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IL ÉTAIT UNE FOIS L’ECOLE POLYTECHNIQUE : Histoire des sciences de l’ingénieur dans le pays


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Jeudi 11 Juin 2009

IL ÉTAIT UNE FOIS L’ECOLE POLYTECHNIQUE : Histoire des sciences de l’ingénieur dans le pays
Pr Chems Eddine CHITOUR Ecole Polytechnique Alger Un coup d’éclair dans un ciel serein, c’est ainsi que l’on peut qualifier l’information parue dans la circulaire ministérielle portant conditions d’entrée à l’Enseignement supérieur. L’Ecole nationale polytechnique mère de la technologie du pays, pour la première fois depuis l’Indépendance, n’y figure pas ! Le dernier bastion, que le pouvoir colonial n’avait pas pu abattre, vient de tomber après un demi-siècle de bons et loyaux services. Il sera remplacé, nous dit-on, par des classes préparatoires. Petit retour en arrière pour mesurer d’où nous venons, ce que nous avons réalisé dans les faits de l’Ecole et le capital durement acquis de compétences et de formation d’un produit de qualité qui est littéralement aspiré par les pays qui font de l’émigration choisie le fondement de leur «coopération». Septembre-octobre 1962, on ne rendra jamais assez hommage au professeur Abdelaziz Ouabdesslam - le père fondateur de la science et de la technologie du pays- qui fut chargé de remettre sur rails l’Ecole nationale d’ingénieurs d’Alger, ancien Institut industriel d’Algérie construit au début des années vingt du siècle dernier. Tout était à faire ! Il faut se rappeler le pari de l’Algérie postindépendance Repartir de zéro avec un peuple avide de savoir et exclu dans son immense majorité du savoir pendant plus de 132 ans. (Moins d’un millier de diplômés). Nous avons été formés à dose homéopathique. L’Algérien était «un voleur de feu» pour reprendre l’élégante expression de Jean El Mouhoub Amrouche. A titre d’exemple, seuls - dit-on - quatre ingénieurs sont sortis de l’Ecole en l’espace de 40 ans, soit un tous les dix ans...Pendant la même période de 40 ans, l’Ecole en a produit plus de 10.000. Sans verser dans une nostalgie débridée, il faut reconnaître que la tâche ne fut pas facile. Que l’on se rende compte ! L’université était désertée par les enseignants et même l’administration française, à quelques exceptions, a suivi. Il a fallu que le ministre en personne installe le recteur Ouabdesslam du fait des résistances du dernier carré d’Européens. Pour faire court, l’Ecole eut sa première rentrée avec 25 élèves ingénieurs qui, pour la plupart, avaient démarré dans les universités françaises et la première promotion sortit en 1965. L’année d’après, il y eut aussi 25 lauréats et la première promotion qui fit un cycle complet à l’Ecole sortit en juin 1967. Depuis et avec l’aide de l’Unesco et d’un financement Pnud, deux projets ont vu le jour pour contribuer à former des ingénieurs de qualité. En 1966, un décret pris par le président Boumediene transforme l’Ecole nationale d’ingénieurs d’Alger en Ecole nationale polytechnique. Pour la petite histoire, c’est le seul président de la République à venir assister à la distribution des diplômes. L’Ecole actuelle, 10.000 ingénieurs formés dans 10 spécialités de l’ingénieur ; 1000 thèses de doctorats et de magisters, formés 200 ingénieurs par an pétillants. Une centaine de magisters, une vingtaine de thèses de doctorats en moyenne et qui dispose de 12 laboratoires de recherche autant qu’une grande université. Encadrement : une centaine de Docteurs es sciences (professeurs et maîtres de conférence) et une soixantaine de magisters. Le meilleur ratio du pays professeur/élève ingénieur du pays et même de certains pays développés. L’Ecole : une structure qui existe, qui tourne bien malgré de faibles moyens, qui produit et qui peut mieux faire. L’Ecole Polytechnique est l’une des défenses immunitaires du pays, doit-on aussi la sacrifier comme les milliers d’entreprises pour «cause» de non-adaptation aux normes Iso... Il faut rendre justice à l’Ecole nationale Polytechnique d’avoir été la matrice de la technologie. Elle est à la base de la création, avec l’ancienne faculté des sciences de l’université d’Alger, de l’université des sciences et de la technologie d’Alger en 1974. C’est d’ailleurs une partie de ses enseignants qui a ouvert les spécialités de technologie sur des programmes conçus à l’Ecole. Par la suite, l’Ecole a essaimé à travers le pays dans pratiquement toutes les universités du pays, beaucoup d’enseignants voire de responsables sont issus de l’Ecole. Est-ce à dire que l’Ecole a rempli sa mission historique et qu’elle ne peut plus servir? Il serait plus productif pour notre système éducatif de lui confier d’autres missions comme la validation de nouveaux métiers avant qu’ils ne soient généralisés à d’autres institutions de formation. Qu’elle ait les moyens de faire une recherche de qualité utile. Elle qui s’est toujours efforcée de se remettre en question à telle enseigne qu’elle revendique des programmes spécifiques. On nous dit que nous allons «être accompagnés, mot à la mode» par une expertise pour, en définitive, avoir un produit meilleur. Meilleur que qui?que quoi? Nous n’arrêtons pas de dire que le produit de l’Ecole n’a, dans son ensemble, rien à envier à celui d’une Ecole d’ingénieurs en Europe (France, Italie). C’est tellement vrai qu’au risque de me répéter, il est connu qu’une grande partie des jeunes diplômés s’en va chaque année en Europe et y reste enrichissant ces pays sans qu’ils aient donné un sou pour leur formation. En clair, un jeune homme pétillant s’il trouve mieux au-delà du nationalisme qu’il faudra bien un jour réhabiliter en lieu et place de l’errance actuelle- on ne peut garder un brillant ingénieur avec un CDD format «solidarité» à 80 euros à 800 km de l’Europe. Selon les années, c’est plus de la moitié des ingénieurs qui quittent le pays sans espoir de retour si ce n’est en touristes. En toute logique, ceux qui aspirent sans état d’âme le produit de l’Ecole - c’est là le sens de l’émigration choisie et de la Carte Bleue européenne - que le pays a eu tant de mal à former, devraient rembourser 100.000 dollars par ingénieur formé selon les normes Unesco. S’il est important de s’ouvrir à l’extérieur, les enseignants souhaitent être -accompagnés - pour des choses qu’ils ne savent encore pas faire et que cette coopération dont on nous dit tant de bien s’attelle à cela et pourrait permettre d’accélérer. On nous dit que c’est pour faciliter leur insertion dans la mondialisation - utopie dangereuse- qui cache en fait une «normalisation» et un affaiblissement inexorable de nos défenses immunitaires, scientifiques, technologiques, culturelles et même cultuelles tant il est vrai que la mondialisation lamine, selon le mot de Jacques Chirac, les pays scientifiquement vulnérables Sans prétendre donner des leçons de nationalisme, nous devons être très prudents sur ce que nous faisons en coopération. Il y va de la souveraineté du pays. Il nous faut nous battre avec les armes de l’esprit pour former une élite de plus en plus performante, donner les moyens à l’Ecole de passer à une autre échelle Ce combat pour l’émergence d’une formation de qualité nous devons le mener tous ensemble, S’agissant justement de la formation de l’ingénieur, que veut-on vraiment? Savons-nous quels sont les métiers porteurs dans cinq ans, dans dix ans? Qu’attendent de l’université les secteurs «réceptacles» des diplômés Est-ce le rôle uniquement de l’université de former des demandeurs d’emploi? Comment former des créateurs de richesses, si le pouvoir ne suit pas par une politique rationnelle d’encouragement de la création d’emplois dans les secteurs qui sont à notre portée? La dernière foire a mis a nu notre performance. Moins de cent exportateurs pour plus de 20.000 importateurs Cela veut dire que l’Algérie vit sous perfusion pétrolière. Elle finance l’emploi des travailleurs turcs, français, chinois et autres. Pendant ce temps, l’Algérien ne travaille pas. On ne sait plus rien faire. Au lieu de réhabiliter l’effort, l’université, en lui demandant de rentrer comme acteur important du développement, on la tient soigneusement à l’écart du développement. Sait-on par exemple que le système éducatif algérien importe pour des dizaines de millions de dollars de produits chimiques et d’équipements de laboratoire. Un exemple parmi tant d’autres : 1 litre d’ammoniac importé coûte 10.000 DA, nous importons des dizaines de milliers de litres pour les laboratoires ; ce même ammoniac est produit à Arzew...Il en est de même d’une cinquantaine de produits chimiques que l’on produit mais que l’université achète pour des milliers de dollars. N’est-ce pas contre-productif de faire de la «recherche» qui ne débouche pas pour le moment par manque de coordination entre les différents départements ministériels? L’Ecole peut justement servir, comme par le passé, de fer de lance pour être à l’écoute de ce qui se fait dans le monde. Il faut pour cela la stabiliser. Le moment est venu de nous rassembler, de faire émerger le génie créateur qui est en chacun de nous. Le bon sens doit l’emporter. Nous devons mobiliser les enseignants de l’Ecole polytechnique. N’aurait-il pas été plus sage de créer parallèlement ces classes préparatoires d’autant que ce sont les enseignants de l’Ecole qui ont préparé ces programmes qui sont en gros ceux de l’Ecole? Il est nécessaire d’avoir à l’esprit que prendre un virage ne peut se faire qu’avec l’assentiment et l’adhésion pleine et entière des acteurs que sont les enseignantes et les enseignants de l’Ecole. Ne serait-il pas plus judicieux de créer trois points de formation des Ecoles préparatoires dont celui de l’Ecole? A la fin des deux ans un concours unique permettrait l’entrée justement dans les écoles d’ingénieurs existantes. Il faut savoir que l’esprit d’Ecole ne se décrète pas. C’est un processus lent de sédimentation qui commence par une unité de lieu pour les élèves des classes préparatoires car en définitive, ce n’est pas la qualité des enseignants qui est en jeu ni la méthode mais c’est le rythme imprimé de travail qui doit être soutenu. Il faut savoir qu’une classe préparatoire c’est au minimum 50 à 60 heures de travail par semaine. Il y a aussi nécessité d’un environnement adéquat pour pouvoir travailler sereinement. Ce serait une bonne chose qu’une cité soit dédiée à ces 1500 élèves et que des conditions de travail correctes y soit dégagées. Les enseignants s’impliquent et sont prêts à accompagner cette expérience. L’expérience capitalisée par l’Ecole est unique, il est important que le barycentre de la gestion des classes préparatoires de l’Ecole soit confié au corps professoral de l’Ecole dans son ensemble qui veut s’impliquer en amont (classes préparatoires et en aval pour rendre compatibles les connaissances des classes préparatoires avec ce qui est attendu d’elles dans la dizaine de spécialités). Je mets en garde ceux qui ont en main la destinée de la formation de l’élite du pays contre la tentation de laisser la proie pour l’ombre. Après avoir laminé nos défenses immunitaires qu’étaient les entreprises qui constituaient la fierté du pays par pans entiers, jetant dans l’errance des milliers de travailleurs, il ne faut pas banaliser l’Ecole qui est la propriété de tous, perdant de ce fait son âme. Le mimétisme paresseux est ravageur. A côté de la «maman de la technologie du pays» nous devons donner naissance avant tout, par notre génie propre à d’autres écoles polytechniques en profitant de ce qui existe, en ne substituant pas à ce qui fonctionne et de ce côté, le témoignage est unanime : l’Ecole a fait ses preuves, en améliorant constamment. Le formidable réservoir de compétence - toutes choses égales par ailleurs -, de l’Ecole doit être mis à profit pour essaimer encore plus à travers le pays. La coopération avec des pays étrangers n’est pas innocente. A nous de pouvoir séparer le bon grain de l’ivraie, le faux du «sincère» encore qu’il ne faille pas être naïfs. Ayons confiance en nous-mêmes, départissons-nous avant tout, de cette soumission intellectuelle au magister dixit qui, à bien des égards, fait de nous encore de nos jours des colonisés mentaux. Les défis du pays sont immenses. On l’aura compris, tant que le regard des gouvernants concernant l’université, sera ce qu’il est, rien de pérenne ne sera construit et ce n’est pas en consommant les ressources du pays d’une façon frénétique- donnant l’illusion factice que nous sommes un pays émergent- que nous irons vers l’avènement de l’intelligence, de l’autonomie. L’Ecole polytechnique en particulier et l’Université algérienne en général, ne demandent qu’à participer à la bataille du développement et donner ce faisant, la pleine mesure de leur talent. Le développement ne peut se faire sans les universitaires. Il ne peut se faire sans l’université. Il faut travailler avec ce que nous avons. Il faut faire confiance aux universitaires et tourner le dos à la rente pour donner une perspective de sortie du tunnel et d’épanouissement à cette jeunesse qui ne demande qu’à rester. Il faut qu’il y ait une relève et nous implorons nos dirigeants d’écouter en toute humilité sans condescendance, avant qu’il ne soit trop tard. Cette année, nous avons perdu, selon les chiffres de la presse, 400 enseignants qui n’étaient pas des débutants. Alors qu’il faut savoir qu’il faut 30 ans pour former un professeur qui, du jour au lendemain, est perdu et récupéré ailleurs. Il nous faudra encore 30 ans pour le former ! De plus, nos diplômés s’en vont très jeunes et sont formatés. C’est cela la vraie hémorragie du pays et les vraies pertes en devises. En sus de la nécessité de retenir ses cadres, comment le pays doit se préparer, dès à présent, aux convulsions d’un monde de plus en plus erratique? La gestion par la paresse intellectuelle est encore possible tant que nous pompons d’une façon frénétique une ressource qui appartient aux générations futures. Demain se prépare ici et maintenant. A quand, en définitive, un gouvernement fasciné par l’avenir qui mise sur l’intelligence pour être une alternative à ces jeunes en panne d’espérance? Le dernier bastion qui entretenait à sa façon la flamme du savoir vacille. Plus rien ne sera comme avant. La corporation des enseignants est fragile. Elle a besoin d’être rassurée sur l’avenir de l’Ecole, pour aller de l’avant et être remobilisée. La tutelle dont je connais la probité intellectuelle du ministre, doit trouver les mots pour rassurer cette fragile corporation qui ne demande qu’à donner le meilleur d’elle-même. Les chemins de l’enfer, dit-on, sont pavés de bonnes intentions. Sinon, à Dieu ne plaise, ce sera la défaite de la pensée, alors le mot des sénateurs romains, il y a exactement 2155 ans (du temps de l’Empire romain) risque de s’appliquer à l’Ecole : «Delenda Carthago est», «Il faut détruire Carthage». Ce qui fut fait. Pr Chems Eddine CHITOUR Ecole Polytechnique Alger


Jeudi 11 Juin 2009


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