Philosophie politique

Il n’y a pas de liberté sans éthique ni morale



Thomas Huber
Vendredi 24 Septembre 2010

Il n’y a pas de liberté sans éthique ni morale

Je commence par deux citations: l’une de Benjamin Franklin qui a dit: «Celui qui abandonne la liberté pour gagner la sécurité finira par perdre les deux», et l’autre de Wilhelm Freiherr von Humboldt: «La sécurité est la condition élémentaire de la liberté!»
Pour commencer je vais brièvement définir les deux termes de «sécurité» et de «liberté».
D’abord la sécurité: Un individu est en sécurité s’il se trouve dans un état sans danger pour la vie, le corps et la propriété, si les institutions démocratiques de l’Etat de droit sont fiables et fonctionnent constamment et si l’on dispose à tout moment d’une information indépendante et vraie.
Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à ce thème, je n’ai pas pu m’empêcher de consulter mon ordinateur et d’en sortir quelque chose de valable en surfant sur «Google». L’exercice fut de courte durée: plusieurs milliers de mentions sur le thème de la sécurité – il semble que ce soit l’un des problèmes les plus importants de l’homme moderne, la «sécurité» dans toutes les circonstances de vie et à tout prix, même si d’autres valeurs se perdent!
Concernant la liberté: d’après Kant la dignité de l’homme c’est l’autonomie de sa volonté, sa liberté. Cette liberté est la base de toute constitution humaine et donc du principe de l’Etat démocratique et de l’Etat de droit. La liberté extérieure, c’est l’indépendance face à la volonté arbitraire d’un autre et de sa contrainte. La liberté intérieure se fonde sur la moralité et n’est pas atteignable sans morale.

Perte de la proportionnalité

J’ai également compris que dans tous les domaines de notre vie la proportionnalité s’est perdue. Si monsieur Ospel, le banquier en chef de l’UBS, gagne 800 fois plus que la femme de ménage – dont on se rend compte dès le premier jour si elle n’a pas été là, tandis qu’une absence de direction se remarque peu – c’est le signe que la voie du milieu a été perdue. Les teintes grises manquent. Dans beaucoup de domaines il n’y a plus que le noir et le blanc, et dans le domaine de la politique la polarisation de gauche et de droite, il n’y a plus de dialogue fructueux, mais seulement le pour ou le contre. La représentation d’intérêts particuliers sous toutes ses formes empêche un développement progressif de notre société.
La perte de l’équilibre, l’arbitraire, la recherche du profit à court terme, la cupidité et l’abandon de toute responsabilité sont les traits caractéristiques les plus importants de notre situation actuelle. Que ce soient surtout nos élites de toutes les couleurs qui se profilent dans cette attitude condamnable en dit long.
Permettez-moi quelques considérations dans le contexte de ce qui est écrit dans Exode 21, ch. 24: «Œil pour œil – dent pour dent» - une déclaration qui dans le fond demandait l’équilibre, la proportionnalité que nous devrions garder aussi dans les relations avec nos adversaires. C’est ce début de juridiction obligatoire par Moïse sur le Sinaï qui a donné au peuple la sécurité de pouvoir vivre en liberté.
Avec ces observations je me réfère à des choses personnellement vécues et à des événements qui ont eu lieu ces dernières années sous les yeux du monde.
Lors de mon engagement comme délégué du CICR au Liban au début des années 1970, j’étais responsable d’un camp d’environ 10 000 réfugiés, avant tout des Palestiniens. Les gens de ce camp commettaient des vols et causaient des problèmes à la police locale. La raison en était la faim et la perte de leur patrie et de la liberté – en Allemagne d’après-guerre circulait ce mot: «Le vol de denrées alimentaires est permis». Les réactions des Israéliens étaient démesurées à tous égards. Pour arriver à plus de sécurité pour eux-mêmes ils ont massivement restreint la liberté des habitants du camp, en partie à l’encontre du droit international. S’y ajoutaient d’autres restrictions comme par exemple pour l’eau, les denrées alimentaires et les médicaments. Ainsi la spi­rale de la violence a commencé: par la suite, il y a eu des attentats aux explosifs par les Palestiniens et de nouveau une riposte dix fois plus violente par l’armée israélienne. Aujourd’hui nous avons un mur de sécurité à Gaza et une installation de barrières par lesquelles la plus grande prison de la ­planète a été délimitée et qui n’a rien à envier au mur le long de la frontière de la RDA. Le prix de la sécurité d’un côté signifie la perte totale de liberté de l’autre côté.
Le 11 septembre – indépendamment de ce qu’on en pense, qu’il ait été exécuté par les Américains eux-mêmes comme légitimation d’une guerre préventive, ou comme attentat d’Al Qaida – est sûrement l’exemple le plus éclatant de ce que les hommes sont prêts à investir lorsqu’il s’agit de leur sécurité présumée: c’est-à-dire la mort de centaines de milliers d’hommes innocents. Ce qui est particulièrement dramatique, c’est d’instrumentaliser Dieu au nom d’une croisade contre le Mal pour commettre un crime contre l’humanité. L’utilisation de munition à l’uranium à grande échelle tout en sachant que des dizaines de milliers d’enfants seront en conséquence victimes de dommages génétiques, est un autre signe de cette perte incroyable de la proportionnalité.
L’organisation Afghanistan Schweiz dont j’étais le président et qui, avec des dons et des moyens du Département fédéral pour le développement et la coopération (DDC), a voulu réaliser des projets agricoles en Afghanistan, a dû interrompre le projet, entre autre pour des raisons de sécurité: Les écoles construites sur place ont été détruites, avant tout celles des filles, par les Talibans et les instituteurs fusillés, et des personnes de con­fiance se sont révélées être des agents de la CIA. Ainsi, la réalisation d’un projet réalisable en liberté, Agriculture pour la paix, a été empêchée.
Par la suite je commenterai – sans vouloir être systématique et complet – quelques aspects de ce déséquilibre sur la toile de fond de la liberté et de la sécurité.
Commençons par le Rapport sur la politique de sécurité de la Confédération: La question devrait être posée de cette ma­nière: De combien de sécurité le peuple a-t-il besoin pour pouvoir continuer à se développer en paix et en liberté? Est-il possible d’agir seul? Est-ce qu’il y a une solution intermédiaire? Ou bien faut-il une adhésion à une alliance dans le cadre de l’UE, de l’Otan ou de l’ONU? Est-ce que la Suisse devrait être démilitarisée, comme le demande le Groupe pour une Suisse sans armée (GSSA)? Pourra-t-elle toujours prétendre de façon crédible à la neutralité si l’Otan doit garantir sa sécurité? La Suisse devrait-elle vraiment aspirer à un «freeriding» au prix d’alliances auxquelles elle ne veut pas appartenir politiquement?
La politique est devenue difficilement calculable à cause de la polarisation de la gauche et de la droite et parce que le centre a de la peine à créer un équilibre. La calculabilité n’existe plus.
La société, qui a toujours reposé sur une classe moyenne forte, garante de sécurité, est de plus en plus sous pression car c’est la classe moyenne qui doit porter la charge de l’économie de l’Etat.
Dans son écrit sur la liberté du chrétien, Luther a attiré l’attention sur le fait que la sécurité dans la foi est la condition élémentaire de la confiance en la vérité!
Le régime pénitentiaire actuel est un autre exemple de manque de proportionnalité: où commence, où finit l’exigence de liberté d’un prisonnier, et où la sécurité de la population doit-elle être placée plus haut dans l’échelle des valeurs?
La liste pourrait être complétée à volonté. Mais quelle est donc la raison que nous avons perdu dans presque tous les domaines et disciplines la juste mesure des choses?

Manque de moralité

Suivant ma thèse, le développement humain est entravé par un manque d’amour de la vérité, par un manque de moralité. Et en fait: Beaucoup des maux actuels sont dus au ­manque d’une éthique conséquente qui guide la propre pensée, les sentiments et les actes. La raison n’en est pas le manque de principes éthiques, mais ces principes ne sont pas assez respectés – ce qui soulève quelques questions, par exemple:
Pourquoi ces principes ne sont-ils pas respectés?
Pourquoi ce respect des principes n’est-il pas assez exigé?
Qu’est-ce qu’il faut pour que ces prin­cipes ne soient pas seulement écrits, mais aussi respectés de façon à imprégner notre vie en commun?
La réponse à ces trois questions est à elle seule une tâche qui devrait préoccuper l’humanité. Mais cette tâche devrait être prise en main d’urgence. Car l’humanité se voit de plus en plus confrontée au fait que des mentalités et des actes qu’on ne peut appeler que criminels ne se trouvent plus seulement dans des milieux criminels, poursuivis par l’Etat et relevant de l’exception, mais que des parties influentes de nos «élites» en politique, économie et dans le monde de la finance, dans les milieux militaires et dans la culture, sont devenues – comme dirait le Père de l’église Saint Augustin – «des bandes de brigands» qui foulent la justice à leurs pieds sans pour autant être punis par l’Etat.
Le gaspillage démesuré de l’argent des contribuables dans l’UE, sa culture de favoritisme, la manipulation des médias, le déroulement des affaires tout à fait opaque et les processus de décision absolument antidémocratiques – des exemples de tout cela peuvent être étudiés dans le livre «Die Europafalle» de HansPeter Martin [Le piège de l’Europe] – ou l’engangement douteux dans le cadre de l’Otan en Hindou-Kouch – tout cela sont des aspects d’événements de notre époque qui privent le citoyen de la sécurité de pouvoir vivre en liberté dans un Etat démocratique.
Ce qui s’avère lourd de conséquences, c’est que les mensonges publics de nos «élites» ont de plus en plus détruit la confiance et le principe juridique classique de la bonne foi qui construisent la vie en commun, si bien que le travail en commun ­– basé sur la condition que les gens agissent honnêtement et sérieusement – est mis en question.
Mais toutes les variantes allant de «la confiance, c’est bien, mais le contrôle, c’est mieux» jusqu’au «terrorisme de la vertu» ne sont pas des perspectives et ne présentent pas d’alternatives convaincantes à la confiance une fois détruite. Un tournant vers le meilleur exige certainement une orientation intérieure vers une éthique humaniste.

Ethique humaniste

Quelles sont les conditions nécessaires pour assurer un revirement?
Une formation humaniste est plus nécessaire que jamais, car la question ne peut pas être: Goethe ou Google? Qui donc expliquera notre avenir et notre monde aux élèves? Il va de soi, que c’est à l’école de transmettre les aptitudes pratiques telles que lire, écrire, calculer, googler (un nouveau verbe qui s’imposera?), le travail avec l’ordinateur et Internet. Mais ce qui est décisif, c’est que l’école doive transmettre des idéaux et des relations sensées des choses qui sont au dessus des nécessités individuelles et pratiques. Il faut avant tout apprendre à reconnaître la culture comme un tissu dans lequel tout est lié. Les motifs de la mythologie grecque ou de la Bible, nous les rencontrons par exemple dans la littérature, dans l’opéra, au théâtre, au musée mais aussi dans mille petites choses de tous les jours. A celui qui sait les déchiffrer le monde se montre comme un livre lisible à beaucoup de niveaux. Et il fait l’expérience du bonheur de la connaissance qui dépasse toute utilité pratique.
De quoi avons-nous besoin? Notre époque est marquée par le balancement du pendule entre l’attente et la déception, toujours d’un extrême à l’autre. Les grands espoirs que nous nous forgeons éclatent sur les ­arêtes vives de la réalité.

La bonne foi doit être rétablie

L’écrivain et pionnier du journalisme ­Matthias Claudius a donc raison: L’homme doit posséder quelque chose de solide. Les grandes envolées vers ses objectifs de vie ne peuvent être construites sur du sable.
Nous avons besoin de gens auxquels on peut se fier. Qui tiennent leurs promesses. Des prophètes qui parlent contre les courants de l’époque. Des gens prévoyants avec des perspectives et des objectifs de vie. Des gens en qui l’on peut avoir confiance. Pas de faiseurs de panique et de peur, mais des gens qui nous donnent du courage. Pas de pessimistes, mais des porteurs d’espoir. Probablement, nous avons besoin dans tous les domaines de plus de leadership que de management.
La foi renforcée en une Création uni­verselle n’est bien sûr ni assurance ­contre la souf­france, ni vaccin contre la misère et les soucis quotidiens. Mais elle libère des forces pour surmonter la souffrance avant ­qu’elle nous terrasse et que nous échouions à la question de la Théodicée.
Dieu n’est pas garant de la morale, et la religion ne livre pas de conception du monde. La morale et la conception du monde sont issues de la rationalité de l’homme et donc une preuve de son âge adulte.
Il y a une chose dont nous devons bien nous rendre compte: Le bonheur que nous cherchons tous est tout sauf allant de soi. Si le bonheur ne se réalise pas, les êtres humains se sentent trompés et recherchent un cou­pable.
Le sociologue français Pascal Bruckner a dit dans le journal «Le Temps» à peu près ceci: Nos sociétés vivent depuis les années 1960 dans une époque de «la recherche du bonheur». Ce bonheur est considéré comme un droit naturel dont on dispose depuis la naissance. S’il ne s’accomplit pas, les êtres humains se sentent trompés et recherchent un coupable. Les risques de la vie sont en fait incompatibles avec le bonheur. Lorsque donc une situation de crise survient, il faut bien que ce soit quelqu’un qui ait empêché le bonheur ou provoqué le malheur. La souffrance, la mort, les risques de la vie sont inacceptables. On a donné aux victimes un caractère sacral. Sur la base de cette victimisation, un nouveau contrat social est conclu, duquel est issue une culture du dédommagement qui confère à l’Etat des fonctions quasi divines, surtout dans une société qui essaie de mettre de côté tout acte religieux.

Saisissable dans la responsabilité

Pour finir, une révélation de notre saint national – pour moi l’un des Suisses les plus grands, sinon le plus grand, sans lequel nous ne serions pas réunis ici sous la forme actuelle: le frère Nicolas de Flue. Son conseil «Ne faites pas les frontières trop larges.» a rendu possible l’accord de Stans et a sauvé ainsi la Confédération. Le message cependant est général. Formulé autrement, il nous dit: En matière de responsabilité et de territoire, soyez, pour vos concitoyens, des interlocuteurs raisonnables, mesurés, ouverts et solidaires avec qui l’on puisse dialoguer. C’est là certainement la garantie de la liberté.•

Conférence tenue au XVIIIe Congrès «Mut zur Ethik» intitulé «La démocratie directe – une voie honnête au lieu du ‹Social Engeneering›» à Feldkirch du 3 au 5 septembre 2010
*Thomas Huber, ingénieur agronome EPFZ, ancien instructeur des troupes de montagne. Il a été pendant 12 ans commandant des écoles de recrues du train de Luzisteig. Actuellement, il enseigne ­l’étique et la religion à Coire.



Vendredi 24 Septembre 2010


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