Politique Nationale/Internationale

Grande-Bretagne: le Parti conservateur feint de se préoccuper des pauvres pour mieux s’attaquer aux prestations sociales


La semaine dernière, le Parti conservateur a publié « Breakdown Britain—an interim report on the state of the nation » (La Grande-Bretagne en panne — rapport intérimaire sur l’état de la nation). Ce document a été produit par le Social Justice Policy Group (SJPG, Groupe pour une politique de justice sociale) du parti, crée par le dirigeant conservateur David Cameron et présidé par le précédent dirigeant du Parti, Iain Duncan Smith.


Julie Hyland
Mercredi 3 Janvier 2007

Grande-Bretagne: le Parti conservateur feint de se préoccuper des pauvres pour mieux s’attaquer aux prestations sociales
Par Julie Hyland


Le rapport du SJPG est censé présenter le côté « compatissant » des conservateurs pour afficher la distance du parti d’avec l’époque de Thatcher qui avait conduit à un déclin notoire du parti dans les urnes et dont il ne s’est jamais remis depuis. Dans ce but, le document fait de très nombreuses références au zèle réformateur du Parti conservateur, déclarant « c’est le Parti de Shaftsbury, le défenseur des enfants pauvres des usines, l’ami des sans domicile et le fondateur des Ragged Schools. [écoles pour les pauvres] »

Les références à l’époque victorienne et aux institutions caritatives telles que ces Ragged Schools sont significatives de l’approche politique face aux questions sociales proposée par le Parti conservateur au vingt et unième siècle.

Dans une de ses déclarations, Duncan Smith a mis chapeau bas devant « One nation toryism » [le conservatisme social], montrant son empathie avec les nombreuses familles pour lesquelles « la vie va de plus en plus mal ». Sur quasiment tous les indices de privations sociales, la Grande-Bretagne arrive en tête de liste de l’Europe de l’Ouest avec le taux le plus élevé de pauvreté, d’endettement, de grossesse d’adolescentes, d’abus d’alcool et de drogue, comme il est détaillé dans le rapport.

Cette prétendue inquiétude des conservateurs pour les difficultés auxquelles sont confrontés des millions de personnes est écoeurante. A maintes reprises, le rapport utilise des statistiques pour montrer combien, entre les années 70 et aujourd’hui, le tissu social britannique s’est désagrégé. Le rapport reconnaît par exemple que pendant cette période la mobilité sociale était au point mort.

« Un enfant né de parents dans une tranche de revenus bas, a moins de chance de se hisser à la tranche de revenus la plus élevée, en 2006 qu’en 1970 », dit le rapport. Il dit aussi ailleurs que la proportion de l’endettement par rapport au revenu est passé de moins de 50 pour cent « dans les années 70 à plus de 140 pour cent aujourd’hui ».

Nulle part il n’est fait mention du fait que pendant une bonne partie de cette période, la Grande-Bretagne était dirigée par des gouvernements conservateurs qui ont cherché à détruire les acquis sociaux de la classe ouvrière. Déclarant que « cette chose qu’on appelle la société n’existe pas », la première ministre Margaret Thatcher s’était mise à redistribuer la richesse, l’enlevant des travailleurs pour la donner aux riches et à piller les services publics pour créer des emplois mal payés, baisser les impôts des entreprises transnationales et de la finance internationale.

Derrière les paroles équivoques sur la situation terrible des pauvres de Grande-Bretagne, le Parti conservateur cherche en fait à justifier la poursuite de mesures droitières similaires à celles qui ont produit le désastre social exposé à grands traits dans le rapport.

Le rapport le fait en attribuant tous les maux de la société non pas aux inégalités sociales qui se creusent, mais plutôt à l’éclatement de la famille.

Duncan Smith déclare que son groupe a découvert que 50 pour cent des parents vivant en concubinage divorçaient avant que leur enfant atteigne cinq ans. « Nous savons clairement que les enfants de foyers brisés, notamment dans les quartiers difficiles très pauvres, risquent à plus de 75 pour cent d’être en échec scolaire, ce qui conduit à des problèmes de drogue, d’échec et de dépendance. »

D’après le rapport « Breakdown Britain », les parents qui vivent en concubinage et les parents par remariage sont autant une cause certaine d’échec social (« ils sont un facteur négatif indéniable ») que les parents isolés.

Faisant bon accueil à ce rapport, Cameron a insisté pour dire, « il souligne mon sentiment que la famille est l’institution la plus importante de Grande-Bretagne et si nous voulons sérieusement nous attaquer aux causes de la pauvreté et de la dégradation sociale alors il nous faut trouver des moyens de soutenir les familles et aussi de soutenir le mariage de façon à encourager les couples à se former et à rester ensemble. »

Il ne fait aucun doute que ce rapport sera reçu chaleureusement par les tories (conservateurs) qui se plaignent que dans ses efforts pour reconquérir l’approbation du public, le Parti conservateur conduit par Cameron, court le danger de faire des concessions impardonnables sur la question du caractère sacré du mariage et de son hostilité envers les droits des homosexuels.

Mais le rapport n’est pas seulement un retour aux « valeurs » traditionnelles des tories. Il ne fait aucune proposition concrète sur la manière d’encourager les gens à « rester ensemble », bien que préserver la famille prend néanmoins la place prépondérante comme alternative au financement public de l’aide sociale.

Le rapport se présente en fait comme argument pour l’éradication complète de toute aide publique financée par l’Etat.

Le Parti travailliste s’est déjà très clairement distancé du financement des prestations sociales en faveur d’un système de crédits d’impôts. Ce système enlève aux gens les allocations chômage et les force à prendre des emplois à bas salaire et subventionne les patrons qui proposent de tels emplois. Cependant, les tories sont contre de telles mesures qu’ils qualifient de « non durables », car ils sont contre toutes mesures qui soient, de près ou de loin, basées sur la redistribution. Les crédits d’impôt, se lamente le rapport, devront « augmenter avec les salaires moyens juste pour conserver le taux de pauvreté à son niveau actuel ». (italiques ajoutés)

La politique actuelle du gouvernement est particulièrement inadéquate dans une situation où « une crise énergétique, une récession aux Etats-Unis, un attentat terroriste ou une chute substantielle des prix du logement pourraient changer le climat économique », prévient le rapport.

Le rapport fait une distinction entre Etat providence, qu’il attaque du fait qu’il facilite la désagrégation de la famille, et « société providence ». Ce terme nouvellement crée est utilisé pour proposer que le financement des gens dans le besoin soit du ressort d’associations caritatives privées ou bien de la responsabilité « morale » de la famille.

« La société providence est la société qui dispense des aides en dehors de l’Etat », dit le rapport. « Au commencement de la société providence, il y a la famille… Une part intégrante et essentielle de la société providence est le secteur associatif. »

Un chapitre entier est consacré à ce secteur qui est décrit comme « Organisations du troisième secteur ».

« Dans tous les domaines de désagrégation discutés dans cette étude, ce sont les groupes associatifs qui souvent transforment la vie de façon la plus efficace grâce à leur travail innovant », déclare le rapport.

Les oeuvres caritatives les plus appréciées par le rapport sont celles mises en place par les grandes entreprises, celles qui ont une morale religieuse ou celles qui emploient des bénévoles. Des associations comme Tomorrow’s people (Gens de demain), œuvre caritative pour l’emploi crée par la plus grande compagnie multinationale au monde de bière, vins et spiritueux, Christians against poverty (Chrétiens contre la pauvreté) et Citizens advice bureau (Bureau de conseil aux citoyens) doivent contribuer au financement de l’aide publique, argumentent les tories.

Le rapport félicite les travaillistes pour être allés dans ce sens et fait remarquer que le gouvernement est « à présent le plus grand financier du troisième secteur, fournissant 38 pour cent de ses 26 milliards de revenus », et que le gouvernement travailliste s’est fixé comme objectif annuel de réussir à augmenter le transfert des services publics au secteur associatif. Mais il insiste sur le fait qu’il est nécessaire que le gouvernement « consacre au troisième secteur une proportion plus importante des fonds alloués à combattre la pauvreté ». Bien trop souvent, se lamente le rapport, les restrictions gouvernementales signifient que les organisations du troisième secteur sont traitées comme des accessoires complémentaires du secteur public, alors qu’il est essentiel de garantir que rien ne soit fait « pour réduire l’indépendance de ce secteur ».

Le pedigree de ce rapport « Breakdown Britain » est clair. Mis à part la présentation, il est fermement ancré dans la tradition droitière thatchérienne et le darwinisme social raciste de Charles Murray dont les écrits sur ce qu’il appelle « la sous-classe » ont fourni la justification idéologique aux attaques du gouvernement conservateur sur l’Etat providence dans les années 80 et 90. Le lancement du rapport grouillait de références aux problèmes posés par la « sous-classe » britannique et « Breakdown Britain » aussi désigne la classe ouvrière comme particulièrement responsable des problèmes sociaux du pays, ayant été tentée d’entrer dans des formations familiales inappropriées « encouragées en grande partie par la création d’un Etat providence pour tous ».

On a une idée de la manière dont ces panacées droitières sont à présent acceptées dans les cercles politiques officiels quand on voit que ce rapport a été bien reçu par les médias de gauche. Le jour de sa publication, le journal Independent a émis l’avertissement qu’il ne faudrait pas que le préjugé anti conservateur conduise les gens à rejeter « Breakdown Britain » « sans y prêter attention ».

Duncan Smith « a ratissé bien plus large que les bastions ruraux des tories, examinant les privations dans toutes leurs formes », a poursuivi le journal. « Et on peut l’en féliciter. Quelles que soient les conclusions que l’on peut tirer de ce rapport, il a fait son travail. »

En fait, la plus grande partie de ce « témoignage personnel » sollicité par le SJPG vient de « gens de terrain des associations caritatives qui travaillent dans les zones les plus difficiles » qui, et ce n’est pas une surprise, étant donné les recommandations du rapport sur les organisations du troisième secteur, ont de manière écrasante bien accueilli ses découvertes. La preuve restante est apportée par YouGov, sondeur public par Internet.

Martin Kettle, du journal The Guardian écrit « Le rapport de justice sociale de Iain Duncan Smith est tout le contraire d’un document thatchérien des années 80. »

Faisant l’éloge « de la riche tradition tory de compassion et de justice sociale s’étendant du début de l’ère industrielle à nos jours », Kettle conclut que Duncan Smith a « découvert quelque chose ».

Kettle est un grand partisan du premier ministre Tony Blair ainsi qu’un ami personnel. Et le Parti travailliste tout en cherchant à dénigrer le rapport des conservateurs pilote déjà certaines des mesures avancées par Duncan Smith.

Quelques jours seulement après la publication de « Breakdown Britain », John Hutton le ministre du Travail et des Retraites annonçait qu’une nouvelle structure, la Child Maintenance and Enforcement Commission (commission pour la contribution obligatoire à l’entretien de l’enfant) sera mise en place et aura le pouvoir de rogner les salaires et de retirer le passeport de parents absents qui ne payent pas pour leurs enfants. Le gouvernement a aussi proposé de « dénoncer et montrer du doigt » (naming and shaming) ceux qui auront été condamnés pour non-paiement en publiant leurs nom et photo sur un site web consacré à cet effet.

(Article original anglais publié le 23 décembre 2006)wsws.org


Mercredi 3 Janvier 2007

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