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Hugo Chavez et les mouvements sociaux ou le temps des ambiguïtés


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Le processus bolivarien mené par Hugo Chavez est l’héritier du premier soulèvement populaire contre le néolibéralisme sur le continent (le Caracazo de 1989), qui a fait entrer en crise le système politique vénézuélien. Ironies du sort, la puissance du chavisme provient, en grande partie, du charisme d’un leader qui se substitue aux mouvements sociaux qui l’ont amené au pouvoir.


Samedi 18 Février 2006






Lorsqu’en février 1989 la population la plus pauvre de Caracas descendait des cerros [1] pour freiner l’ajustement néolibéral [2] mis en oeuvre par le tout récemment élu Carlos Andrés Pérez [3], personne ne pensait que cette insurrection populaire [4] - écrasée par l’armée, qui a assassiné des milliers de personnes - représentait une inflexion de longue durée dans les luttes sociales de ce pays, mais aussi à l’échelle du continent. Les années ont amené d’autres soulèvements (en Equateur à partir de 1990, puis au Chiapas, au Paraguay, en Argentine, en Bolivie...) qui, à quelques différences près, incarnaient la naissance de nouveaux acteurs sociaux qui avaient en commun le fait qu’ils vivaient dans les « caves » de leurs sociétés, pour reprendre un terme utilisé par le sous-commandant insurgé Marcos.

Mais au Venezuela, outre les similitudes, il y a quelques différences qui méritent d’être soulignées, et qui expliquent le rôle de premier plan tenu par Chávez. Les mouvements sociaux vénézuéliens, comparés à ceux des pays les plus pauvres du continent, semblent diffus, brouillons, moins visibles, bien que l’importance de leurs actions - comme la mise en échec du coup d’Etat en avril 2002 [5] et celle du lock-out pétrolier [6] l’année suivante - les aient transformés en acteurs de premier plan. A tel point que Michael Hardt affirme que ce qui obsède véritablement l’administration de George W. Bush, ce n’est pas la rhétorique anti-impérialiste de Chávez (pas plus extrême ni plus cohérente que d’autres qu’a dû affronter l’Empire) mais l’autonomie de ces mouvements, qui sont ceux qui tracent véritablement le cap du processus bolivarien.

La différence vénézuélienne

Cela dit, il n’y a pas au Venezuela de mouvements organisés ressemblant à la CONAIE équatorienne (Confédération de nationalités indigènes d’Equateur), ni aux comités de quartier (juntas vecinales) [7] ou aux cocaleros boliviens [8] ou encore aux piqueteros argentins [9], pour ne pas mentionner les cas les mieux structurés tels que le Mouvement des sans terre brésilien ou les zapatistes au Chiapas. Autrement dit, il n’y a pas au Venezuela de mouvements larges avec des structures leur garantissant une visibilité, des stratégies ou des tactiques, des dirigeants connus et toutes ces caractéristiques propres aux mouvements organisés et structurés.

Cette situation, réellement nouvelle par rapport au reste du continent, peut s’expliquer en partie comme étant la conséquence de l’effondrement du système politique tout au long des années 90. Ce naufrage a non seulement précipité la désintégration des partis traditionnels (des sociaux-chrétiens et les sociaux-démocrates jusqu’aux gauches), mais a également eu raison du mouvement syndical, vertical et corrompu. Tout ce qui était organisé et structuré s’est dissout dans l’air, pour paraphraser la célèbre phrase de Marx.

Mais il y a autre chose encore, des réalités souterraines que seul le temps et des analyses plus approfondies pourront éclairer. Les pauvres des cerros n’ont pas choisi de créer des organisations à l’image de celles qui ont plongé dans le discrédit pour cause de corruption et de subordination à l’Etat et aux partis : ils ont créé une multitude d’espaces éparses, peu ou pas articulés. Il n’y a pas à Caracas, à la différence de El Alto en Bolivie, de structures plus ou moins centralisées regroupant les barrios [les quartiers populaires]. Sans doute cette « absence » est-elle utile à un leadership comme celui de Chávez, mais elle a aussi l’énorme avantage de ne pas proposer autant de facilités pour la cooptation que les organisations traditionnelles. Le manque d’articulation et de centralisation est ce qui explique le succès qu’ont connu les mouvements de pauvres vénézuéliens au moment de désarticuler le coup d’Etat et le lock-out pétrolier, les deux principales initiatives des élites qui auraient triomphé si elles n’avaient eu à faire face qu’au seul appareil de l’Etat.

Chavez, imam des mouvements

Tout comme le président Chávez a un énorme pouvoir d’attraction dans son pays, il est devenu le référent le plus important de la gauche continentale, presque à égalité avec Fidel Castro. Mais le chavisme n’est pas seulement en symbiose avec les mouvements : il intervient en eux et essaye de les subordonner à ses objectifs. Un cas évident est celui du mouvement syndical, où à côté de la traditionnelle Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV, verticale, corrompue et alliée des patrons), le chavisme a impulsé la création de l’Union nationale des travailleurs (UNT), en utilisant pour ce faire des ressources de l’Etat. Le sociologue Hector Lucena affirme que tout comme les chefs d’entreprises anti-chavistes ne décomptent pas les heures que leurs travailleurs utilisent pour faire grève contre le régime, « le gouvernement lui aussi finance les employés publics qui participent aux marches fréquentes et autres actes publics, et aux non-fonctionnaires, il apporte un soutien matériel, logistique et financier » [10].

A l’échelle régionale, le chavisme est capable d’influer sur une multitude de mouvements, de manière directe ou indirecte. En novembre s’est tenue à Caracas la première rencontre latino-américaine d’entreprises récupérées, à laquelle ont assisté un grand nombre de représentants de plusieurs pays. Le résultat a été très satisfaisant tant pour les entreprises gérées par leurs ouvriers que pour les promoteurs de la rencontre. Grâce aux fonds abondants dont dispose l’Etat vénézuélien, des accords de coopération ont été signés qui permettront à un certain nombre d’entreprises de pouvoir compter sur des services de conseils, des ressources et des marchés, choses auxquelles auparavant ils ne pouvaient même pas rêver.

Par ailleurs, le chavisme émet un puissant discours sur plusieurs terrains qui vont de l’intégration régionale et la critique des Etats-Unis jusqu’aux bienfaits des plans de santé et d’éducation qui sont menés à bien dans le pays, avec le soutien cubain. Au travers de journaux et de médias tels que Telesur [11], financés par l’Etat vénézuélien, en passant par de multiples organisations politiques et sociales qui s’identifient avec le processus bolivarien, le chavisme compte sur un large réseau de soutien et de diffusion sur tout le continent. Les forums sociaux, au-delà des attitudes et des intentions du gouvernement Chavez, montrent des sympathies croissantes envers ce processus, comme l’a montré le récent contre-sommet de Mar del Plata [12], où quelques mouvements argentins ont agi comme de fidèles défenseurs des gouvernements de Chávez et de Kirchner.

En amour comme dans la cooptation, il faut être deux (au moins). Il serait trop simpliste de rejeter la faute uniquement sur les gouvernements, et de ne pas voir quand ceux d’en bas choisissent le chemin facile de la subordination, par commodité, par paresse à lutter pour l’autonomie ou en échange de bénéfices matériels. Alors que toute l’Amérique latine est saupoudrée par des gouvernements progressistes et de gauche, le temps de l’ambiguïté s’est installé : les déclarations d’autonomie et de « commander en obéissant » dissimulent souvent la substitution de la politique « d’en bas » par la politique d’Etat, qui elle est toujours une politique « d’en haut ».

REUNION AVEC HUGO CHAVEZ au FORUM SOCIAL MONDIAL POLYCENTRIQUE DE CARACAS

Dans le prolongement des travaux de l’assemblée des mouvements sociaux, quelque 200 représentants de mouvements, campagnes, réseaux, organisations se sont réunis avec le président Chavez, le dimanche 29 janvier en fin de journée, après la clôture officielle du Forum. C’était la deuxième rencontre entre Chavez et des représentants de ces mouvements en moins d’une semaine.

Dans un premier temps, des représentants de grandes campagnes (Camille Chalmers, de Jubilé Sud, de la Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif - PAPDA - et du CADTM pour les campagnes contre la dette) ont pu présenter au président vénézuélien leurs luttes, leurs revendications et leurs propositions. Camille Chalmers a ainsi pu avancer la proposition d’un audit de la dette du Venezuela, proposition dont Hugo Chavez a annoncé qu’elle serait étudiée de manière approfondie par son gouvernement. Le président est ensuite longuement intervenu pour insister notamment sur la nécéssaire et naturelle connexion à établir entre les luttes de la planète et le processus « bolivarien » en cours au Venezuela.

« Le Forum social fait partie de notre lutte contre le néolibéralisme, mais nous devons l’accompagner nécessairement par une stratégie visant le pouvoir », a en outre déclaré Chavez, citant en exemple l’élection le mois dernier d’Evo Morales, ancien syndicaliste et défenseur des droits des communautés indiennes à la présidence de la Bolivie. Paraphrasant Ernesto "Che" Guevara, Chavez a appelé à la création « d’une, deux, trois Bolivies en Amérique latine, dans les Caraïbes, pour contrer les politiques "néolibérales" et "sauvages" de Washington ».

Ces deux rencontres entre des mouvements sociaux et un président sont les premières du genre. Si elles ont fait grincer quelques dents et crisser quelques plumes de journalistes toujours prompts à dénigrer Hugo Chavez et/ou les opposants à la mondialisation libérale, elles n’en sont pas moins, pour nombre de participants, une étape intéressante pour le renforcement des luttes menées par le mouvement altermondialiste, dans la mesure où le Venezuela, son gouvernement et son président rejoignent le mouvement dans son combat contre le capitalisme pour lui substituer d’autres modèles de développement, socialement justes et écologiquement soutenables. Chavez parlant lui explicitement de « socialisme du XXIe siècle ».

par Raúl Zibechi



Source : dossier Forum social mondial du CADTM, www.cadtm.org.


NOTES:

[1] [NDLR] Les cerros sont les collines qui bordent la ville de Caracas, et sur lesquelles se sont installées au fil des ans les populations pauvres provenant des campagnes.

[2] Douze jours après son entrée en fonction en février 1989, Carlos Andrés Pérez annonce au pays son programme de « contre-réformes », « el paquete », c’est la politique du « Grand Virage ».

[3] [NDLR] Membre du parti Acción Democrática (social-démocrate) ; président du Venezuela à deux reprises entre 1974 et 1979 puis de 1989 à 1993.

[4] [NDLR] Lire Frédéric Lévêque, « Le Caracazo c’était il y a quinze ans », RISAL, 29 février 2004.

[5] [NDLR] Consultez le dossier « Coup d’État au Venezuela » sur RISAL.

[6] [NDLR] Consultez le dossier « Lock out & sabotage pétrolier » sur RISAL.

[7] [NDLR] L’auteur fait ici référence aux comités de quartiers ou assemblées de voisins boliviens.
Consultez le dossier « El Alto, ville rebelle » sur RISAL.

[8] [NDLR] Les cocaleros sont les producteurs de coca.
Consultez le dossier « Coca et cocaleros » sur RISAL.

[9] [NDLR] Lire Raul Zibechi, « Dix ans de mouvement piquetero : le changement social en marche », RISAL, 9 septembre 2005.

[10] Héctor Lucena, « La crisis política en Venezuela », Clacso, Buenos Aires, 2005, p. 90.

[11] [NDLR] Consultez le dossier « Telesur, un "Al Jazeera" latino-américain » sur RISAL.

[12] [NDLR] Consultez le dossier « L’ALCA en panne ? » sur RISAL.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://www.alainet.org/), le 2 février 2006.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).


Samedi 18 Février 2006

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