Géopolitique et stratégie

INDÉPENDANCE DE LA TCHÉTCHÉNIE : Une lutte qui dure depuis 150 ans


«A l’heure qu’il est, la condition essentielle pour que la civilisation européenne se répande, c’est la destruction de la chose sémitique par excellence, la destruction du pouvoir théocratique de l’islamisme. Là est la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera que quand le dernier fils d’Ismaël sera mort de misère. L’Islam est le fanatisme. L’avenir est donc à l’Europe et à l’Europe seule; l’Europe conquerra le monde et y répandra sa religion.»

Ernest Renan, le 23 février 1882


Chems Eddine CHITOUR
Vendredi 9 Avril 2010

INDÉPENDANCE DE LA TCHÉTCHÉNIE : Une lutte qui dure depuis 150 ans
Fin mars, un attentat dans le métro de Moscou fait une quarantaine de morts et plusieurs dizaines de bléssés. La presse occidentale décrit par le menu l’horreur, fustige le terrorisme sans parler objectivement des causes profondes de ce conflit attribué immédiatement au Caucase. Mieux encore, dans les heures qui ont suivi, les images en boucle savamment agrémentées de messages subliminaux sur l’Islam, sur les «veuves noires» achèvent de marquer dans le marbre et dans les consciences des téléspectateurs, la barbarie de l’acte comme l’écrit Le Monde dans un article d’une rare partialité. Lisons: «Il n’y a aucune "fatalité" à ce que deux jeunes femmes viennent commettre un attentat dans le métro, comme ce lundi matin 29 mars dans la capitale russe à l’heure de la plus grande affluence: trente-neuf innocents fauchés à mort, des dizaines d’autres mutilés à vie. S’il s’agit bien de deux attentats-suicides, la responsabilité en incombe à leurs auteurs - et uniquement à eux. Ils ou elles ont choisi la barbarie - personne d’autre. Ce fut leur choix, délibéré. Dans l’inhumanité, on ne placera un peu plus haut peut-être que ceux qui ont manipulé les deux terroristes. Ceux qui leur ont confié leurs ceintures d’explosifs. Ceux qui entretiennent une morbide culture de la mort et du martyre. (...)»(1)
 
 Une longue lutte  
 
   De qui s’agit-il en fait? La République Tchétchéne nommée Itchkérie par les indépendantistes, est un petit pays 15.500 km2, 1.103.686 hab. (2002).
Le président est Ramzan Kadyrov depuis février 2007. Pour l’histoire, au début du Moyen Âge, sur le territoire de la Tchétchénie actuelle, se forma une union multilingue des peuples nomades et sédentaires (dont les Alains), l’Alanie. La peuplade des Nakhs prit rapidement de l’importance au sein de l’Alanie jusqu’à l’invasion des Tatars-Mongols au XIIIe siècle (tout particulièrement les troupes nomades des commandants Djebé et Subötai
(Soubdé) de Gengis Khan en 1238) qui ravagèrent ce royaume. Sur les décombres de l’Alanie s’érigea progressivement l’État musulman de Simsim, à son tour anéanti en 1395 par le grand conquérant venu d’Asie centrale, Tamerlan.
Les Cosaques (colons libres russes) s’installèrent sur la plaine tchétchène au bord des rivières Terek et Sounja (au nord du pays) à partir du XVIe siècle.  
 
   Dès le début de l’occupation russe, le peuple tchétchène, réputé pour son caractère montagnard, rejetant toute domination externe et notamment chrétienne, mena une résistance féroce contre les forces russes. Les chefs de la lutte de libération nationale, Ouchourma, plus connu sous le nom de Cheïkh Mansour (à la tête des insurrections en 1785-1791), Beïboulat Taïmiev
(1819-1830) et surtout le grand chef de guerre Chamil (1834-1859), devinrent vite des figures emblématiques de cette lutte armée qui se solda par un échec sanglant. La farouche résistance des tribus montagnardes ne prit fin qu’avec la reddition, en 1859, du chef musulman Chamil. La résistance, dans sa dimension historique et mythique, se présente en élément central de la consolidation d’une identité tchétchène. Le soufisme, un courant de l’islam sunnite qui s’est implanté dans le Caucase du Nord-Est au début du XIXe siècle, prône un rapport mystique du fidèle à Dieu, sans intermédiaire. En Tchétchénie, l’allégeance religieuse se situe au niveau de deux confréries soufies: la Naqchabandiyya et la Qadiriyya». (2)  
 
   En août 1996, le représentant tchétchène Aslan Maskhadov et le secrétaire du Conseil de la sécurité de la Russie, Alexandre Lebed, ont signé à Khassaviourt un accord de paix mettant fin aux hostilités de la Première guerre de Tchétchénie. Cet accord a ouvert la voie au retrait des forces fédérales russes de la Tchétchénie et à l’indépendance de facto de la république (les négociations sur le statut de la Tchétchénie ont été repoussées à l’an 2000). En 1997 Aslan Maskhadov, un leader tchétchène considéré comme modéré, ayant établi des contacts constructifs avec Moscou, fut élu président, opposé à Chamil Bassaïev. Deux conflits majeurs armés éclatent entre le gouvernement fédéral et les groupes armés tchétchènes en
1994-1995 et en 1999-2000. Selon les données de différentes ONG, ces conflits auraient causé la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes et le déplacement de quelque 350.000 réfugiés. La Deuxième guerre est déclenchée en septembre 1999, sous le commandement de Vladimir Poutine, alors Premier ministre russe. L’opération se solda par un rapide succès et la prise de Grozny par les forces fédérales russes en janvier 2000. Poutine instaura la gouvernance directe de Moscou dans la République.
 
   Le 8 mars 2005, le président indépendantiste tchétchène Aslan Maskhadov fut abattu à Tolstoï-Iourt suite à une «opération spéciale» menée par les forces russes. La petite république de Tchétchénie est relativement riche en pétrole et gaz naturel. Une des raisons des conflits d’intérêts russes et américains dans le Caucase n’est pas tant le contrôle des ressources naturelles de ces territoires (que le contrôle de l’acheminement de l’or noir depuis la mer Caspienne hors Russie (Azerbaïdjan, Kazakhstan) dont les pipelines passent par cette région (Géorgie, Arménie, Caucase du Nord russe - dont la Tchétchénie) jusqu’aux ports de la Méditerranée, particulièrement le port de Ceyhan en Turquie.(2)  
 
   Boualem Bessaieh décrit dans son ouvrage « De l’imam Chamyl à l’Emir Abdelkader », les parcours exemplaires de l’Emir Abdelkader et de l’Imam Chamyl qui eurent à combattre les pouvoirs répressifs français et tsaristes à la même époque et qui furent tous les deux exilés loin de leur pays. Ces deux hommes se trouvent aux deux extrémités de l’Empire ottoman. Ils vont affronter des puissances considérables de l’époque des territoires sous tutelle directe ou indirecte de la Sublime Porte et en tout cas dans des zones d’influences incontestables de l’Empire turc qui est incapable de réagir à l’expansion russe, française et anglaise sur les marches de son empire comme il est incapable de réagir à Mohamed Ali Pacha en Egypte et à l’expansion wahhabite au Hedjaz. (..) Entre la montée en force des puissances européennes et le déclin inexorable de la puissance turque, ils porteront une idée neuve qu’ils n’arrivent pas tout à fait à formuler pour leurs peuples, celle de nation. Sur l’instant ils luttent contre des infidèles et des envahisseurs.
Leurs référents idéologiques dominants sont religieux, leur expérience de l’Etat est celle de leur monde qui n’a pas encore enfanté avec netteté l’idée nationale même si elle fait son chemin. Pourtant, ils en jetteront les bases avec plus de réussite pour l’Algérie au vu des développements ultérieurs. (...) Ce texte sur l’imam Chamyl est le deuxième que Boualem Bessaïeh lui consacre. En quelques tableaux, il met le lecteur au coeur du processus de conquête du Caucase par la Russie tsariste. A chaque tableau, il développe un des facteurs de la confrontation et de son évolution.(3)
 
   Pour en revenir à la lutte actuelle, selon les premiers éléments de l’enquête, écrit le Monde Djennet Abdourakhmanova aurait tué une vingtaine de personnes en actionnant les explosifs qu’elle portait dissimulés autour de la taille dans la station de métro Loubianka lundi matin, rapporte vendredi le quotidien Kommersant. Les autorités ont également établi que Djennet était la veuve - depuis à peine trois mois - d’un proche de l’«émir du Caucase», le chef rebelle islamiste qui a revendiqué cette semaine les deux attentats et promis de nouvelles frappes contre la population civile russe.
L’époux de Djennet, alias «Al-Bara», aussi surnommé l’«émir du Daguestan». Il avait été abattu le 31 décembre 2009. Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés via Internet lorsque la jeune fille n’était encore âgée que de 16 ans. Les femmes kamikazes, souvent surnommées «veuves noires», sont l’arme privilégiée de la rébellion islamiste du Caucase du Nord. Les spécialistes considèrent que c’est souvent la vengeance ou la manipulation, plutôt que leurs convictions, qui les poussent à passer à l’acte. Le quotidien Moskovski Komsomolets indique pour sa part que la police a retrouvé sur Djennet une lettre d’amour écrite en arabe se terminant par les mots «Nous nous verrons au ciel».(4)
 
 
 Actes de désespoir  
 
 En visite éclair dans la République caucasienne du Daghestan, jeudi 1er avril, le président russe, Dmitri Medvedev, a dévoilé son plan de lutte contre la rébellion islamiste qui défie le Kremlin. Malgré l’apparente pacification de la Tchétchénie sous la houlette de Ramzan Kadyrov, l’homme lige de Moscou, la guerre entre les forces fédérales et la rébellion n’a jamais cessé. Au nom de la lutte contre la rébellion, les forces fédérales, peu regardantes sur les méthodes, commettent de nombreuses bavures systématiquement impunies. Le 11 février à Archty, un village ingouche, une patrouille du FSB (services de sécurité) a tué sauvagement (par balles et armes blanches) plusieurs civils occupés à cueillir de l’ail dans la forêt.
Ni excuses, ni enquête, ni condamnations: les familles des victimes sont invitées à oublier. Les rares personnes qui dénoncent cet état de fait sont assassinées,(...). Les dirigeants indépendantistes modérés (Djokhar Doudaev, Aslan Maskhadov), avec lesquels Moscou a refusé de s’entendre, préférant les éliminer, ont été remplacés par une autre génération, adepte d’un islam radical et hostile au compromis.(5)  
 
   En fait, le pouvoir russe notamment avec Poutine qui a un langage «spécifique» pour les Tchéchènes n’a jamais voulu d’éléments modérés et d’une relative autonomie de ce peuple. Le témoignage d’un dirigeant tchétchène qui aurait pu arrêter cette guerre séculaire est poignant.Dans une lettre «testament», adressée à M.Javier Solana, Haut représentant de l’Union européenne pour la Politique étrangère et de Sécurité commune, le président indépendantiste tchétchène assassiné le 8 mars, avait appelé Moscou au dialogue, demandait à l’Europe de s’impliquer dans le règlement du conflit comme elle l’avait fait avec l’Ukraine.
Ecoutons-le: «En mars 2003, j’ai, par l’entremise de mon ministre des Affaires étrangères, M.Ilyas Akhmadov, rendu publique une proposition de paix qui, se faisant forte de l’expérience de la communauté internationale au Timor Oriental et au Kosovo, voulait apporter une nouvelle contribution à la résolution de ce conflit en prenant en compte les légitimes intérêts en termes de sécurité de la partie russe, et les trois exigences auxquelles la partie tchétchène ne peut renoncer: un mécanisme de garantie internationale, sous une forme ou sous une autre, de tout nouvel accord entre les deux parties; une implication directe, durant une période de transition, de la communauté internationale dans la construction d’un Etat de Droit et de la démocratie en Tchétchénie et dans la reconstruction matérielle de mon pays; et, au terme de cette période de transition, une prise de décision finale, selon les normes internationales en vigueur, sur le statut de la Tchétchénie. Malheureusement, cette proposition, pas plus que les précédentes, pas plus que la toute dernière, à savoir le cessez-le-feu unilatéral que j’ai ordonné au début de cette année, ne suscita d’autres réactions de la part des autorités de Moscou (..) ». (6)
 
 « J’ai suivi avec toute l’attention que ma condition de président-résistant me permettait les événements d’Ukraine, la "révolution orange", et le rôle, décisif selon moi, joué par l’Union européenne, dans son heureux dénouement. J’ai constaté en particulier combien l’Europe pouvait être forte et efficace quand elle décidait de parler d’une même voix, au travers des interventions de différents Chefs d’Etat ou de gouvernement, ou au travers de celle de son Haut représentant pour la Politique étrangère et de Sécurité commune». «Quant aux actes terroristes perpétrés par des franges de la résistance tchétchène, je les ai, comme vous le savez, chaque fois condamnés. Et je continuerai à le faire.
Il reste que ce terrorisme n’a rien à voir avec le terrorisme fondamentaliste international. Il est le fait de désespérés qui ont, la plupart du temps, perdu des proches dans des circonstances atroces, et qui estiment pouvoir répondre à l’agresseur et à l’occupant en utilisant les mêmes méthodes que celui-ci. (...) ». (6)
 
 « Le terrorisme à l’oeuvre en Tchétchénie, qu’il soit le fait des forces occupantes ou d’éléments isolés de la résistance, naît et prospère sur la guerre, sur les violences les plus abjectes et sur les violations quotidiennes et massives des droits les plus fondamentaux. Seules la paix et la démocratie peuvent le conjurer. Loin de vouloir exagérer l’importance de mon peuple dans les affaires du monde et de l’Europe, il reste qu’il est aujourd’hui victime d’une lente extermination et que la question tchétchène constitue, pour le pouvoir de Moscou, un élément-clé dans son oeuvre de déconstruction de la démocratie et de l’Etat de droit
(...)»(6)
 
  Tout est résumé dans ce testament! En fait que l’on parle de Tchétchénie, de Palestine on parle de la même chose, on a beau diaboliser des actes de désespoir des kamikazes -mot japonais qui désigne les pilotes qui se sont sacrifiés -il s’agit d’une lutte pour la dignité humaine, l’aspect religieux est secondaire. A quand une espérance pour ces peuples qui ont le malheur de ne pas intéresser les puissants de ce monde.
 
 1.Barbarie-répression, la spirale caucasienne. Le Monde |02.04.10  
 
 2.Tchétchénie - Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre.  
 
 3.http://fr.allafrica.com/stories/201001140526.html
 
 4. Djennet, «veuve noire» du métro de Moscou Le Monde.fr avec AFP | 02.04.10  
 
 5.Marie Jégo-Le président russe renforce l’arsenal de lutte Le Monde 02.04.10
 
 6.L’ultime appel d’Aslan Maskhadov à l’Europe. Libération.fr le 25 février 2005  
 
 Pr Chems Eddine CHITOUR
 
 Ecole Polytechnique enp-edu.dz



Vendredi 9 Avril 2010


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