Diplomatie et relation internationale

Inviolabilité des frontières ou droit à l'autodétermination?


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Si un homme ordinaire, en regardant un mur, affirme qu'il est en même temps blanc et noir, il sera sans doute reconnu comme malade mental. Pour les juristes et les hommes politiques, tout est plus simple: l'aptitude à dire à la fois "oui" et "non" est initialement stipulée par leur profession.


RIA Novosti
Mardi 20 Juin 2006

Inviolabilité des frontières ou droit à l'autodétermination?


Par Piotr Romanov



Même la Charte de l'ONU continue de proclamer en toute sérénité, jusqu'à présent, deux principes contradictoires: l'inviolabilité des frontières et le droit des peuples à l'autodétermination, bien que cette contradiction évidente ait déjà provoqué nombre de conflits internationaux et ait coûté la vie à des centaines de milliers, sinon à des millions de personnes. Certains conflits se résorbent d'eux-mêmes avec le temps, d'autres se résolvent grâce au recours aux armes, mais le plus souvent, ils couvent, obligeant tous les pays environnants à être en permanence sur le qui-vive.

Une foule de médiateurs internationaux s'agite fébrilement autour de chacun de ces foyers de tension. Ce sont, en majorité, justement des hommes politiques et des juristes, qui ne font d'habitude qu'embrouiller davantage la situation, ce qui est d'ailleurs bien naturel, car dans leurs approches, c'est la politique de deux poids deux mesures qui prédomine.

Dans chacun des cas, ils décident lequel des principes sera appliqué: le respect des anciennes frontières ou celui du droit de tel ou tel peuple à l'autodétermination, non pas en se fondant sur les normes universellement reconnues, mais dans la plupart des cas en tenant compte des intérêts égoïstes de telle ou telle puissance ou organisation internationale. Les intérêts des peuples, qui se composent d'individus concrets ayant chacun ses passions et ses intérêts légitimes, sont pris en considération en dernier ressort.

Les exemples à ce sujet sont légion. Et chacun, hélas, exhale une forte odeur de sang. Ecartons les conflits qui ont lieu loin des centres de la civilisation, comme celui du Darfour, en nous bornant aux conflits qui se déroulent sous les yeux de l'Europe, qui devrait, semble-t-il, avoir déjà une riche expérience historique et maîtriser les instruments juridiques et politiques appropriés pour éteindre les flammes des contradictions.

Malheureusement, il n'en est rien. Personne ne saura vous expliquer d'une manière convaincante et, ce qui est le plus important, en toute sincérité, pourquoi dans le cas du Kosovo, il est préférable pour l'Union européenne que les Albanais réalisent leur droit à l'autodétermination au détriment de l'intégrité des frontières de la Serbie. Alors que les conflits similaires qui ont éclaté après le démembrement de l'URSS (entre la Moldavie et la Transnistrie ou entre la Géorgie, d'une part, et l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, de l'autre) doivent être réglés, selon les mêmes eurocrates, au bénéfice de Chisinau et de Tbilissi.

Cependant, la Transnistrie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, les armes à la main, aspiraient, de même que les Albanais, à l'indépendance; de même que les Albanais, ils ne veulent plus vivre dans les anciennes frontières sous le contrôle de l'ancien centre qu'ils détestent.

A cause de cette contradiction consacrée dans le droit international contemporain, des peuples entiers de l'Europe contemporaine ont été pour longtemps exclus du processus européen, ce qui est préjudiciable sous tous les rapports, tant pour ces peuples que pour les autres Européens.

L'absence de contrôle de la part de la communauté internationale engendre de nombreuses tentations dans ces zones mortes. Le même Kosovo, par exemple, est devenu une plaque tournante du trafic de drogue. D'autre part, l'absence de soutien économique et intellectuel de la part des pays étrangers freine artificiellement le développement dans les zones de ce type. Et finalement, dans tous ces points chauds, le sang a déjà coulé et risque de se répandre de nouveau si le problème n'est pas résolu dans des plus brefs délais.

Quant au problème de l'Abkhazie ou de l'Ossétie du Sud, la force de paix russe ne pourra pas, avec la meilleure volonté, séparer éternellement les parties en conflit. En attendant, la Moldavie engloutirait du jour au lendemain la Transnistrie si elle avait assez de forces, et la Géorgie du président Saakachvili, presque sans cacher ses intentions, accumule avec conséquence des forces militaires en vue de rattacher de nouveau par le fer l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. Comment s'étonner alors que les leaders de ces trois républiques autoproclamées aient conjugué leurs efforts pour créer une force mixte de maintien de la paix, dont la tâche essentielle consiste à protéger leur indépendance jusqu'ici non reconnue.

Le président sud-ossète, Edouard Kokoïty, estime que pendant plus de dix ans d'existence en tant que républiques indépendantes, l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud et la Transnistrie ont prouvé qu'elles étaient des Etats autonomes.

Les leaders des trois républiques pensent néanmoins que la force russe de maintien de la paix doit être déployée dans les zones de conflit jusqu'à leur règlement définitif. Si les "casques bleus" russes étaient toutefois obligés de se retirer, ils seraient immédiatement remplacés par la force de paix akhazo-osséto-transnistrienne, indique Edouard Kokoïty.

Presque parallèlement à la signature de cet "accord des autoproclamés", une rencontre avait lieu entre le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue géorgien, Mikhaïl Saakachvili. Mais sur ce terrain les hommes politiques ne sont pas parvenus à la compréhension mutuelle. M. Saakachvili, sans se soucier du point de vue des Abkhazes et des Ossètes, s'est prononcé pour leur retour le plus rapide possible au sein de la Géorgie, tandis que Vladimir Poutine essayait de convaincre le président géorgien qu'il fallait respecter la position des peuples, en soulignant l'importance de la patience, de la volonté de trouver des compromis. Il faut avant tout que les habitants de ces républiques souhaitent eux-mêmes vivre ensemble, selon le leader russe. "On ne peut pas régler les conflits le couteau à la main", a-t-il indiqué.

Pour un homme politique qui se veut démocrate, semble-t-il, il s'agit d'une vérité première, mais le numéro un géorgien n'a tout de même rien compris. Cependant, outre le fer, il existe d'autres moyens de régler les contradictions, ce qu'avait parfaitement démontré Vaclav Havel en séparant pacifiquement la Tchéquie et la Slovaquie. Le "divorce" entre la Serbie et le Monténégro s'opère aussi calmement à l'heure actuelle, bien qu'il soit évident que le retrait des Monténégrins déplaît à Belgrade.

Malheureusement, Mikhaïl Saakachvili n'est pas Vaclav Havel, et il semble donc que la force de paix akhazo-osséto-transnistrienne n'ait pas été créée en vain.

Cela dit, je ne vois là aucune violation des procédures démocratiques. La Constitution de tout pays réellement démocratique contient sous une forme ou sous une autre, parfois peut-être cachée aux yeux du profane, une disposition selon laquelle le peuple a le droit à l'autodétermination si le pouvoir privilégie ses propres intérêts au détriment de ceux de son peuple. Les autorités géorgiennes et moldaves ne satisfont pas les peuples de l'Abkhazie, de l'Ossétie du Sud et de la Transnistrie, et, partant, ces peuples ont le droit à l'autodétermination.


Mardi 20 Juin 2006

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