Politique Nationale/Internationale

Grande-Bretagne : la provocation anti-musulmane de Jack Straw



Ce n’est que dans un climat délibérément cultivé d’hostilité envers les musulmans que les commentaires de Jack Straw s’opposant aux femmes portant le voile complet peuvent être décrits comme une contribution au « débat ».


Chris Marsden et Julie Hyland
Jeudi 12 Octobre 2006

Grande-Bretagne : la provocation anti-musulmane de Jack Straw

Par Chris Marsden et Julie Hyland



L’article de Straw, ancien secrétaire travailliste aux Affaires étrangères et leader de la Chambre des Communes, publié dans le Lancashire Evening Telegraph, un quotidien local de circonscription électorale de Blackburn, était une provocation calculée. Son article était un appel aux préjugés et avait pour but de solidariser Straw avec les tentatives des cercles gouvernementaux et des médias de générer l’islamophobie pour justifier la propagande de guerre et les attaques sur les droits démocratiques en Grande-Bretagne.

Il n’y avait, en fait, aucun besoin pour que Jack Straw « commence » un débat sur le port du voile complet. Au sein des musulmans, y compris les érudits islamiques, il n’y a pas d’accord sur le voile complet, connu sous le nom de niqab, et plusieurs s’y opposent. Il est généralement considéré comme une préférence culturelle plutôt que comme une question de doctrine.

Auparavant, lorsque le sujet avait été discuté, le débat était centré sur la question de savoir si le port du voile complet était un choix libre de la femme ou bien s’il y avait un élément de coercition. La considération principale était généralement d’insister sur la liberté de pratique religieuse.

Straw a bâti sa chronique sur une tout autre base. Il s’est opposé au port du voile complet parce qu’il ne l’aime pas personnellement et déclare qu’il empêche des discussions face à face qui sont vitales pour assurer la cohésion sociale.

Il a un nationalisme sous-entendu et calculé dans l’argument de Straw. Il décrit sa rencontre avec un homme et sa femme de sa circonscription. Elle était amicale, polie, respectueuse et présentait des « signes qui semblent indiquer les liens communs — l’accent authentiquement britannique, l’éducation du couple (entièrement au Royaume-Uni) ».

Cela était incompatible avec « la présence du voile » qui le mis « mal à l’aise », écrit-il. Il a décidé qu’à l’avenir, il demanderait aux femmes qu’il représente de retirer leur voile lorsqu’elles viennent à son bureau de circonscription parce que son port rend « plus difficile des rapports améliorés et positifs entre les deux communautés ».

Il y a, bien sûr, des considérations politiques personnelles impliquées dans la publication de cet article. Straw a été remplacé en tant que secrétaire aux Affaires étrangères par le premier ministre Tony Blair à la demande pressante des Etats-Unis. Sa circonscription est musulmane à 30 pour cent.

En mars, la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, a visité Blackburn et aurait dit au président Bush qu’elle n’avait pas confiance que Straw prenne la ligne dure sur la soi-disant « guerre au terrorisme ». Il avait déjà exprimé des réserves sur une attaque militaire contre l’Iran. Moins de deux mois plus tard, Straw perdait son poste aux Affaires étrangères et était rétrogradé au poste de leader de la Chambre des Communes.

Avec son commentaire, Straw visait à se refaire une crédibilité politique auprès des cercles de droite et à définir ses objectifs pour la prochaine course au leadership du Parti travailliste. Qu'il ait choisi de le faire en jouant la carte des sentiments anti-musulmans en dit long sur le caractère du Parti travailliste, mais aussi sur le climat politique qu'il a créé.

Straw savait que ses signaux allaient être bien interprétés par la droite. Sa position a tout de suite été louangée par le Sun de Rupert Murdoch.

Ses commentaires rejoignent les affirmations du gouvernement selon lesquelles il mènerait une lutte pour les valeurs civiles et les libertés démocratiques contre l'extrémisme religieux. Blair a décrit sa politique étrangère et intérieure comme « la partie d'une lutte entre ce que j'appellerais l'islam réactionnaire et l'islam modéré, majoritairement pratiqué. » Le ministre de l'Intérieur, John Reid, a fait des conférences pour des parents musulmans, leur disant de se protéger contre les fanatiques « qui voudraient former leurs enfants et leur laver le cerveau pour exécuter des attentats-suicides. » Et à la conférence du Parti travailliste, il a déclaré, sous des applaudissements, qu'il ne se laisserait pas « persécuter » par des extrémistes musulmans.

La décision de Straw de s'attaquer au voile, tout en affirmant défendre l’hidjab, est en accord avec ce genre de propagande. Ses commentaires pavent la voie à toutes sortes d'attaques contre les musulmans, mais aussi à une intensification du changement d'orientation de la politique traditionnelle britannique de « multiculturalisme » en faveur du développement d'une « identité nationale » prohibitive.

L'article de Straw imite d'autres déclarations faites par des ministres gouvernementaux qui ont explicitement associé l'opposition à l'islam radical avec des assertions sur l'échec du multiculturalisme. La secrétaire aux communautés, Ruth Kelly, a affirmé qu'il encourageait la ségrégation, tout comme Trevor Phillips, nommé par les travaillistes président de la Commission pour l'égalité raciale.

Il ne fait aucun doute que la politique visant à « célébrer les différences culturelles » a été utilisée par le passé pour encourager les divisions dans la classe ouvrière, et que cette politique a été surtout défendue par le Parti travailliste. Mais la soudaine découverte de tels problèmes par le gouvernement n'est rien d'autre qu'une tentative pour justifier un tournant vers la droite sur les questions de politique sociale et de libertés civiles.

Montrant à quel point cette attaque est considérable, la BBC a donné un exemple de « la marque britannique de multiculturalisme » — maintenant remise en question — c'est-à-dire des lois « pour protéger les groupes en minorité contre la discrimination religieuse et raciale », insinuant aussi que le « débat » de Straw pouvait être élargi au port du turban par les sikhs ou de la kippa par les juifs.

Les lois contre la discrimination religieuse ne sont pas des exemples du « multiculturalisme britannique ». La liberté de culte est un droit démocratique fondamental enchâssé dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948.

Elle proclame que : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites. »

Après la Seconde Guerre mondiale et l'Holocauste nazi contre les juifs, plus personne n'avait de doutes sur le caractère réactionnaire des tentatives d'imposer une identité nationale commune sur la base des préjugés religieux ou culturels qu'un groupe pouvait nourrir contre un autre.

Ces principes font maintenant l'objet d'attaques soutenues, avec les musulmans étant le plus souvent les boucs émissaires commodes pour justifier des mesures qui plus tard pourront être utilisées contre la population entière.

A travers l'Europe, des politiques sont en train d'être adoptées contre les musulmans, comme l'interdiction du foulard islamique en France et dans certains Etats allemands, et même le refus d'accorder des allocations d'aide sociale aux femmes voilées dans certaines régions de la Belgique. Parallèlement à ceci, il y a eu la publication des caricatures dépeignant le prophète Mohammed comme un auteur d'attentat suicide — sous prétexte de la liberté d'expression — et des demandes de l'Union européenne pour des lois réglementant ce qui peut être enseigné dans les mosquées.

Comme dans les années 30, cette tentative d'empoisonner le discours social en cultivant le racisme et la xénophobie est liée au retour du colonialisme impérial par la bourgeoisie de l'Europe

Il y a peu d'hommes dans le monde aujourd'hui qui ont moins le droit d'initier un débat sur le droit des femmes musulmans ou sur la cohésion sociale que Jack Straw. Il devrait être classifié au côté de Blair, Bush et semblables comme criminel de guerre et ennemi de la liberté démocratique.

Straw était ministre de l'Intérieur de 1997 à 2001 et ensuite ministre des Affaires étrangères jusqu'en 2005. En tant que ministre de l'Intérieur il a présidé à l'extension des lois antiterroristes et aux restrictions des procès devant jury. Comme ministre des Affaires étrangères, il a joué un rôle crucial dans la campagne de fabrication de mensonges et de désinformation développée pour justifier l'invasion de l'Irak.

Ce sont ces considérations qui forment son intervention et animent la préoccupation aujourd’hui à la mode au sein de la couche des libéraux et des sociaux-démocrates envers l'oppression des femmes par l'Islam — dont on peut anticiper que certains membres viendront à la défense de Straw. Les travailleurs doivent, au contraire, s'opposer à toute tentative de nourrir les préjugés anti-musulmans, et toutes propositions qui réduiraient la liberté de religion et civile. C'est une composante essentielle de la lutte contre le militarisme et la guerre.

(Article original paru le 7 octobre 2006)

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Jeudi 12 Octobre 2006

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