Politique Nationale/Internationale

Hélène Carrère d'Encausse et le destin de la science historique européenne

A propos de Alexandre II, Le printemps de la Russie



Manuel de Diéguez
Lundi 12 Janvier 2009

Hélène Carrère d'Encausse et le destin de la science historique européenne

En cette veille de l'entrée en fonctions du nouveau Président des Etats-Unis, Israël se trouve d'ores et déjà mis au ban de la civilisation mondiale. Cet immense événement n'a encore été enregistré quepar quelques esprits accoutumés à la réflexion solitaire et isolés en apparence - mais, en secret, non seulement toutes les chancelleries ont compris cette vérité, mais elles savent de surcroît qu'elle est confusément perçue par l'opinion publique internationale. Quelle est la spécificité d'une évidence politique demeurée virtuelle, semble-t-il, mais d'autant plus omnipotente s'est embusquée en tous lieux et qu'elle va bondir dans l'arène de l'Histoire? J'ai le sentiment que cet instinct à la fois puissant et sans voix trouve son origine dans le réflexe de légitime défense d'une civilisation qui se sent menacée dans son identité la plus native, celle dont le sauvetage conditionne désormais non seulement sa survie politique, mais l'avenir de son éthique .

C'est dans ce contexte que je juge préférable de remettre au lundi 19 janvier mon analyse anthropologique du génocide de Gaza et de la position que prendra l'Europe des peuples, désormais soutenue par l'Assemblée de Strasbourg, pour refuser d'entériner, le 4 avril 2009, l'entrée d'un criminel de guerre dans l'Union européenne. Une fois de plus, la véritable " actualité politique " mettra en évidence la dimension anthropologique des événements décisifs. Mais précisément l'œuvre et la pensée de Mme Carrère d'Encausse mettent en lumière la profondeur anthropologique de sa philosophie de l'histoire et, en tout premier lieu, de sa réflexion sur les Etats. Car la question posée par le génocidaire de Gaza est celle de la nature même de la méthode historique et des relations qu'elle entretient avec les Etats, puisque, une fois de plus, l'avenir du Vieux Continent illustrera une guerre de civilisation entre l'éthique des peuples et la cécité des gouvernements, mais également la nécessité de placer les Etats au cœur de l'histoire du monde.

Avec Mme Hélène Carrère d'Encausse, la question décisive depuis Xénophon et Thucydide se trouve enfin clairement posée aux Etats, celle de savoir à quelle distance de la scène l'historien peut placer ses caméras et disposer ses micros afin de raconter les événements, mais aussi d'expliquer toute la représentation aux spectateurs . S'il émigre sur Sirius, il perd le contact avec les descendants d'un primate quadrumane, s'il remplace son télescope par un microscope, il ne voit plus que la trame du tissu. C'est dire que Mme Carrère d'Encausse fait débarquer la réflexion sur le recul de Clio, donc l'anthropologie critique dans la science de la mémoire, puisqu'elle demande au narrateur de filmer le déroulement de la pièce et de nous en montrer les ressorts.

Le massacre de Gaza donne à cette interrogation une actualité tragique. "L'historien objectif" expliquera-t-il pourquoi toute la presse raconte un crime de guerre, mais non ses causes réelles - la conquête systématique de la Cisjordanie par Israël depuis soixante ans. A quel degré le manque de recul de l'historien témoigne-t-il d'une cécité volontaire, donc d'une complicité avec le masque théologique de l'agresseur? Comment la notion toute relative "d'objectivité " engage-t-elle Clio dans le politique ?

C'est ce sujet qu'arbitre d'avance toute l'œuvre de l'actuelle Secrétaire perpétuel de l'Académie française, Mme Hélène Carrère d'Encausse.

1 - Comment franchir la passe entre Charybde et Scylla ?
2 - Comment calibrer l'homo historicus ?
3 - La spécificité de la science historique
4 - Les trois dieux nouveaux et la science historique
5 - Les laboureurs et les explorateurs
6 - Alexandre II de Russie
7 - Les grands historiens et la philosophie
8 - Le destin intellectuel de la science historique
9 - Mme Carrère d'Encausse et la renaissance de l'Europe de la raison
10 - La science historique et la bombe atomique
11 - De l'anthropologie comparée de l'eucharistie et de la bombe thermonucléaire
12 - L'écran du mythe sacré
13 - La nouvelle distanciation du regard de l'historien


1 - Comment franchir la passe entre Charybde et Scylla ?

Comment marier à bon escient la narration avec la réflexion, à quel endroit faut-il s'embusquer pour observer et expliquer les temps révolus, à quelle distance des côtes tiendrons-nous à la fois le livre de bord du capitaine et comprendrons-nous une trajectoire autrefois dictée par un armateur du cosmos? Ne convient-il pas de commencer par apprendre les règles de pilotage qui permettront de guider la navigation des peuples et des nations sur "l'océan des âges", comme disait le vieil Hugo? Mais pour cela, quelles directives donner au verbe comprendre en personne, si je puis ainsi m'exprimer ? Existe-t-il une connaissance appropriée au déchiffrage du tracé que ce vivant singulier voudrait rendre mémorable? Suffira-t-il de dessiner notre effigie à grands traits ou faudra-t-il fouiller notre portrait afin d'armer notre science du passé?

Toute l'œuvre de la célèbre historienne illustre le débat focal qui, depuis ses lointaines origines dans le récit mythologique, déchire la seule discipline dont le décès intellectuel des théologies nourrit encore le rêve de rendre un jour intelligible la mémoire de notre espèce, donc, si possible, d'éclairer son destin; car il n'est pas de discipline plus écartelée entre son cabotage au plus près du rivage et un guidage qui fera de l'historien un interlocuteur averti de la voûte étoilée. Mais si vous vous laissez diriger par les lumignons dont l'immensité est cloutée, vous n'entendrez plus la houle ; et si vous écoutez le clapotis des vagues, vous danserez comme un bouchon privé de boussole. Et voici une historienne qui choisit de se colleter avec Neptune sur des flots inconnus. Son seul trophée sera celui de sa solitude. Certes, aucun marin n'a encore fait naufrage sur cette mer. Ulysse s'est bien gardé de s'engager entre l'Orient rêveur et l'Occident prudent. On connaît L'Empire éclaté, mais moins L'Empire d'Eurasie, une histoire de la Russie de 1552 à nos jours ou Le Malheur russe, essai sur le meurtre politique, où le laboureur et le guerrier se défient et comparent leur courage.

Il serait superficiel de traiter la question du statut anthropologique de la science historique et de ses méthodes à seulement picorer quelques grappes de l'œuvre entière de la navigatrice attachée au mât de l'Occident. Il vaut donc mieux retenir quelques accords du chant des Sirènes, puisque toute l'œuvre de Mme Hélène Carrère d'Encausse signe un traité d'alliance audacieux, donc périlleux avec la science historique qu'attend le XXIe siècle. Alexandre II, Le printemps de la Russie, par exemple, est orchestré sur le tempo d'une tragédie, ce qui convient fort à la science historique de demain, qui se souviendra de ce que Clio est née des affres et des convulsions de l'aube de l'humanité.

Comment Mme Carrère d'Encausse tend-elle l'arc du héros d'Homère et sous quelle grêle de flèches accable-t-elle l'histoire anecdotique d'un côté, l'histoire idéologique de l'autre ? Pour bien comprendre sous quel vent elle tient le cap, conduit le héros à bon port et massacre les prétendants - en son absence, ils auront tenté d'usurper son trône - il faut revenir un instant à notre port d'attache et raconter comment la science historique a appris à faire le point et à tenir le gouvernail.

2 - Comment calibrer l'homo historicus ?

Commençons par nous demander de quelle connaissance de notre espèce il nous faut disposer pour bien raconter et pour essayer de comprendre notre histoire : "Il y avait dans l'armée un Athénien nommé Xénophon. C'était Proxène, son hôte depuis des années qui l'avait fait venir. Il lui avait promis, s'il rejoignait cette expédition, de lui gagner l'amitié de Cyrus, dont il attendait bien davantage, disait-il, que de sa patrie. Xénophon demanda à Socrate s'il devait se mettre en route. Cet Athénien craignait que l'amitié de Cyrus fût mal reçue de ses concitoyens, parce que le Perse passait pour avoir soutenu les Lacédémoniens avec beaucoup de zèle dans leur guerre contre Athènes. Sur ses conseil, Xénophon se rendit à Delphes. A quel Dieu devait-il offrir des sacrifices et des prières afin de courir le moins de dangers en route, de revenir indemne et fier d'un grand succès ? Apollon lui nomma les dieux auxquels il lui fallait sacrifier. Sitôt de retour, Xénophon raconta à Socrate la réponse du dieu, mais l'Athénien lui reprocha vivement de n'avoir pas demandé en premier lieu à la prêtresse s'il était préférable de se mettre en chemin que de rester et d'avoir décidé de son propre chef qu'il devait entreprendre ce voyage. Mais puisqu'il s'était contenté de consulter la Pythie sur le meilleur moyen de réaliser son vœu, il fallait se plier à tout ce que le dieu avait prescrit." (Anabase, III, chap. I, 4)

Dis-moi, Clio, est-il utile à tes serviteurs de savoir que nous sommes dotés d'un cerveau schizoïde, lequel nous scinde entre le monde que nous voyons de nos yeux et foulons sous nos pieds, d'une part, et les paysages mentaux que nous ne contemplons jamais qu'en imagination d'autre part? S'il était indispensable à notre équilibre de poser la jambe droite sur la terre et la gauche dans un tout autre univers, quelle science de notre espèce nous faudra-t-il acquérir afin d'apprendre à connaître l'origine, la nature et le destin des mondes fabuleux qui peuplent nos songes et nous hantent en plein jour ? Mais, dans ce cas, on ne voit pas comment le récit de Xénophon s'en trouverait radicalement modifié - car enfin, il ne s'agit jamais que d'une guerre, donc d'une stratégie et d'un commandement. Comment les tracas de cette sorte ne seraient-ils pas étrangers à notre science des Immortels et de leurs oracles?

Certes, les Célestes châtient la félonie et la trahison. Jamais ils ne soutiendront le traître Tissapherne . "Il est naturel que les Immortels se montrent les ennemis de nos ennemis et qu'ils se rallient à notre cause, car ils sont capables d'humilier les grands en un instant et de sauver les humbles sans efforts, même dans les grands périls, sitôt que telle est leur volonté." (L. III, chap. II, 10) Mais, ici encore, à quoi bon charger la science historique d'un bât théologique bien superflu, puisque la connaissance la plus commune et la plus banale du soldat n'a pas attendu Darwin et Freud pour nous enseigner que la fraction réaliste de l'encéphale des évadés bipolaires de la zoologie se laisse enflammer par des mises à feu en provenance de la portion onirique. De plus, il n'est même pas démontré que les dieux salvateurs soient plus mobilisateurs que la panique d'entrailles la plus ordinaire : "Si nous tombons au pouvoir d'Artaxerxès, quel sera notre sort, à votre avis ? A son propre frère, il a fait couper la tête et la main après sa mort et les a clouées sur une croix ; et nous, qui n'avons plus personne à nos côtés pour nous défendre et qui l'avons attaqué les premiers dans l'intention d'en faire un esclave ou de le tuer, si nous le pouvions, que devons-nous attendre de lui, le Grand Roi?" (III, chap. I, 17 )

3 - La spécificité de la science historique

L'évolution ultérieure de la dichotomie cérébrale dont les descendants d'un quadrumane à fourrure ont armé leur entendement aurait-elle compliqué le fonctionnement naturel et immémorial de leur espèce de raison ? Certes, leurs trois monothéismes ont brandi des théologies violemment incompatibles entre elles. Mais comment leurs dieux nouveaux auraient-ils désarmé leur science historique au point que l'usage courant qu'en faisaient leurs ancêtres serait devenu inapte à rendre lisible le cours du temps des peuples et des nations ? Ce n'est pas pour le motif qu'Allah ne s'est pas accordé de progéniture, ce n'est pas parce que le Dieu trinitaire s'est donné un fils et qu'il s'est incarné en lui, donc substantifié sur le modèle de Zeus ou de Mars, ce n'est pas en raison de ce que Jahvé est demeuré un chef de guerre et un recruteur talentueux - il avait levé ses troupes en Egypte et en Palestine - ce n'est pas à cause du renoncement de ce Dieu-là à immoler les premiers nés de ses fidèles sur ses autels que la science historique classique devrait sortir de ses frontières naturelles. Bien au contraire - charité bien ordonnée commence par soi-même- il faut considérer que les progrès de l'anthropologie , de la psychogénétique, de l'ethnologie, de la science de l'évolution n'auront d'autre vocation que d'enrichir en tout premier lieu ces disciplines en tant que telles et de les protéger de leur voisine, et d'abord des ambitions mal contenues de la science historique en tant que telle. Clio choisira de les appeler à la féconder en retour, mais à son heure et sans se priver pour autant du territoire qui lui appartient en propre.

4 - Les trois dieux nouveaux et la science historique

Mais encore faut-il tracer les contours du royaume de la science historique proprement dite et préciser ce qui, depuis la plus haute antiquité, rend son territoire inaliénable, tellement les dangers qui menacent son royaume vont paraître grandir et s'étendre autour de son trône. Verra-t-elle son empire se rétrécir au fur et à mesure que l'homme deviendra à lui-même une terra incognita ? Comment combler la distance entre la science rudimentaire de notre espèce dont disposait Xénophon et celle que les guerres de religion européennes du XVIe siècle sembleront réclamer quand l'Europe, puis le monde entier s'enflammeront sur la question de savoir si, au coeur du christianisme, la victime saintement immolée sur l'autel s'y trouve étalée en chair et en os et de tout son long et si elle y est mangée toute crue par ses prêtres et ses adorateurs ou s'il suffit d'égorger symboliquement un Isaac éternel au profit de l'idole ? Et puis, parmi les christophages, seul le sacrificateur est-il autorisé à boire une rasade de son hémoglobine ? "Ils chient et pissent leur Dieu", écrira un Voltaire en fureur. (Dictionnaire philosophique, article transsubstantiation)

Une espèce qui se met en prières pour dévorer un trépassé et qui, dans le même temps, l'élève au rang du Zeus de Xénophon peut-elle demeurer inconnue des historiens modernes ? Bien plus : le fossé ne va-t-il pas s'approfondir entre l'Antiquité, qui se jugeait suffisamment informée de la nature humaine, d'un côté, et la postérité encore en friche de Darwin et de Freud, de l'autre? Et puis, le marxisme allait rendre à nouveau eschatologique et sotériologique, donc viscéralement extatique l'histoire temporelle de notre espèce sur les cinq continents . Ou bien la brèche va s'élargir entre l'histoire classique et l'histoire encore à inventer, ou bien Clio s'armera d'arguments nouveaux afin de renforcer sa spécificité, donc la légitimité de son autarcie face à des sciences humaines prêtes à rendre infranchissable la distance entre la mémoire ptolémaïque et la mémoire post einsteinienne de l'humanité. Mais si l'histoire cessait de défendre la spécificité de son savoir et de le proclamer inattaquable par nature, elle se rendrait stérile au détriment même de ses audacieux détracteurs, qu'elle entraînerait nécessairement dans sa chute, tellement il serait vain aussi bien de tenter de scanner que de soustraire au regard une espèce condamnée à demeurer coite à jamais devant ses propres mystères. Qu'arriverait-il si, au terme de leur descente dans les souterrains, les spéléologues ne rencontraient plus qu'une histoire désertifiée et même volatilisée par la découverte de ses derniers silences?

5 - Les laboureurs et les explorateurs

L'examen des premiers pas des historiens classiques qui se sont imprudemment engagés sur le terrain de l'évolutionnisme et de l'inconscient est instructif à cet égard . Dans Penser l'histoire, François Furet a tenté de se livrer à une manière de psychanalyse du dédoublement du cerveau bourgeois entre l'idéalisme révolutionnaire et la soif de s'enrichir d'une société que la fin du XVIIe siècle avait ouverte aux futurs développements mécaniques de l'industrie et du commerce. Mais comment articuler ces considérations partielles et non théorisées concernant le fonctionnement biphasé de notre boîte osseuse avec un récit historique condamné à se colleter avec des événements toujours particuliers et ensuite seulement avec des idées et des concepts universels? Comment l'historien placé sous le joug multimillénaire du train du monde conquerrait-il en peu de temps ne seraient-ce que les éléments d'une vraie science de la boîte osseuse dédoublée de Don Quichotte et de Robespierre, de saint Athanase et de Lénine?

Pour conjoindre le récit localisé d'un côté et celui de l'ubiquité de l'intelligence de l'autre, il faudrait le secours d'une anthropologie du singulier, ce que Platon a réfuté dans le Théétète et que la découverte de l'ADN n'a pas encore réussi à réfuter à son tour. Mais quand bien même François Furet serait-il tout subitement monté en connaisseur sur l'embarcation d'une simianthropologie critique, quand bien même aurait-il accompagné la navigation au long cours des Christophe Colomb d'une histoire de notre espèce biphasée, quand bien même aurait-il cinglé toutes voiles dehors vers le nouveau Continent d'une science de la mémoire bifide de l'humanité, comment aurait-il articulé ses découvertes d'amateur avec l'histoire sinon au jour le jour et proche des côtes, du moins à moyen terme d'une espèce dichotomisée de naissance et comment aurait-il progressé en direction de l'histoire circonstantielle? On ne révolutionne pas le quotidien si une géométrie demeurée grossièrement euclidienne et éclairée aux chandelles des "lumières naturelles" d'Aristote suffit à construire des ponts à trois dimensions dans un univers du sens commun pourtant réfuté par Einstein.

De même, dans La fin d'une illusion , François Furet tente d'adresser un clin d'œil complice à L'Avenir d'une illusion , paru en 1926. Mais son interprétation est demeurée tellement en-deçà d'une lecture anthropologique de l'illusion théologique marxiste - celle d'un débarquement physique du royaume de Dieu sur la terre - qu'il s'étonne grandement d'un fanatisme idéologique dont les sources messianiques et la sotériologie communes aux trois religions du Livre lui échappent entièrement. Et puis, encore une fois, s'il avait conquis une connaissance anthropologique des eschatologies religieuses et de leur histoire et s'il avait tenté de radiographier le singe vocalisé à nouveaux frais, il aurait seulement illustré la nécessité, pour la science historique traditionnelle, de conserver sa spécificité, quitte à préciser la nature de son capital cognitif aux fins de l'ouvrir ultérieurement à des savoirs venus d'ailleurs. Ce n'est pas à Clio qu'il appartient de lancer l'hameçon vers des disciplines d'avant-garde, ce n'est pas à elle de leur tendre des appâts prometteurs, ce n'est pas à elle de les tenter de venir y mordre, mais aux explorateurs de terres vierges de commencer par bien retenir les leçons des historiens d'autrefois et surtout, de se laisser éduquer par eux, tellement une anthropologie embryonnaire n'enfante que des hérésies de nature à ébranler sans profit les édifices les plus solides hérités du passé.

Et c'est pourquoi la tragédie de Gaza vient au rendez-vous de l'oeuvre de Mme Hélène Carrère d'Encausse.

6 - Alexandre II de Russie

Quelle est la pauvreté propre à une science historique autrefois fascinée par l'histoire sainte, puis par de vaines eschatologies idéologiques et enfin par une critique demeurée inconsciemment idéologique des idéologies, donc par des réfutations aussi désarmées que celles d'une théologie devant une consœur construite sur le même modèle qu'elle-même ? Cette pauvreté n'est autre que celle de la pensée politique de l'Occident. François Furet n'avait aucune science de la rivalité qui règne entre les Etats, aucune intelligence des empires en expansion, aucune perception de leurs ambitions naturelles et des lois qui président à leur croissance. Mais l'infirmité de son rationalisme était celui de l'hémiplégie cérébrale de tout l'humanisme de la Renaissance. L'immense mérite méthodologique de Mme Hélène Carrère d'Encausse sera d'avoir redonné sa véritable assiette à la science historique française et européenne - tris repetita placent - car sans la connaissance de cette assise, aucune réflexion d'avant-garde ne portera sur la spécificité de la science historique classique et sur le caractère inaliénable de sa souveraineté sur le territoire qui lui appartiendra toujours en propre.

Revenons au dernier de ses grands ouvrages, Alexandre II, qui raconte le combat de ce Tsar pour redonner à la Russie son rang sur la scène internationale après la désastreuse guerre de Crimée de 1856, au terme de laquelle la France lui avait fait perdre le port de Sébastopol et le libre accès de sa flotte aux Détroits et à la Mer Noire. Quel réconfort, pour l'anthropologue, de retrouver l'histoire en chair et en os, celle de Xénophon et de Tocqueville, de Tacite et de Montesquieu, de Thucydide et d'Hypolite Taine ! Avec Mme Carrère d'Encausse, nous avons de nouveau affaire à des interlocuteurs physiques, parce qu'à l'instar des grands chefs d'Etat, les historiens solides regardent les nations comme des acteurs ayant les pieds sur terre et masqués comme des hommes. Clio évente les ruses et les astuces des Etats, décrit leur double-jeu, éclaire leurs arrière-pensées, explicite leurs faux-fuyants, décrit leurs colères, fait entendre leurs éclats de voix, raconte leurs prudences, peint leurs rodomontades, écoute leurs silences, rit de leurs allures de matamores et décrypte leurs bravades. Car, à l'instar de la créature, les Etats sont cauteleux et francs du collier, arrogants et timides, mais toujours secrets et tartuffiques sous les dehors de la loyauté et de la franchise.

Quels pédagogues avertis de l'anthropologie critique de demain, quels initiateurs à la connaissance des derniers secrets du simianthrope, quels guides inégalés d'une science de la mémoire enfin placée sur le chemin d'un décodage psychobiologique de l'espèce sonorisée! Si vous observez l'Angleterre avec les yeux de Mme Carrère d'Encausse, vous vous direz: "Voilà l'humanité"; si vous observez la France à ses côtés , vous vous direz encore: "Voilà l'humanité"; si vous observez la Russie dans ses livres, vous vous direz toujours: "Voilà l'humanité", tellement les hommes couchés sur les registres de l'état civil sont maigres, contrefaits et vaporeux, tandis que les Etats ont une solide ossature et des muscles tellement apparents qu'on se frotte les yeux au spectacle de toute la classe politique française et européenne qui n'a pas encore appris à les regarder. Braquez le télescope de Madame Hélène Carrère d'Encausse sur l'Angleterre, la Prusse, la France, la Russie et vous saurez sur quels chemins la science historique épousera son destin anthropologique, tellement le spectacle des grandes nations n'est autre que celui de l'humanité dédoublée et masquée par ses miroirs mêmes

Une analyse de la double face de la servitude: La vassalisation financière de l'Europe politique, 5 janvier 2008

7 - Les grands historiens et la philosophie

Mme Hélène Carrère d'Encausse se place non seulement à l'avant-garde de la science historique mondiale, mais elle se rend complice de l'anthropologie critique à venir, tellement le regard de sourcier qu'elle porte sur les vrais personnages de l'histoire ressortit à la vision de l'écrivain et du philosophe confondus. J'ai dit cent fois sur ce site que les plus grands penseurs s'appellent Cervantès et Shakespeare, Swift et Molière, Dante et Kafka, parce qu'ils partagent le regard d'aigle de Platon, le premier anthropologue qui dépeignit l'encéphale inguérissable de l'humanité sous les traits d'un acteur maladroit et d'un éclopé dont le déhanchement renvoie les hommes du "Connais-toi" à l'examen d'une espèce dichotomisée. L'inventeur du Socrate dialecticien a fait de la philosophie et de sa compagne, la science historique, un personnage de théâtre à double face, mais aussi l'interlocuteur principal de ses dialogues, tellement l'alliance du grand écrivain avec la pensée critique est à l'origine du génie de l'Europe. Comment se fait-il que Mme Hélène Carrère-d'Encausse observe les Etats comme Balzac regardait Vautrin ou la duchesse de Maufrigneuse, comme le Général de Gaulle regardait la France, l'Angleterre ou l'Amérique ou comme le philosophe regarde le christianisme masqué sous sa double effigie - celle de Tartuffe et celle de don Quichotte - sinon parce que le génie russe est lui-même le fruit d'un dédoublement entre une religion de l'esprit - j'y reviendrai - et le monde tel qu'il va ?

On sait qu'il est arrivé à quelques professeurs laïcs de découvrir l'âme de l'histoire, qu'on appelle la politique. Mais il leur faut s'évader dès leur jeunesse du séminaire de l'éducation nationale, sinon il sera trop tard pour qu'ils désapprennent une pédagogie appelée à enseigner à la jeunesse une interprétation catéchétique et puérile des événements. Laissé à lui-même, le baptême sur les fonts baptismaux de la laïcité est appelé à former des citoyens fidèles aux idéaux de l'orthodoxie démocratique et républicaine. Mais d'où vient la fureur de Mme Carrère d'Encausse au spectacle de l'endoctrinement para- religieux de la France? C'est qu'elle a été préservée de la géhenne intellectuelle qu'on appelle la candeur par une famille de grands serviteurs de l'empire russe et de résistants à l'autarcie des Tsars. C'est pourquoi elle a pu écrire : "Notre télévision est tellement alignée que c'en est un cauchemar. Nous avons des lois qui auraient pu être imaginées par Staline (…) Le politiquement correct de nos étranges lucarnes est presque identique à la censure des médias en Russie. Les gens ne peuvent exprimer leur opinion sur la seconde guerre mondiale et sur beaucoup d'autres sujets." De la part d'un Grand Officier de la légion d'honneur et d'un Secrétaire perpétuel de l'Académie française qui a fermement refusé le ridicule de féminiser les titres de gloire que la République lui a virilement conférés, une telle liberté d'esprit est rare, mais surtout succulente à décrypter.

Car il serait naïf de ramener les mérites de Mme Hélène Carrère d'Encausse au sacrilège de compter trois régicides parmi ses ancêtres. L'essentiel est d'avoir appris parallèlement, donc conjointement, l'histoire et la politique, et cela non seulement parce que la Russie est tout entière l'incarnation de son destin, mais parce que l'initiation à l'histoire de la Russie forme des voyants de l'Histoire incarnée. C'est pourquoi cette citoyenne est la seule qui ait enseigné la consubstantialité de l'histoire et de la science politique à la Sorbonne avant de porter son double enseignement à l'Institut d'études politiques de Paris.

8 - Le destin intellectuel de la science historique

Mais observons de plus près comment cette historienne de haut vol s'est bien gardée de se substituer aux ethnologues, aux anthropologues, aux "maîtres à penser" de la sociologie, puisque ces trois disciplines sont demeurée purement descriptives, donc muettes. Vous ne la verrez ni empiéter sur des savoirs seulement informatifs ni s'embarquer dans une histoire pseudo anthropologique des religions, tellement la consolidation préalable et résolue de la science historique en tant que telle - donc fidèle à la problématique politique qui lui est propre, celle qui définit son identité depuis ses origines grecques - est précisément la garante de sa capacité de féconder les sciences humaines parlantes de demain.

Mais la méthodologie de Mme Carrère d'Encausse ne serait pas pleinement ancrée dans l'histoire des Etats, des peuples et des nations si elle n'était, dans le même temps, articulée avec les problèmes sociaux et avec la biographie des acteurs sommitaux du pouvoir. Au cœur du règne d'Alexandre II, il faut placer l'abolition du servage, parce que seule cette immense réforme sociale pouvait conduire la Russie à débarquer enfin dans le monde moderne. La défaite de 1856 était due principalement au statut de serfs auquel la masse des paysans russes se trouvait réduite. Leur libération, même demeurée inachevée, a permis l'essor de l'industrie, l'apparition d'une classe ouvrière, une modernisation relative de l'appareil de la justice, un début d'autorité communale et provinciale, la formation d'avocats dignes de ce nom et pour autant que les mentalité régionales le permettaient, un début, vite réprimé de libéralisation de l'enseignement supérieur - mais non la levée de l'interdiction d'accès du sexe faible aux universités - l'extension du réseau ferroviaire, qui ne comptait que mille kilomètres en 1856, alors que la France disposait déjà d'un tissu de cinq mille kilomètres et l'Angleterre de trente mille.

Quant à la vie privée du Tsar, qui eut trois enfants illégitimes de la princesse Catherine Dolgorouki - ce grand amour dura jusqu'à son assassinat - Mme Carrère d'Encausse porte sur les alcôves le regard de l'homme politique : quelles furent les conséquences de cette liaison sur l'esprit de la cour et sur le souverain, comment le rang des enfants adultérins dans l'ordre dynastique a-t-il été réglé, voilà qui ressortit à l'histoire. Mais si les trois géants qui habitent les grands historiens de la Russie s'appellent la nation, le Tsar et l'Etat, comment ne dialogueraient-ils pas avec le cerveau onirique de l'humanité, tellement cette espèce n'apprend à se regarder et à se connaître que dans le miroir du tragique dont ses cosmologies sacrées illustrent les fantasmes.

C'est dans cet esprit que, dans son Alexandre II, Mme Hélène Carrère-d'Encausse rappelle que les impératrices de Russie doivent appartenir à la fraction du christianisme qu'on appelle l'orthodoxie et que si plusieurs princesses protestantes - surtout allemandes - ont accédé à ce rang, c'est parce qu'il est beaucoup plus aisé de convertir une luthérienne qu'une catholique à l'orthodoxie issue de l'école d'Antioche . Mais Hélène Carrère-d'Encausse se garde bien d'en expliciter les causes théologiques, donc psychocérébrales, parce qu'il y faudrait une science anthropologique des relations que la doctrine de la Trinité entretient avec la politique des Etats. Or, l'Occident manque encore d'une classe d'intellectuels qui auront passé une vingtaine d'années à étudier les théologies et leur histoire en anthropologues des mythes sacrés et qui doteront la science historique non seulement d'une connaissance plus profonde de la politique, mais la laïcité d'une fécondité philosophique retrouvée.

Séparer l'Eglise de l'Etat et ne "reconnaître aucun culte" - donc dénier leur validité à toutes les théologies du monde - et , dans le même temps, les légitimer à nouveau au nom d'une tolérance reconnue acéphale, c'est fonder la civilisation française sur une culture sans tête, c'est chasser le genre humain du temple de la pensée, c'est retirer à cette espèce sa spécificité sommitale, puisque ce vivant est le seul que la nature ait armé de la parole afin qu'il se divise entre la peur religieuse et le courage d'y voir clair.

9 - Mme Carrère d'Encausse et la renaissance de l'Europe de la raison

On sait que le creuset théologique du catholicisme est principalement un duo politique à la fois matois et séraphique entre le Père et le Fils - ce dernier jouant le rôle d'intendant général et de fondé de pouvoir d'un créateur coulé dans le moule du créancier acharné à se faire rembourser une dette inépuisable - tandis que l'orthodoxie repose sur une théologie du Saint Esprit inspirée par le récit de la descente du "feu du ciel" sur les disciples réunis à la Pentecôte. Quant au protestantisme, il a renoué avec une christologie centrée sur la gratuité de la grâce divine, donc sur l'octroi d'un "don spirituel" fort proche de celui des mystiques héritiers de Platon, les Grégoire de Nysse et les Grégoire de Naziance. Dans ces deux confessions, il s'agit d'assagir une ecclésiocratie redoutable et spectaculairement hiérarchisée aux côtés de l'Etat césarien.

Or une interprétation politique de l'histoire et de son compagnon ailé, le sacré est la seule qui permettra de féconder le décryptage des relations que les trois formes principales du mythe de la Trinité entretiennent avec les Etats et avec les gouvernements, tellement il faut que la science historique conquière une connaissance approfondie de son propre centre de gravité afin qu'elle parvienne un jour à ramifier sa méthode en direction d'une spectrographie de l'espèce que son évolution cérébrale a conduite à des représentations dualistes du monde - car son langage la soustrait au visible et la transporte dans un monde où tout le spectacle la renvoie à des sons et vice versa.

Comment la vision idéalisante de l'histoire écrite conquerrait-elle un regard de l'extérieur sur notre encéphale dichotomisé par le sonore ? Il y faut une postérité encore à féconder des grands historiens et radiographes des Etats . Qui seront-ils? Pour tenter de l'apprendre, demandons-nous si l'infirmité cérébrale d'une espèce affligée à titre psycho-biologique de représentations du monde scindées entre le réel et le rêve - donc manichéennes dans l'œuf - auraient contaminé à leur tour les personnages qu'on appelle des Etats. Dans ce cas, ces derniers seront-ils mis en péril par une dichotomie de leur encéphale à laquelle le mythe nucléaire servirait d'ultime champ d'expérimentation ? Mais alors, la science historique fidèle à sa vocation propre ne saurait ignorer ce fondement-là du politique et il lui appartiendrait d'approfondir sa connaissance de la vie onirique des Etats.

10 - La science historique et la bombe atomique

C'est dire que seule une réflexion sur le politique devenue ambitieuse de connaître le statut anthropologique de la bombe pseudo suicidaire, donc fondée sur une analyse psychobiologique de la nature virtuelle de cette foudre, conduira la science historique européenne à approfondir ses méthodes potentiellement rationnelles. Dans un premier temps, une démythification élémentaire des apocalypses mécaniques trouvera sa source dans une science historique qui aura du moins réussi à constituer les trois théologies de la Trinité en documents anthropologiques. Je rappelle, à ce propos, que l' arme nucléaire est construite sur le modèle imaginé par le génocidaire du Déluge, dont on sait qu'il a poursuivi sa carrière en organisateur des tortures éternelles des damnés dans son camp de concentration souterrain . Qu'il me soit permis de rappeler ici un bref passage du texte que j'ai consacré à cette question in:

Comment la planète a changé de centre de gravité, 1er décembre 2008

" Il est de simple bon sens d'apprendre aux peuples que le nucléaire est une foudre de sorciers, tellement il est absurde de s'imaginer qu'une arme fondée sur la volatilisation réciproque des adversaires, une arme qui vaporise la notion même de champ de bataille, une arme dont le matamorisme cosmique fait, du simianthrope, un héros de son propre suicide , une arme qui détruit la mémoire des fiers à bras de leur propre trépas n'est pas une arme réelle, mais un décalque du créateur mythique qui campe encore dans l'encéphale de l'humanité. "

Mais il est bien évident que la science historique d'avant-garde a d'ores et déjà pris rendez-vous avec une anthropologie critique qui s'attachera à peser l'inconscient religieux de la foudre atomique, puisque la désacralisation de l'idole armée de l'apocalypse nucléaire que symbolise sa théologie est la clé de la réflexion de fond sur les réflexes simiohumains dont la politique internationale présente le spectacle - pesée qui s'est placée dans la postérité théâtrale de l'évolutionnisme depuis 1945. Or, le "printemps de la Russie" a d'autant plus rendez-vous avec l'anthropologie critique qu'Israël lui-même a enfin compris que la question iranienne se trouve entièrement entre les mains du Kremlin.

11 - De l'anthropologie comparée de l'eucharistie et de la bombe thermonucléaire

Mais pourquoi, dira-t-on, la découverte des fondements anthropologiques de la christophagie, bien qu'elle ait entraîné la scission de l'humanité du XVIe siècle entre l'esprit calviniste et l'esprit catholique, ne méritait-elle pas encore un élargissement de la méthode historique classique, alors que la politique de l'atome aurait pris un rendez-vous nouveau avec Clio à l'échelle de la planète? Ouvrons encore une fois le Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui évoque la doctrine de la transsubstantiation eucharistique en ces termes : "Ils mangent et boivent leur Dieu, chient et pissent leur Dieu. Mais quand ils réfléchissent que cette superstition, cent fois plus absurde et plus sacrilège que toutes celles des Egyptiens, a valu à un prêtre italien quinze à vingt millions de rente et la domination d'un pays de cent milles d'étendue en long et en large, ils voudraient tous aller, à main armée, chasser ce prêtre qui s'est emparé du palais des Césars."

Sur quel chemins l'anthropologue de la théologie conduit-il l'historien moderne à observer l'humanité avec les "yeux de la raison", comme on dit, et l'encourage-t-il à raconter l'histoire du monde à l'école de Xénophon et de Tacite, de Thucydide et de Montesquieu, de Sophocle et de Cervantès, alors qu'au plus profond d'elle-même notre espèce s'est révélée un chacal de Mithra ? Pourquoi la consommation du corps d'un congénère sur les étals de cette espèce - qu'elle appelle des autels - la ravit-elle en extase sans déranger le récit historique traditionnel, tandis que, de son côté, la bombe apocalyptique aurait scellé une alliance bien plus décisive et plus tragique avec la connaissance réelle de l'encéphale semi animal des descendants du chimpanzé ? Et pourtant, si Clio continuait de se raconter l'histoire des Etats, donc de la politique mondiale sans seulement se douter de ce que la terreur nucléaire est un subterfuge mythologique construit sur le modèle de l'eucharistie, ce serait sur son propre territoire que la muse grecque se rendrait aveugle et qu'elle perdrait son assise.

Mais dites-moi, les Etats demeureraient-ils intelligibles si leur narrateur ne se posait pas la question de savoir s'ils sont suicidaires ou non? Or, ils font semblant de prendre rendez-vous avec le gigantesque simulacre de leur auto dévoration. Ces patauds et ces nigauds jugent politiquement adroit de paraître courir vers leur pulvérisation, ces pleutres feignent de singer à grands frais l'idole bipolaire - le catoblépas qui modélise le singe fou. Ces faux prêtres de leur trépas sacrificiel s'ingénient à cacher l'évidence qu'ils jetteront leur matamorisme à la casse sitôt qu'ils se trouveront au pied du mur - c'est-à-dire, mis au défi de subir en retour le sort apocalyptique qu'ils réservaient en imagination à leurs seuls ennemis. Que feront-ils du gigantesque sacrificateur qu'ils avaient installé dans le cosmos et qui leur donnait la réplique ? Voyez comme ils affectent de croire que les peuples se brûleront avec ardeur la cervelle à leurs côtés. Mais comment l'humanité écouterait-elle les exhortations des Etats, alors que ces couards se cacheront sous trente mètres de béton?

La démence de la transsubstantiation autophage n'empêchait pas encore le simianthrope de couper allègrement la gorge à ses congénères. Mais la méthode historique classique ne demeure viable qu'à bien digérer les massacres. Quand les Etats en sont réduits à masquer leur poltronnerie, quand leurs contrefaçons se défient héroïquement les unes les autres, quand leur sacerdoce les cloue en victimes imaginaires de la croix de leurs liturgies, quand ils tremblent de peur à rendre mortifère la stupidité d'un "courage" immolatoire dont, en réalité, ils se trouvent entièrement dépourvus, l'historien qui donnerait dans un piège théologique aussi antéabrahamique quitterait son territoire propre pour se raconter une histoire du meurtre simiohumain aussi onirique dans son ordre que celle de l'eucharistie sacrificielle. Tant que le rêve cultuel avait quitté l'encéphale biphasé de l'espèce auto victimaire pour s'en aller délirer tout son content sur la terre ferme - tel était le modèle du délire christophage - l'histoire classique pouvait continuer allègrement de tenir le gouvernail du monde visible ; mais quand la démence des évadés de la nuit animale a rendez-vous avec le ridicule et la honte de se tromper sur la véritable nature des Etats, la science historique moderne est condamnée à examiner ses propres racines dans l'assassinat sacré ou à perdre ses amarres homériques.

12 - L'écran du mythe sacré

Mais dès lors que la méthode historique de demain est appelée à conquérir un regard d'anthropologue sur l'espèce condamnée depuis Hiroshima à prendre un rendez-vous lucide avec son cerveau cultuel dédoublé et à radiographier ses rêves apocalyptiques ratés, l'histoire classique s'éveillera à son tour et étendra son champ, parce qu'elle se verra contrainte d'ouvrir les yeux sur la cuirasse proprement cérébrale de l'empire messianique américain. On sait que les vassaux gentillets de l'OTAN servent docilement de bras armé au grand sacrificateur des démocraties du salut. Mais le Vieux Continent ne restera plus bien longtemps privé de regard sur l'ambition de Washington de s'étendre à la Géorgie et à l'Ukraine . Pour l'instant les descendants cyclopéens de Périclès n'ont pas d'yeux pour l'armature théologique qui sous-tend le bouclier anti-missiles installé en Pologne et en Tchéquie, parce que, pour observer le messianisme protestant dont l'idéalisme démocratique d'outre-Atlantique est porteur, il faut un regard sur les gesticulations sacrées de l'homo historicus.

Observez d'avance le piège qu'Israël tendraa à la Russie sitôt que M. Obama sera entré en fonctions : Washington essaiera de présenter sous l'armure des anges de la démocratie le projet d'extension de son glaive que les Etats européens auront gentiment endossée. Puis, le bouclier séraphique sus-mentionné sera prélégitimé sous la livrée sotériologique de l'OTAN. Il ne s'agira pas d'une conquête territoriale, mais d'une victoire de l'esprit salvifique du monde; mais on n'en négociera pas moins les clauses à l'école de Machiavel . On demandera donc un renoncement dévot de l'Iran non seulement à l'arme atomique - non encore démythifiée - mais à tout soutien tant au Liban insurgé qu'à la nation irakienne, bien qu'elle soit sur le chemin de chasser l'occupant. Car l'objectif tout réaliste de cette politique idéalisée à souhait sera de laisser à Israël le monopole de la possession pieuse de l'arme nucléaire dans la région. On voit la convergence entre la lucidité de la méthode historique classique et de la lucidité post-nucléaire: d'un côté le décor apocalyptique éclaire l'inconscient théologique des démocraties messianiques, de l'autre la gesticulation pseudo suicidaire projette le cerveau humain sur l'écran du mythe sacré.

13 - La nouvelle distanciation du regard de l'historien

Le dialogue de la méthode historique classique avec l'anthropologie critique de demain - celle qui aura à la fois démythifié l'apocalypse nucléaire et la théophagie des chrétiens - ne sera possible qu'à partir du regard que la science du passé portera sur les cultes sacrificiels. La postérité de Mme Hélène Carrère d'Encausse réussira-t-elle à imposer cette mutation à la science de la mémoire? Sans aucun doute, et pour la simple raison que la pensée logique a toujours le dernier mot . L'heure approche à grands pas où le récit historique que le mythe démocratique avait subrepticement sacralisé dans la postérité chrétienne du meurtre d'Iphigénie manquera nécessairement le rendez-vous qu'il croyait avoir pris avec l'histoire réelle, parce que les Etats refuseront de jouer le rôle des brebis sacrées sur l'autel du monde.

Le génocide de Gaza nous approche du terme de l'histoire sacrificielle du politique. Nous avions commencé par immoler des congénères précieux à nos Immortels, puis nous leur avons demandé de se contenter de la portion congrue - longtemps, nos bœufs, nos génisses et nos moutons nous ont paru faire l'affaire. Avec le christianisme, nous avons renoncé à l'avarice impie de nos aïeux.Alors la crucifixion d'un innocent sur une potence a dévalorisé nos animaux de boucherie. Mais nous nous sommes trouvé plongés dans un nouvel embarras, parce que d'un côté, nous offrions à nouveau notre propre carcasse palpitante au souverain de l'univers, tandis que, de l'autre, nous ne savions comment immoler un Immortel afin de rassasier un autre Immortel. Alors seulement nous avons découvert qu'il nous fallait cesser de nous échiner à rendre nos Célestes cohérents et nous laisser enfin enseigner nos pauvres têtes à l'école même du chaos que nous y faisons régner. Puis la bombe atomique est venue au secours de notre embryon de cervelle ; car si nous sacrifiions de plus en plus massivement notre chair, nos os et notre sang à notre idole, nous immolions toute notre histoire et toute notre politique sur notre dernier autel. Du coup, notre suicide politique a ridiculisé notre apocalypse mécanique et nous nous sommes vus contraints de cesser nos sacrifices. Depuis lors, nous avons honte de l'animal dont l'histoire de ses dieux n'a pris fin qu'à l'heure où ils ont menacé de bondir hors des entrailles de la terre et de lui sauter à la gorge sous le nom nouveau de "crime de guerre".

Pour l'instant, une intelligentsia encore privée d'un regard d'anthropologue sur les Etats croit arrêter l'expansion de l'Amérique à lancer des chaussures à la tête d'un fantôme, ce qui permettra à M. Obama de progresser quelques instants sur le chemin des prosternements à venir devant le nouveau Tsar du monde en Iran. Mais sitôt que la Perse aura révélé que le mythe nucléaire n'est qu'un colifichet de prestige, il faudra bien que l'historien apprenne à considérer les Etats avec les yeux d'Isaïe.

Dans son Alexandre II, Mme Hélène Carrère d'Encausse note en passant que l'inexistence de Dieu est inimaginable et absurde aux yeux du paysan russe. Comment le cosmos n'aurait-il ni propriétaire, ni régisseur, ni serfs pour lui payer le tribut auquel il a droit ? Comment le vide et le silence de l'univers nous laisseraient-ils sans guide dans l'éternité ? Mais sait-on que l'attentat nihiliste contre le Tsar a été préparé dans une maison contiguë à celle de l'auteur des Possédés ? On dirait, écrit la grande historienne, des moines armés d'une ascèse et d'un esprit de sacrifice où ne manque que la divinité - car celle-ci a été remplacée par un peuple mythique à transporter dans un nouveau royaume du salut. Comment se fait-il que l'analyse de la vision du monde des théoriciens du nihilisme russe soit discrètement "théologique" chez Mme Carrère d'Encausse? Et si, en cachette, cette immortelle se trouvait déjà sur les pistes de l'anthropologie critique? .

12 janvier 2009

http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/tstmagic/1024/tstmagic/histoire/carrere.htm



Lundi 12 Janvier 2009


Commentaires

1.Posté par joszik le 12/01/2009 17:17 | Alerter
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1 - Comment franchir la passe entre Charybde et Scylla ?
C'est sans doute d'autres que la question se pose!

Nous sommes déjà dans l'hère de la logique informatique qui nous tiens lieu de vecteur à notre propre réflexion.
désormais le discours romantique et scabreux qui tient lieu de faire valoir intellectuel, n'a plus cour!
Il faut "proceder par la synthèse", "quantifier et évaluer", "résoudre par la logique" et "simplifier le discours" afin de faciliter sa "portabilité et améliorer l'eficacité du remède.
(le fond n'est pas mis en cause)

2.Posté par Verner02 le 14/01/2009 08:53 | Alerter
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Beau discours intello ''d'universitaire'' en mal de thése !...N'intéressant que ceux que la Réalité profonde, ''pure'' et dure effraie !...
Ecrit très symbolique d'une génération qui fonctionne ''à reculons'' tout en ayant la certitude qu'elle fait avancer l'Histoire !...
Paroxisme de la vanité étalée qui se vautre dans la suffisance de son ''savoir'', ''d'UN savoir'', limité à une spécialisation dramatiquement renfermée sur elle-même mais qui pousse l'extravagance à se vouloir ouverte sur l'analyse objective de son extension possible...

De grace, Madame, montrez nous avant tout votre humanisme en ces temps misérables plutôt que d'étaler votre science dont personne ne doute mais qui ici nous semble bien mal venue...

Certes, se fondre voire se confondre avec son sujet est la meilleure des fuites, je vous le concéde : le refuge idéal contre la tyrannie du Temps...et des Hommes !

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