Politique Nationale/Internationale

Il faut se préparer dès à présent à la lutte pour 'l'héritage irakien'



L'opération américaine en Irak touche à sa fin. Ayant remporté assez rapidement, bien que plus difficilement que prévu, la guerre contre Saddam Hussein, les Etats-Unis sont en train de rater leur victoire politique, ce qui veut dire qu'ils sont en train de perdre leur guerre en Irak.


Sergueï Karaganov
Vendredi 10 Novembre 2006

Il faut se préparer dès à présent à la lutte pour 'l'héritage irakien'


Par Sergueï Karaganov, Haut collège d'Economie, RIA Novosti - Rossiiskaïa gazeta


Les Etats-Unis ont provoqué contre eux-mêmes, contre l'Occident et le monde chrétien une nouvelle vague de rancunes, de suspicions et de haines de la part de très nombreux musulmans. Quant à l'Irak, il s'est transformé en un gigantesque camp d'entraînement de terroristes où toute l'internationale terroriste à présent s'est concentrée et où ses commandos s'aguerrissent à la haine et maîtrisent la technique des assassinats.

Les victimes s'en multiplient. Plus de 600 000 Irakiens ont été tués. Plus de trois milliers de militaires de la coalition ont péri en Irak.

Qui plus est, Washington est en train de perdre cette guerre aux Etats-Unis mêmes. A mon avis, à l'époque de la guerre du Vietnam, la société américaine n'était pas aussi divisée qu'aujourd'hui. Et voilà qu'en dépit d'une conjoncture économique plutôt favorable, l'administration républicaine est en train de perdre les élections au Congrès et, plus grave encore, les futures présidentielles. Et tout ceci à cause de la défaite en Irak, échec cependant programmé et prédit par tous, à l'exception de la Maison-Blanche et du Pentagone.

Il est évident que, dans deux ou trois ans, les Américains se retireront de l'Irak, en laissant, peut-être, des contingents limités dans les régions kurdes où ils sont relativement bien accueillis. C'est que les Kurdes ont sans doute le plus souffert de Hussein et de la minorité sunnite au pouvoir sous sa présidence.

L'Amérique sera inévitablement atteinte du syndrome post-irakien, de sorte que les Américains ne voudront plus s'ingérer dans quoi que ce soit, même quand il faudra réellement le faire. Or, cela ne signifie pas du tout que les Etats-Unis ne frapperont plus personne. Il se peut qu'ils frappent, par exemple, l'Iran pour prouver qu'ils ne sont pas un "tigre de papier". Mais cela aurait sans doute pour résultat une explosion universelle d'antiaméricanisme qui approfondirait et prolongerait encore plus le syndrome post-irakien, en détériorant les conditions d'expansion politique et économique des Etats-Unis dans le monde.

Et en Irak, l'actuel chaos paraît s'achever. Tout porte à croire que ce pays sera divisé de facto en plusieurs entités quasi étatiques qui pourraient même devenir par la suite des Etats indépendants, bien qu'instables. Les Kurdes domineront dans le nord, les sunnites - au centre, et les chiites - dans le sud et le sud-est de l'Irak actuel.

Néanmoins, une "stricte division" est impossible en principe. Bagdad, par exemple, qui se trouve en plein c�ur du pays, abrite actuellement plus de trois millions de chiites.

Les principaux gisements de pétrole se trouvent dans le nord kurde et le sud chiite. En revanche, le plus gros des radicaux se concentrent au centre même du pays. Par conséquent, une longue guerre civile est pratiquement évitable, espérons qu'elle ne sera pas trop acharnée.

Toutefois, la défaite pratiquement inévitable des Etats-Unis ne doit pas susciter de joie méchante. Quand les Américains partiront de l'Irak, des cohortes de terroristes et d'islamistes radicaux de tout poil, qui se sont multipliées sous les drapeaux de l'antiaméricanisme, se propageront à travers le monde entier, y compris du côté de la Russie. Il faut s'y préparer dès à présent.

Il faut aussi se préparer à la lutte pour "l'héritage irakien". De toute évidence, les Etats-Unis ne pourront pas, et pendant assez longtemps, dominer ou occuper des positions dominantes dans le secteur pétrolier de l'Irak. Somme toute, les Américains ont prouvé une fois de plus qu'ils ne sont pas une nation bassement mercantile, après avoir jadis relevé de ses ruines l'Europe Occidentale - leur concurrent d'aujourd'hui - et après s'être lancés dans l'aventure vietnamienne au nom de la lutte contre le communisme. Ayant dépensé quelque mille milliards de dollars pour la guerre en Irak, ils ne rentreront évidemment jamais dans leurs frais. Sur le plan économique, ils n'auraient pas pu rembourser leurs propres dépenses même s'ils avaient gagné cette guerre.

Aussi, d'autres puissances s'engageront-elles dans la lutte pour le secteur pétrolier irakien (et n'oublions pas que l'Irak possède des réserves de pétrole qui figurent parmi les plus importantes au monde). A vrai dire, cette lutte a d'ores et déjà commencé. Des compagnies de l'Inde, de la Chine, du Japon et d'autres pays asiatiques, ainsi que les Européens brûlent d'envie de s'installer en Irak. Pour le moment, nous n'y sommes pas très actifs. Pourtant, si la Russie n'arrive pas à occuper des positions clés dans le secteur pétrolier de l'Irak, de l'Iran et de certains autres pays, nos ambitions pour demeurer une grande puissance énergétique pourront dégonfler très rapidement. Dans le contexte actuel de tendance à une croissance rapide des investissements dans la production de pétrole non seulement au Proche-Orient instable, mais aussi en Amérique Latine et surtout en Afrique, dans quelques années, notre part du "gâteau pétrolier" mondial pourrait se réduire très rapidement. Qui plus est, la part que les ressources énergétiques apportent à l'influence politique de la Russie dans l'arène internationale se réduirait, elle aussi.

C'est justement la raison pour laquelle il est nécessaire dès à présent de nous engager dans la lutte pour "l'héritage irakien". Cela ne signifie pas du tout que nous ayons des vues sur le pétrole qui appartient de droit au peuple martyr de l'Irak. Non. Nous n'allons pas, non plus, jouer contre les Etats-Unis.

Il est clair qu'indépendamment des formes étatiques sous lesquelles ce pays sortira de la guerre, l'Irak aura besoin d'investissements, de technologies et de personnel bien formé.

Ses forces de sécurité auront, elles aussi, besoin d'assistance.

C'est pourquoi, déjà dès à présent, malgré toutes les difficultés et même en dépit de tous les dangers, il faut commencer un jeu très actif sur le champ politique irakien. Il faut établir la coopération avec le gouvernement central et ce, en dépit de son instabilité. Il faut également rétablir les liens étroits avec les Kurdes que nous avons en grande partie perdus depuis ces quinze dernières années. Le travail avec la direction chiite est aussi très important car celle-ci va de toute évidence jouer à l'avenir un rôle clé dans la gestion des provinces pétrolifères du sud de l'Irak. Aussi cynique que cela puisse paraître, mais "la lutte pour l'héritage" consistant, entre autres, à frayer le chemin pour des entreprises russes publiques et privées ne répond pas qu'aux intérêts nationaux clés de la Russie. Notre participation constructive à la renaissance de l'industrie pétrolière de l'Irak répond aussi aux intérêts des Irakiens eux-mêmes, car cela va contribuer à la cicatrisation plus rapide des plaies infligées par une guerre des plus pénibles. Et dans ce cas précis, les intérêts nationaux, ainsi que les raisons géopolitiques et géoéconomiques n'entrent nullement en contradiction avec les principes de la morale politique. Somme toute, une participation active de la Russie à la renaissance de la production pétrolière, au transport et au raffinage de pétrole en Irak profitera à tous et à tout, qu'il s'agisse de nous-mêmes, des Irakiens ou de la stabilité régionale. Si nous ne nous activons pas, nous serons perdants et nous laisserons échapper des bénéfices.

Ce serait tout simplement indigne du rôle auquel nous prétendons, celui d'une des principales puissances mondiale, ce qu'il est impossible de devenir sans jouer un rôle clé au Proche-Orient et plus précisément en Irak. L'Irak peut bien devenir l'indice révélateur de nos ambitions internationales.


Vendredi 10 Novembre 2006


Commentaires

1.Posté par Mike le 10/11/2006 13:08 | Alerter
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Pourrait-on enfin utiliser les bons mots du vocabulaire français et non ceux de la propagande lorsque l’on parle de déclaration de guerre ou bombardement ou encore attaque de la part des USA et non le mot « frappe » ? Ce terme « soft » est apparu dans nos médias à partir de la première guerre du gofle, il fait partie de la stratégie de la mise ne place de la censure et de la propagande que nous sommes sensés dénoncer dans ce site.

Alors SVP utilisez les bons mots pour désigner des actes de guerres et cela quelque en soient les auteurs.

Merci

2.Posté par ALI14 le 10/11/2006 23:46 | Alerter
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BIEN DIT MIKE. MERCI


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