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Société
Inch Allah l’égalité !(Première partie), Entretien avec Cécilia Baeza, Ismahane Chouder et Malika Latrèche, du Collectif des Féministes Pour l’ÉgalitéDans la même rubrique:
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Lundi 9 Mars 2009
« Un féminisme non pas contre, mais avec l’Islam ». Cette formule de Christine Delphy (qui ajoutait : « Et pourquoi pas ? ») [1] peut résumer la démarche des femmes musulmanes, voilées ou non, qui, comme Ismahane Chouder ou Malika Latrèche, se retrouvent avec des « non-musulmanes » au sein du Collectif des féministes pour l’égalité. Dans une discussion à trois voix – extraite du recueil Les filles voilées parlent – trois présidentes successives du collectif, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Cecilia Baeza (« non-musulmane, mais souvent prise à partie comme ‘islamogauchiste’ ou comme ‘chienne de garde des voilées’ ») nous racontent les épisodes tantôt douloureux, tantôt cocasses, souvent les deux ensemble, qui ont accompagné l’improbable et pourtant nécessaire émergence de ce nouveau mouvement féministe. Nouveau parce que récent, et composé de femmes souvent jeunes, mais pas au sens d’une volonté de rupture : le collectif regroupe aussi des « anciennes » et même des « historiques » de la lutte des femmes, et il puise aux sources des grands combats féministes du passé… À commencer par un célèbre slogan : « Mon corps m’appartient ! ». Par Cécilia Baeza, Ismahane Chouder, Malika Latrèche, 7 mars Ismahane Chouder : Tout a commencé aux réunions préparatoires de la « Marche des femmes 2004 », qui se sont tenues tous les mercredis soirs à la Bourse du Travail de Paris à partir de février. Il y avait des représentants de dizaines d’organisations féministes, des syndicats et des partis de gauche. Les réunions étaient dirigées par Maya Surduts et Suzy Rojtman du CNDF [2], et il s’agissait à la fois de définir le contenu des mots d’ordres et d’organiser la logistique : le trajet, l’ordre des cortèges, etc. Moi j’étais là avec d’autres copines du Collectif Une école pour tou-te-s) et quand nous sommes arrivées, il y avait moi et Sonia qui portions un voile, nous avons senti un grand froid dans la salle, et très vite les discussions se sont orientées vers le voile. Le texte d’appel évoquait la loi sur le voile, qui était sur le point d’être votée, mais sans la soutenir ni la dénoncer. Il faut dire que les collectifs féministes étaient très scindés : certaines étaient contre le voile et pour la loi, d’autres étaient contre la loi mais aussi contre le voile, et elles avaient donc du mal à s’engager contre cette loi, et les organisations clairement engagées contre la loi étaient nettement minoritaires. Du coup, le texte commun était un compromis, ce qui fait que même s’il ne soutenait pas la loi, il allait dans le sens de la stigmatisation du voile, en le liant à des violences faites aux femmes, en précisant : « quel que soit le sens que lui donne celles qui le portent » ! Et pour moi qui porte le voile, me voir renvoyée du côté de ces violences n’était pas acceptable ! J’ai voulu parler, mais Maya Surduts m’a tout de suite coupé la parole en disant que j’avais assez parlé, alors que je venais seulement de commencer ! Je lui ai répondu qu’elle avait un comportement de phallocrate, ce qu’elle n’a évidemment pas apprécié ! Quelqu’un, je ne sais plus qui, a même dit qu’il était hors de question que des femmes voilées défilent à la Journée des femmes. Nous nous sommes dit : mais alors nous ne sommes pas des femmes ? Nous sommes quoi ? Il y a heureusement eu une militante des Panthères Roses qui a dit qu’on devait nous laisser la parole, qu’il était hors de question d’interdire à quelque femme que ce soit de participer à la manifestation, et que si on nous sortait du cortège, elles sortiraient avec nous. Finalement, nous n’avons pas voulu signer le texte commun, et nous avons défilé avec notre propre tract, qui reprenait toutes les revendications du texte commun, mais avec un passage en plus contre la stigmatisation des femmes voilées et contre la loi anti-foulard, en disant que c’est une loi sexiste, qui prive des filles d’éducation. Le jour de la manifestation, nous avons eu de grosses difficultés à nous insérer dans le cortège : nous avons dû faire face à des insultes, des bousculades, et même des tentatives de coups physiques. Il y avait des hommes qui nous bousculaient pour nous empêcher de rentrer dans le cortège, et des femmes qui nous insultaient : « Vous n’avez rien à faire ici » « C’est une honte ! » « Rentrez chez vous » « Retournez en Arabie, en Iran, en Afghanistan ». Nous avons eu aussi un « comité d’accueil » particulièrement violent à l’arrivée de la manifestation Place de la Nation, sous les huées, les menaces, et même des crachats ! Tout cela de la part d’autres manifestants ! Ils ont même stigmatisé le « service d’ordre » qu’on avait constitué pour la manif, comme tous les autres services d’ordre d’ailleurs : comme il y avait des hommes, ils se sont retrouvés stigmatisés dans la presse ou dans les groupes militants adverses comme des « barbus » encadrant leurs femmes. Alors qu’il y avait des musulmans et des non-musulmans, des hommes et des femmes, et que surtout, beaucoup d’autres cortèges dans cette manif avaient eux aussi un « service d’ordre » masculin. À commencer par ceux qui nous ont fait barrage ! Cécilia Baeza : C’est à ce moment que nous avons fondé le CFPE. Au départ, il y a des femmes qui se rencontrent au Collectif Une école pour tou-te-s, et qui décident de prendre à bras le corps la question féministe, parce qu’elles sont féministes, et que le féminisme a été un des principaux arguments qui a servi à justifier la loi anti-voile. D’autre part, comme les femmes qui portent le foulard sont toujours stigmatisées comme dépendantes de frères, de pères, d’intégristes, elles décident de fonder un collectif non-mixte, exclusivement féminin. Christine Delphy est choisie comme première présidente du CFPE, avec comme vice-présidente Zahra Ali, qui a 18 ans et qui est alors lycéenne en terminale, avec son foulard. Le collectif est fondé début 2004, mais nous nous organisons vraiment en juin 2004, avec une Charte, où sont affirmés notamment le droit de porter le foulard et de ne pas le porter ; la lutte contre les discriminations sexistes ; et le refus d’un modèle unique d’émancipation. À partir de ces principes, énormément de choses restaient à discuter, car nous ne nous connaissions pas, et nous avons donc eu beaucoup de débats internes, sur internet et dans des réunions, avec parfois des tensions. Notamment au moment du débat sur l’avortement, où il y a eu un peu un sentiment de « donnant-donnant », avec des féministes « non-musulmanes » qui disaient en substance : « Nous nous sommes engagées pour vous défendre sur le voile, alors en échange , donnez nous votre soutien sur l’avortement ». Il y avait un fond juste, qui consistait à dire : peu importe finalement qu’une pratique nous plaise ou pas, heurte ou pas nos convictions, que ce soit le port du foulard ou le recours à l’avortement ; il y a quelque chose de plus important et qui nous unit qui est le droit de choisir. Mais le débat était biaisé par autre chose : le fait qu’il y avait une parole considérée comme la parole féministe légitime, et qui semblait dire : « Vous, non-féministes, venez nous rejoindre ». Et puis nous étions piégées par l’agenda, le trentième anniversaire de la loi Veil qui arrivait, et le contexte général, le besoin de se positionner dans le champ féministe, et de prouver aux autres que nous étions bien des féministes. J’entends par là : un besoin de tout le collectif d’être reconnu légitime par les autres organisations féministes, ce qui a abouti en interne à une situation où les musulmanes voilées se sont aussi senties obligées de prouver aux autres copines qu’elles étaient bien féministes… Malika Latrèche : Il y a eu des tensions lors d’une réunion en octobre 2004 où des femmes à côté de moi disaient : « Mais qu’est-ce qui va se passer quand il faudra se positionner sur le droit à l’avortement ? Est-ce que vous serez là ? » Le trentième anniversaire de la loi Veil arrivait en janvier, et tout le mouvement féministe français préparait cet anniversaire. Mais moi, par exemple, je ne m’étais jamais posé la question, et je l’ai prise en pleine figure. Même entre femmes musulmanes, d’un point de vue religieux, nous n’avions pas eu de réflexion poussée sur la question. Nous nous retrouvions au milieu de ces questions : « Est-ce que vous allez être là » Et certaines répondaient à notre place : « Non, c’est trop utopique ! ». Et moi, au milieu, je répondais : « Ben, oui, on sera là avec vous » Mais la vérité, c’est que je n’avais pas du tout réfléchi à cette question, et que je ne me sentais mal à l’aise. Il y avait par exemple des féministes algériennes qui nous avaient soutenu contre la loi antivoile, mais qui donnaient l’impression d’avoir des doutes sur notre féminisme. Par rapport à leur vision ou leur connaissance traditionnelle de l’Islam, elles se disaient : « Non, pour elles, ça doit être anti-islamique d’aller à cette manif, l’Islam l’interdit ». Je savais au fond de moi que ce n’était pas vrai, et que nous devions soutenir le droit à l’avortement. J’étais tiraillée. Ismahane Chouder : Nous avions un peu l’impression de devoir valider notre « certificat de féminisme ». Mais ce qui nous a surtout fait violence, c’était la question de notre visibilité publique : quelle image allions nous renvoyer ? Il faut bien comprendre une chose : quand tu croises une femme voilée, tu ne vois pas seulement un individu. Tu vois forcément toute une communauté derrière : la communauté musulmane. Et ça, c’est piégeant. J’aurais pu aller manifester pour la loi Veil en tant qu’Ismahane, en sachant pourquoi j’étais là, car je n’ai pas de réticence personnelle par rapport au droit à l’avortement. Pour moi, c’est un droit acquis, qui se trouve reconnu et codifié avec précision dans les textes de référence islamique. Mais j’étais obligée de penser au regard des autres. Ce qui me posait problème était cette visibilité publique de femmes musulmanes dans une manifestation, où elles n’auraient pas la possibilité d’expliquer les raisons nuancées de leur présence : notamment la possibilité de souligner la différence entre être « pour l’avortement » et « pour le droit à l’avortement ». Surtout que ce débat-là n’a pas vraiment eu lieu dans la « communauté musulmane » française. Donc vis-à-vis de cette « communauté », je ne voulais pas donner un sentiment d’opportunisme, ou pire de trahison : « Pour faire bonne figure, pour être acceptées comme féministes, elles ont bradé leurs principes religieux ! ». C’est pourquoi certaines, comme moi ou comme Malika, n’y sont pas allées. Mais je sais que d’autres copines voilées y sont allées : Ndella, Sonia, Zahra… Cécilia Baeza : Nos débats internes ont abouti à un accord sur le droit de recourir à l’avortement, ce qui n’est pas une obligation pour celles qui ne veulent pas y recourir, mais laisse la liberté de le faire à celles qui le choisissent. Et nous avons donc décidé de nous associer à l’Appel à manifester pour défendre ce droit. Mais de toutes façon, quelle que soit notre position, on le retourne contre nous. En l’occurrence, nous prenons position pour le droit à l’avortement, mais évidemment on nous accuse de double discours et d’opportunisme. Cette défiance s’est exprimée quand on a envoyé notre signature pour le texte d’appel à manifester : nous avions pris la peine d’écrire un courrier en bonne et due forme, mais la direction du CNDF n’a pas voulu intégrer notre signature, en prétextant un retard de notre part, alors qu’on était quinze jours avant la manif, que la plupart des tracts n’étaient pas encore imprimés, et qu’on pouvait parfaitement nous rajouter sur la liste des signataires. Nous avions même envoyé une représentante non-voilée, Suzanne, pour une espèce de mission diplomatique, parce que nous savions d’expérience que le voile attisait les passions ; nous avions aussi choisi exprès une représentante qui avait des liens avec le CNDF, qui les côtoyait depuis longtemps, pour faciliter les pourparlers. Seulement voilà, parmi les moyens de nous écarter, il n’y a pas que le refus frontal : il y a aussi le fait de ne pas nous informer des réunions, de ne pas nous inscrire dans la liste de leurs contacts, de nous ignorer, de faire comme si nous n’étions pas dans le champ du féminisme – alors que nous clamons notre féminisme, et que malgré le désaccord sur le voile, pour les autres sujets, sur pratiquement sur toutes leurs luttes, nous sommes prêtes à joindre nos forces. Le même scénario s’est répété à la Journée des femmes de 2006 : nous ne sommes jamais informées des réunions. Nous sommes vraiment tenues à l’écart. En 2005, l’exclusion est encore plus explicite. Nous décidons de ne pas nous investir en tant que CFPE dans la préparation de la Marche des femmes, mais de nous joindre au cortège Une école pour tous. Cette fois-ci, nous demandons expressément, et à l’avance, à signer le texte d’appel et à prendre part pleinement à la manif. Mais lors d’une réunion, à la demande de certaines organisations (Lutte ouvrière et le Planning familial), notre droit de participer est mis au vote, et rejeté à la majorité. La tension est au maximum parce que l’UFAL (Union des familles laïques) [3] et Ni putes ni soumises ont déjà annoncé qu’ils quittaient la coordination et montaient une marche concurrente deux jours avant, au motif que la coordination nous avait acceptées dans ses réunions préparatoires ! Cette fois-ci, l’exclusion est explicite, et assumée par la coordination : auparavant c’était nous qui refusions de signer leur texte à cause du désaccord pour le voile, ou bien il y avait le prétexte de notre signature arrivée trop tard ; là, nous sommes présents, dans les temps, nous acceptons le texte d’Appel, malgré son silence sur les ravages de la loi antivoile, et c’est la Coordination qui vote pour nous exclure. Du coup, cette exclusion suscite plus de protestations que les précédentes, de la part d’individus, notamment certaines « Femmes solidaires », mais aussi de la part de certaines organisations, qui dénoncent officiellement notre mise à l’écart : les Panthères roses, les Verts, la confédération syndicale SUD-G10 Solidaires, la Ligue des droits de l’homme, le MRAP et la FSU… [4] Nous, de notre côté, nous commençons à avoir l’habitude de nous faire jeter, donc nous allons quand même à la manif sans nous démonter, et nous nous trouvons des complices pour ouvrir une « brèche » dans le cortège et nous offrir « l’asile » ! En 2004 c’étaient les JCR [5], en 2005 ce sont les Verts. Ismahane Chouder : Juste avant, Maya Surduts (présidente de la Coordination) est venue nous voir en nous accusant d’être responsables de la division du mouvement féministe, et en nous demandant un geste d’apaisement : « Participez à la manif, d’accord, mais en queue de cortège, après les partis politiques ». Sympa ! Il s’est aussi dit lors d’une réunion de la Coordination que, puisque nous ne sommes pas acceptées comme signataires et membres à part entière du cortège, le Service d’Ordre de la Coordination n’assurera pas notre protection si nous sommes agressées au cours de la manif ! « Venez, mais à vos risques et périls ! ». Le jour de la manif, Place Clichy, nous avons pris place entre les Verts et les Panthères roses, avec qui tout s’est très bien passé. Bien entendu, il y avait toujours des gens sur le côté pour venir nous apostropher et nous dire que nous n’avons « rien à faire ici ». Mais c’était quand même moins violent qu’en 2004. D’une part parce que nous n’étions plus dans le climat explosif du vote de la loi, d’autre part parce les plus hostiles boycottaient la manif, et enfin parce que des grandes organisations comme la LDH ou la FSU avaient réagi : du coup, nos ennemis ravalaient un peu leur salive. D’année en année, notre présence se banalise : nous faisons peu à peu partie du paysage, même si l’accueil est encore loin d’être amical ! Et puis nous avons un cortège joyeux, animé, qui fait du bruit, et sans porte-voix ! En 2006, il y avait même le cortège PCF derrière nous, avec Marie-Georges Buffet, et ils ont repris tous nos slogans ! Et ça produit son effet : on voit des visages qui se dérident, des gens qui passent de l’inquiétude à l’amusement… Cela dit, ce qui était moins drôle, en 2006, c’est qu’il n’y avait plus personne : à peine quelques centaines de personnes. Et une femme est venue nous dire : « Bravo ! Vous avez réussi votre coup ! ». Comme si c’était de notre faute, et comme si notre objectif était de tuer le mouvement féministe ! Alors que justement, nous, nous étions encore là, et qu’il aurait plutôt fallu poser la question à tous ces gens qui étaient venus en masse en 2004 contre le voile, et qui, deux ans après, contre la discrimination au travail et l’inégalité salariale, n’étaient plus là. Deuxième partie : La Journée mondiale des femmes du 29 mai 2005 à Marseille Post-scriptumPropos recueillis par Pierre Tevanian à Paris le 2 juillet 2006. Ce texte est extrait du recueil Les filles voilées parlent, dont nous avons déjà publié l’Introduction, et que nous recommandons vivement.Notes[1] Christine Delphy, Intervention contre une loi d’exclusion [2] CNDF : Coordination nationale pour les droits des femmes. Cette coordination regroupe des dizaines d’associations féministes, de syndicats et même de partis politiques, et organise chaque année la Marche des femmes le 8 mai de chaque année [3] Organisation militant pour la prohibition du voile, et défendant une vision très autoritaire et anti-musulmane de la laïcité. De sensibilité « national-républicaine de gauche », cette organisation multiplie, sur son site « Respublica », les campagnes prohibitionnistes contre le voile et les injures islamophobes. À titre d’exemple, on débat sur ce site d’une possible interdiction du voile dans tout l’espace public, et on y dénonce comme anti-laïque la vente d’une paëlla sans porc dans un stand de la Fête de l’humanité. Cf. Laurent Lévy, Le spectre du communautarisme, Éditions Amsterdam, 2005 [4] Principal syndicat enseignant. Sa position au moment de la loi antivoile a été une désapprobation, mais aucune condamnation ferme des exclusions, et aucune campagne de protestation. L’ensemble des réactions de protestation évoquées ici est disponible sur le bolg des Féministes pour l’égalité. [5] Jeunesses Communistes Révolutionnaires. Inch Allah l’égalité ! (Deuxième partie)Entretien avec Cécilia Baeza, Ismahane Chouder et Malika Latrèche, du Collectif des Féministes Pour l’ÉgalitéPar Cécilia Baeza, Ismahane Chouder, Malika Latrèche, 7 mars Introduction« Un féminisme non pas contre, mais avec l’Islam ». Cette formule de Christine Delphy (qui ajoutait : « Et pourquoi pas ? ») [1] peut résumer la démarche des femmes musulmanes, voilées ou non, qui, comme Ismahane Chouder ou Malika Latrèche, se retrouvent avec des « non-musulmanes » au sein du Collectif des féministes pour l’égalité. Dans une discussion à trois voix – extraite du recueil Les filles voilées parlent – trois présidentes successives du collectif, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Cecilia Baeza (« non-musulmane, mais souvent prise à partie comme ‘islamogauchiste’ ou comme ‘chienne de garde des voilées’ ») nous racontent les épisodes tantôt douloureux, tantôt cocasses, souvent les deux ensemble, qui ont accompagné l’improbable et pourtant nécessaire émergence de ce nouveau mouvement féministe. Nouveau parce que récent, et composé de femmes souvent jeunes, mais pas au sens d’une volonté de rupture : le collectif regroupe aussi des « anciennes » et même des « historiques » de la lutte des femmes, et il puise aux sources des grands combats féministes du passé… À commencer par un célèbre slogan : « Mon corps m’appartient ! ».ArticlePremière partie : 2004-2005 : Naissance d’un collectif Heureusement pour nous, peu de temps après la Marche parisienne de 2005, il y a eu un moment beaucoup plus réjouissant : la « Marche mondiale des femmes », qui s’est tenue le 29 mai 2005 à Marseille. Pour cette marche, le CFPE avait décidé de s’impliquer vraiment, justement parce que cela sortait du cadre franco-français, et que la charte rédigée à Kigali nous convenait parfaitement. Nous avons adhéré, au siège qui se trouve au Québec. Et là : aucun problème, on nous a acceptées ! Nous avons préparé un quatre pages (notre journal : Inch’Allah l’égalité !), des badges… Moi, à cette époque, j’étais aussi responsable de l’association Les Sciences Potiches se Rebellent [2] et je participais à ce titre aux réunions préparatoires d’un des cinq forums, sur « Europe et laïcité ». Nous sommes descendues à Marseille, certaines en voitures, d’autres en train. Au début, tout va bien, sauf que quand nous arrivons au Forum, tout est déjà plein. Moi, je réussis à passer en tant qu’intervenante inscrite au programme, et mon intervention suscite autant d’applaudissements que de huées. Pendant le débat, Ndella se bat dans la salle pour obtenir le micro, et finit par parler, mais dans des conditions très difficiles : un groupe d’une vingtaine de femmes vient se planter devant elle et hurler pour couvrir sa voix, des slogans du genre : « Non au voile ! » Malheureusement pour eux, Ndella a une voix qui porte, et elle sait se faire entendre ! Et d’autres femmes viennent ensuite nous voir pour nous soutenir : « C’est bien que vous soyez là ». Ensuite, la Marche elle même a eu lieu, dans Marseille, avec toujours le même scénario : les Femmes Solidaires [3] ne veulent pas nous laisser défiler, elles bloquent le passage, nous hurlent que nous n’avons « rien à faire là », et c’est finalement une association « autorisée » – les « Shebba », une association, de femmes immigrées de Marseille – qui nous offre l’asile dans son cortège. Et à partir de là, tout s’est bien passé : ambiance chaleureuse, applaudissements des riverains sur notre passage… Ismahane Chouder : Quand nous sommes arrivées au Forum à Marseille, la salle était pleine, mais en même temps ils continuaient de laisser entrer certaines femmes, et pas nous ! Nous avons donc essayé de faire le forcing à l’entrée. Nadia de Strasbourg s’est mise à engueuler les vigiles : « C’est la marche mondiale des femmes, ce n’est pas à des hommes de dire si on a le droit de rentrer ! ». Du coup, ils se sont confondus en excuses : « Nous sommes désolés, ce sont les consignes ». Ndella a fait tout un pataquès, elle a ameuté tout le monde ! Nous avons eu des altercations avec des membres de Femmes solidaires, qui commençaient à nous faire des remarques, alors le ton est monté. Je leur ai dit : « Vous me parlez sur un autre ton, il est fini le temps des colonies ! ». Ndella a renchéri : « Ouais, Bwana c’est terminé ! ». Finalement Ndella a réussi à s’engouffrer avec deux copines, Marielle et Samia, et elles se sont fait courser par les vigiles ! Quant à moi, avec les autres copines qui restaient, nous avons décidé d’aller sur la pelouse où un autre débat informel s’était improvisé avec toutes les femmes qui étaient restées dehors. Nous étions les seules voilées, et comme par hasard, à peine arrivées, toutes les interventions dérivent vers le voile. Avant d’arriver on entendait leurs débats dans les hauts-parleurs : « discriminations, droit au travail », et dès qu’on est arrivées, elles ont dérivé sur : « Non au voile ! A bas la Charia ! ». Tout y est passé. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, et même mes pieds ! J’ai fait toutes les invocations [4] que je connais, et j’ai demandé la parole ! Mais la femme qui distribue le micro m’apostrophe : « C’est pour dire quoi ? ». Je réponds que je n’ai pas préparé de texte, et la négociation dure cinq minutes, toutes les deux accrochées au micro ! . D’autres femmes, dans le public, commencent à dire : « Mais laissez-la parler ! » Et je finis donc par avoir le micro. J’ai tout déballé en cinq minutes : le droit de choisir, la nécessité de décentrer le débat, d’arrêter de focaliser sur le foulard qu’on porte, et enfin la diversité des voies d’émancipation. J’ai dit que c’était anti-féministe de stigmatiser, discriminer et exclure d’autres femmes sous prétexte qu’elles s’écartaient d’un modèle pré-établi. À peine j’avais dit cela que des éradicateurs [5] venues d’Algérie commencent à m’insulter, un homme se met à m’insulter en arabe alors que je ne comprends pas la langue – je ne suis pas arabisante. Une femme vient m’arracher le micro en me disant : « Vous avez assez parlé ! » Alors qu’avec mes cinq minutes j’avais parlé moins que toutes les autres ! Mais il y a eu une réaction très positive du public : des femmes se sont mises à dire : « C’est scandaleux, vous n’avez pas à lui couper la parole ! ». Et comme ça commençait à devenir bruyant, ça attirait les gens autour. Ils venaient en demandant : « Qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi le problème ? Qu’est-ce qu’elle a dit de si grave ? ». Ils n’imaginaient pas que le problème pouvait venir de mon voile. Cécilia Baeza : Le pire a été le retour en train. J’avais perdu tous les billets, donc je suis allée dire au contrôleur que nous étions sur la liste de réservation collective au nom de « La Marche mondiale des femmes ». Je le renvoie vers la femme qui avait réservé tous les billets, qui lui confirme que nous sommes bien sur sa liste. Mais arrive alors le petit groupe de Femmes solidaires qui nous déteste, et elles se mettent à dire au contrôleur : « Non ! Les voilées ne sont pas de la Marche ! » Comme nous étions à cinq minutes du départ, nous avons fait le forcing et sauté dans un wagon. Le contrôleur nous laisse faire, mais manque de chance : nous nous retrouvons dans le même wagon que les Femmes solidaires ! Et quand Ndella va s’asseoir, la femme à côté d’elle lui dit : « Non, pas à côté de moi ». À ce moment là, Ndella craque, et elle prend à parti tout le wagon : « Mais comment pouvez vous me faire ça ? Je ne suis pas une pestiférée ! J’ai le droit de m’asseoir où je veux ! ». Et elle s’effondre en larmes. Une femme des Verts lui répond : « Arrêtez avec vos larmes de crocodiles, vous êtes venues pour provoquer, donc il ne faut pas vous étonner si on vous reçoit mal : c’est le jeu ! ». Une autre vient voir Ndella et lui dit : « Tu sais, il faut comprendre : moi, ma fille a subi l’inceste, son père l’a violée, et quand je vois ton foulard je vois toute cette violence, je vois l’inceste… ». Ndella lui répond : « C’est horrible, mais moi je n’ai aucun rapport avec ce qui est arrivé à votre fille ! ». Et cette femme lui a tenu la jambe pendant une demi-heure ! Pendant ce temps, les copines craquent aussi, et tombent en larmes une par une ! Arrive alors Sophie Zafari de la FSU, qui tente une médiation. Au bout d’une demi-heure, nous partons nous réfugier dans un autre wagon. Au bout d’un moment, nous sommes un peu calmées, et nous partons acheter des boissons au wagon restaurant. Et là, manque de chance : encore les Femmes Solidaires ! En nous voyant, elles se mettent à parler de nous à voix haute, bien fort, pour que tout le monde entende : « Tiens, voilà encore les voilées ! ». Ndella croise le regard d’une d’entre elles, qui lui demande aussitôt : « Pourquoi tu me regardes ? Je te plais, hein ? Je suis belle sans foulard ! » Il y avait plein de gens autour, ils ne comprenaient rien ! Nous avons aussitôt entouré Ndella, en lui disant : « Ne réponds pas, ça ne sert à rien »… Et pendant que nous achetions nos sandwiches, elles ont continué, tout haut, à dire des choses du genre : « Le Coran permet la lapidation des femmes ! ». Mathilde, une copine des Sciences-Potiches qui ne porte pas le voile, a fini par aller les voir en leur disant gentiment : « Il faut arrêter, pourquoi vous comportez-vous comme ça ? ». Et aussitôt, la femme prend tout le wagon a témoins, en criant : « Ah ! Voilà la chienne de garde des voilées ! La secrétaire de Tariq Ramadan ! ». [6] (Ce qu’elle n’est évidemment pas.) Et là, quand même, d’autres membres de Femmes Solidaires, des Africaines (les précédentes étaient « blanches ») sont venues voir Ndella pour lui dire : « Elles sont folles, tu as parfaitement le droit d’être ici, il ne faut pas te laisser faire. ». Et pour finir, à l’arrivée à Paris, quand nous sommes descendues du train, nous avons eu droit à une haie d’honneur des mêmes cinq ou six Femmes Solidaires, qui se sont mises à scander un slogan bien connu : « So-So-So, Solidarité, avec les femmes, du monde entier ! » Mais en ajoutant : « Sauf avec les femmes voilées ! ». Authentique ! Malika Latrèche : À force de se faire agresser, injurier aux manifestations, nous avons commencé à nous interroger et à douter. La question « Faut-il y aller ou pas ? » traverse le collectif, et ce n’est d’ailleurs pas un débat qui recouvre le clivage « voilées / non voilées ». Il nous traverse toutes, et des voilées comme des non-voilées peuvent pencher dans un sens et dans l’autre. Pour ma part, sur la Journée des femmes, je reste réservée, parce que je me place du point de vue des féministes qui sont là depuis des années, et qui ne nous ont jamais vu manifester ailleurs. Que peuvent-elles penser ? Il est logique qu’elles se disent : « Mais qu’est-ce qu’elles viennent faire ici ? Elles viennent revendiquer quels droits ? ». Moi, je privilégie la proximité et le dialogue, qui nous offrent de meilleures conditions d’écoute et d’échanges de points de vue, en favorisant le discours argumentatif. Ce n’est pas dans le cadre de cette grande Marche des femmes, très symbolique, chargée historiquement, qu’on peut avoir ce dialogue. Y aller, c’est peut-être marquer une présence, mais qu’est-ce que nous mettons comme mots sur cette présence ? J’allais à ces manifs quand je ne portais pas le foulard, et même à la gay pride – je les faisais toutes ! Je me battais contre toutes formes de discriminations. Mais depuis que je porte le foulard, il m’arrive de me faire agresser verbalement, et bousculer physiquement, dans certaines manifs. Alors a fortiori sur le thème des droits des femmes, je m’attends vraiment à des réactions encore plus violentes. J’ai préféré les éviter. En revanche, j’ai participé à toutes les manifestations contre le CPE en tant que parent d’élèves, durant lesquelles une élue m’a interpellée : « C’est formidable que vous soyez là ! Est-ce qu’il y a d’autres femmes comme vous dans le cortège ». Et de fait, il y en avait d’autres. Ismahane Chouder : Je me souviens qu’en mars 2005, quand nous avons décidé de nous recentrer sur nous mêmes, de ne pas nous épuiser à re-préparer la Journée des femmes, avec les mêmes problèmes de rejet, les mêmes insultes, je n’étais pas d’accord. J’avais dit dans une réunion qu’en tant que femmes, nous nous devions d’être présentes à la Marche du 8 mars. Là-dessus, je n’ai jamais douté : même si ça m’expose à me faire rejeter, même si c’est dur, je suis pour continuer d’être partout où j’ai la légitimité et l’envie d’être. J’ai une conviction forte, c’est que ma présence n’a pas à être conditionnée par le regard des autres. Nous en avons souvent discuté aussi à PSM [7] : ce qui nous anime, c’est la revendication de droits, et on ne peut pas revendiquer ses droits par la politique de la chaise vide. Ce qui nous aide aussi, c’est que, malgré toute la violence que nous subissons, nous nous amusons beaucoup ! Les manifs sont toujours des moments qui nous soudent énormément les unes les autres. Nous faisons corps, nous avons une proximité corporelle, et puis nous avons toujours des cortèges chantants, joyeux. Même la Marche du 8 mars 2004 nous a finalement laissé un bon souvenir. Comme nous étions là pour défendre nos droits, nous ne voulions pas nous laisser atteindre ou nous laisser décourager : cela aurait été d’une certaine manière se laisser exclure. Je dirais même que la violence que nous subissons est proportionnelle à notre entrain. Pour tous ceux qui disent que le voile c’est la soumission ou la tristesse, le fait de voir notre entrain, notre fantaisie, nos danses – par exemple Christine avait fait une danse mémorable avec Radia – cela participe aussi à la déconstruction des clichés, et pour eux c’est une vision insupportable. Cette danse de Christine et Radia, par exemple, une journaliste (Caroline Fourest) a écrit des choses insensées dessus. Elle l’a décrite comme une « danse du ventre » [8] ! Elle aurait dû dire « la danse des sept voiles », ça aurait été encore plus approprié, dans le genre « érotisme et orientalisme » ! En tout cas, nous avons notre manière à nous de répondre à toutes ces insultes : sourire ! C’est une espèce de défi permanent : plus ils nous insultent, et plus nous avons besoin d’être joyeuses, mais plus nous sommes joyeuses, plus ça les rend fous et agressifs ! Post-scriptumPropos recueillis par Pierre Tevanian à Paris le 2 juillet 2006. Ce texte est extrait du recueil Les filles voilées parlent, dont nous avons déjà publié l’Introduction, et que nous recommandons vivement.Notes[1] Christine Delphy, Intervention contre une loi d’exclusion [2] Association féministe de l’Institut d’études politiques de Paris, qui a pris parti et milité contre la loi anti-voile au sein du Collectif Une école pour tou-te-s [3] Groupe féministe proche du PCF, très hostile aux femmes voilées, et favorable à la loi anti-voile. [4] Prière adressée à Dieu. [5] Le terme « éradicateurs » désigne au départ les courants politiques algériens les plus hostiles au FIS (Front Islamique du Salut), ou plutôt les courants favorables à l’usage de la répression contre le FIS, qui ont opté en 1992 pour l’interruption du processus électoral, suite à la victoire du FIS. Plusieurs de ces éradicateurs ont pris des positions prohibitionnistes dans le débat français sur « le voile à l’école », au point qu’ « éradicateur » a eu tendance, dans ce débat, à être utilisé comme un synonyme de « prohibitionniste ». [6] En dépit des positions réelles prises par cet auteur, le nom de Tariq Ramadan est devenu, dans certaines franges du monde militant progressiste et féministe, synonyme d’« intégrisme à visage humain ». Cf. Aziz Zemmouri, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, Éditions de L’Archipel, 2004. [7] PSM : Participation et Spiritualité Musulmane. Association musulmane dont fait partie Ismahane Chouder [8] Cf. Caroline Fourest, La tentation obscurantiste, Grasset, 2005. Sur ce livre, cf., sur ce site, « Sœur Caroline et Frère Jean-Louis ! » Lundi 9 Mars 2009
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