers ont perdu leur maison. Le revenu médian des Américains, surendettés, est aujourd’hui plus bas qu’en 1999. La plupart des économistes et analystes financiers, relayés par les médias, évoquent toujours les mêmes causes : prix du pétrole, bulle immobilière, crise financière. Et si on occultait la cause originelle ? Et si la guerre en Irak avait porté un coup fatal à l’économie américaine et accru tous les déséquilibres mondiaux ?

Une guerre à 3 000 milliards de dollars ! Le chiffre n’est pas lancé à la légère. Il est le résultat d’une étude détaillée et argumentée menée par Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie 2001. Encore s’agit-il d’une estimation basse, nous dit Stiglitz. A comparer à l’évaluation que Larry Lindsey, conseiller du président Bush, avait faite à la veille de la ­guerre : 200 milliards de dollars. Ce chiffre lourdement sous-évalué ne l’était pas encore assez pour le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, dont l’adjoint, le néoconservateur Paul Wolfowitz, expliquait que la reconstruction d’après-guerre s’autofinancerait grâce aux revenus pétroliers... Or, aujourd’hui, les seules opérations militaires et la reconstruction ont déjà coûté 845 milliards de dollars, hors budget du Penta­gone, qui connaît un taux de croissance plus rapide que jamais.
Pourquoi de telles dépenses ? Parce que le coût par soldat est de plus en plus élevé, que les planificateurs du conflit ont fait appel à cent mille con­tractants privés, que l’administration Bush a systématisé les contrats sans appel d’offres, d’où un « gros potentiel de corruption », constate Stiglitz, qui souligne que des firmes comme Halliburton ou Blackwater ont été « les seuls vrais vainqueurs de cette guerre ». Stiglitz s’arrête à ce constat. Diplômée de la London School of Economics, auteur du best-seller No logo, Naomi Klein théorise en revanche, dans La Stratégie du choc, livre-somme, la montée d’un « capitalisme du désastre ». De quoi s’agit-il ? D’une stratégie « consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de ­cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits ».

Par un étrange hasard, c’est le 10 septembre 2001, veille des attentats, que Donald Rumsfeld, nouveau secrétaire d’Etat à la Défense de George W. Bush, prononce, devant les employés du Pentagone, un ahurissant discours sur le nouvel ennemi « qui menace la sécurité des Etats-Unis ».
L’islamisme ? Non, « un des derniers bastions de la planification centrale ». L’ex-ennemi soviétique ? Non, « la bureaucratie du Pentagone » ! Or, souligne Naomi Klein, « Rumsfeld venait de réclamer au Congrès une hausse de 11 % du budget de l’armée ». Il annonçait donc une réduction des effectifs dans le seul but de transférer « une part beaucoup plus grande des fonds publics dans les coffres des entreprises privées ». Ce discours appliquait « le principe fondateur du régime Bush : le gouvernement a pour mission non pas de gouverner, mais bien de sous-traiter cette tâche au secteur privé ». Dans les années 1980-1990, et sans interruption même sous l’administration Clinton, l’eau, l’électricité, les autoroutes, la gestion des ordures avaient été privatisées. Ne restait que le « tronc » de l’Etat : l’armée, les prisons, la surveillance des frontières...

Donald Rumsfeld et le vice-président Dick Cheney sont prêts pour le job. Ce dernier, surtout. Secrétaire à la Défense sous Bush père, devenu, sous la présidence Clinton, pdg de Halliburton, il quitte la firme mais refuse de se séparer de ses actions. Il est, affirme Naomi Klein, le véritable concepteur de la « McDonaldisation militaire ». Halliburton fournit aux militaires « le même confort qu’à la maison » : fast-foods, supermarchés, cinémas. Entre 1995 et 2000, Cheney parvient à « doubler les sommes que la société soutirait au Trésor des Etats-Unis ». Il recevra en retour une montagne de stock-options.

11 septembre 2001, l’Amérique en état de choc est prête à accepter un nouveau concept - « la guerre sans fin contre le terrorisme » -, sans savoir que cette guerre a été « conçue dès le départ pour être privée ». La Maison-Blanche accroît de façon spectaculaire les pouvoirs de l’exécutif dans les domaines de la police, de la surveillance, de la guerre. Puis ces fonctions sont « externalisées », aboutissant à un Etat sécuritaire privatisé. Les banlieues de Washington se parsèment de hangars de start-up sécuritaires. Une génération spontanée de lobbyistes voit le jour : cinq cent quarante-trois cabinets de lobbying sécuritaire en 2006, alors qu’il n’en existait que deux avant 2001. L’industrie de la sécurité « dépasse aujourd’hui en importance - et de loin - Hollywood et l’industrie de la musique ». Les pdg des entreprises du secteur voient leur salaire exploser.

Il ne restait plus qu’à déclencher la guerre, non pas un acte d’« arro­gance » ou d’« incompétence », comme on le dit souvent, mais au contraire un « choix stratégique rationnel » : il fallait établir, comme le projetait Bush, « une zone de libre-échange entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient d’ici à dix ans ». Les dizaines de pages que Naomi Klein consacre à l’apocalypse guerrière qui s’est abattue en mars 2003 sur l’Irak, puis à la désastreuse « reconstruction », monopolisée par les Américains, sont sidérantes. Rappelons seulement qu’un mois après son entrée en fonction l’administrateur Paul Bremer, après avoir remercié cinq cent mille fonctionnaires irakiens - pour la plupart soldats, mais aussi médecins, infirmiers, instituteurs -, annonça la privatisation des deux cents sociétés d’Etat irakiennes, qui produisaient les aliments de base du pays et les matières premières dont avait besoin son industrie. A coups de contrats refilés de sous-traitants en sous-traitants, « les magouilles se poursuivirent pendant trois ans et demi, jusqu’à ce que tous les principaux entrepreneurs américains chargés de la reconstruction eussent fini par quitter le pays, les milliards épuisés, le travail en grande partie inachevé ».

Revenons aux chiffres de Joseph Stiglitz. Le coût des opérations militaires dépasse à ce jour celui des douze ans de guerre au Vietnam. Et la note va considérablement s’alourdir, car cette guerre a été entièrement financée par l’emprunt - avec les intérêts, cela représentera 2 000 milliards de dollars ! Or les prêts de l’étranger ne financent que la moitié du déficit, le reste est prélevé sur l’investissement intérieur : autant d’argent qui aurait pu être investi dans la recherche, la santé, l’éducation... On peut aussi imputer à la guerre une bonne part de la hausse des prix pétroliers, « qui ont commencé à grimper au moment précis où la guerre a démarré ». Si l’argent envoyé aux exportateurs de pétrole avait été consacré aux énergies alternatives, il aurait à son tour allégé la facture pétro­lière... et permis de nouveaux investissements productifs. Dernière conséquence de la guerre, inattendue celle-là : la crise immobilière ! Pour financer les déficits et soutenir une économie affaiblie en encourageant la consommation, la Banque centrale américaine a maintenu des taux d’intérêt très bas. Son président, Alan Greenspan, a « invité les ménages à accumuler les risques, allant jusqu’à leur permettre de gager sur leur maison des prêts à la consommation à taux variable ».

Joseph Stiglitz, évidemment, soutient la décision de Barack Obama d’engager le retrait d’Irak dès janvier 2009.
Chaque mois qui passe alourdit la facture de 25 milliards de dollars, soit 600 milliards sur deux ans. Une somme à rapprocher du grand plan pour l’environnement qu’envisage le candidat démocrate, d’un coût annuel de 65 milliards.
Il est trop tard pour alléger le fardeau financier qui pèsera dans les années à venir sur chaque famille américaine - 25 000 dollars. Mais pas trop tard pour restaurer l’autorité morale d’un pays gouverné durant huit ans par des rapaces et qui ne se détournerait plus des problèmes cruciaux du monde. En renonçant au « capitalisme du désastre » ? .

Vincent Remy
Télérama n° 3049

A lire :
Une guerre à 3 000 milliards de dollars, de Joseph E. Stiglitz et Linda J. Bilmes, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Paul Chemla, éd. Fayard, 360 p., 22 €.
La Stratégie du choc, La montée d’un capitalisme du désastre, de Naomi Klein, trad. de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, éd. Leméac/Actes Sud, 670 p., 25 €.
Et aussi : L’Implosion, La finance contre l’économie, ce que révèle et annonce la "crise des subprimes". de Paul Jorion, éd. Fayard, 336 p., 20 €.

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