Géopolitique et stratégie

Genèse des guerres froides


Le diplomate et historien américain George F. Kennan qui a lancé la notion de "dissuasion" est considéré comme le père idéologique de la guerre froide.


Fiodor Loukianov
Mercredi 12 Septembre 2007

Genèse des guerres froides

Par Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue La Russie dans la politique globale



Quoi qu'il en soit, l'analyse de la psychologie politique du Kremlin, effectuée par George F. Kennan, n'a guère intéressé les fonctionnaires du Pentagone et du département d'Etat américain. En effet, dans son ouvrage de 1946, ils ne se sont pas tellement penchés sur les motifs du comportement de l'Union Soviétique, mais ont cherché et trouvé une argumentation pour la confrontation tant désirée par beaucoup de gens à l'époque.

Aujourd'hui, nous pouvons observer directement le mécanisme de genèse des guerres froides. L'absurde de la situation est qu'il n'y a en réalité aujourd'hui ni confrontation d'idées, ni course aux armements ni même contradictions géopolitiques insolubles entre la Russie et l'Occident. Il n'y a que des piqures et des morsures réciproques qui attisent l'irritation générale. Il y a sans doute aussi l'incapacité ou même le refus d'évaluer en réaliste l'état de choses authentique.

Les plus grosses éditions en Occident dissertent sur la prétendue naissance d'un nouveau face-à-face idéologique - entre la communauté des démocraties, d'une part, et les Etats autoritaires conduits par la Russie et la Chine, de l'autre. Dans ces conditions, les démocraties sont invitées à faire front uni, à ne pas craindre le groupement adverse des "non-démocraties" et à cesser enfin d'attendre quoi que ce soit des organisations internationales universelles du type de l'Organisation des Nations Unies, car les activités de ces dernières sont bloquées par les autocrates.

Les publications du genre ne manquent pas, loin s'en faut. L'idéologue du néo-conservatisme américain Robert Kagan a exprimé sans doute avec le plus d'éclat cette approche il y a une semaine dans les pages du Sunday Times britannique. Le sous-titre sanglant en dit long: "Oubliez la menace de l'islam. La bataille de l'avenir est celle des puissances autoritaires avec la Russie et la Chine à leur tête contre le reste du monde".

L'auteur constate que tout est revenu à la "normale", c'est-à-dire à la "rivalité des idées et des idéologies". Qui plus est, Robert Kagan exhorte à cesser de parler de la "communauté internationale", car ce terme suggère, selon lui, qu'il y a entre les peuples des normes uniques de comportement, de morale internationale et même de conscience internationale". Le refus de la Russie et de la Chine d'avancer dans le sens du "libéralisme occidental" a enterré l'espoir de voir le monde adopter "la pensée unique dans toutes les questions importantes pour l'humanité".

Quand on entend les mots comme "conscience internationale", on ne manque pas de tressaillir. La politique du XXe siècle nous a appris que plus la rhétorique est emphatique, plus les objectifs qu'elle dissimule sont sordides. Il est très difficile aujourd'hui de découvrir une confrontation idéologique réelle à l'intérieur même du monde développé et en plein essor. Ce qui n'exclut d'ailleurs pas la présence de sérieuses contradictions, dues tant à la concurrence qu'aux différences d'idées sur les méthodes à employer pour résoudre les problèmes.

Or, ce même Robert Kagan s'est fait connaître par un article où il s'efforçait de prouver que les deux parties de l'Occident - le Vieux monde et le Nouveau monde - divergeaient d'après leurs notions politiques et idéologiques. Selon lui, l'Europe est en train de plonger aujourd'hui dans un voluptueux sommeil "post-historique", tout en perdant sa capacité d'agir, alors que l'Amérique, par contre, garde et augmente même ses possibilités de résoudre les problèmes du monde.

A l'époque, les néoconservateurs se trouvaient au comble de l'euphorie quand il leur semblait qu'en se dressant contre le terrorisme, les Etats-Unis étaient capables, à eux seuls, de renverser la planète tout entière. Néanmoins, la conception a changé depuis: le bilan de la politique américaine est tel que les Etats-Unis ont de nouveau besoin de leurs alliés. On n'arrive cependant pas à les mobiliser dans la lutte contre la menace islamique plutôt vague, l'ennemi habituel étant beaucoup plus sûr.

George F. Kennan était certes un anticommuniste convaincu, mais son analyse reposait sur une excellente connaissance de l'histoire et de la culture de la Russie, ainsi que de la vie réelle en Union Soviétique. Les idéologues de "nouvelle génération" ne peuvent malheureusement pas se targuer de comprendre complètement et dans le détail la situation effective. Ils ne s'intéressent pas aux nuances, y compris au fait que la Chine et la Russie, si on les regarde de près, n'ont tout simplement pas de ressemblances. En revanche, ces deux ne manquent pas de verve publicitaire ni de savoir jongler avec les dogmes.

Somme toute, la qualité de l'analyse politique de Robert Kagan et de ses sympathisants s'est pleinement manifestée en Irak. L'actuel "message" signifie à peu près ce qui suit: "Nous nous sommes trompés avec l'évaluation des années 1990, nous avons fait une gaffe au Proche-Orient, mais nous savons très bien maintenant qui est notre véritable ennemi et ce que nous devons faire".

On pourrait évidemment négliger l'opinion des néoconservateurs et ce, d'autant plus qu'ils ne resteront sans doute pas longtemps à la Maison-Blanche. Toutefois, le problème est beaucoup plus profond. Les tentatives de construire une confrontation idéologique inexistante reflètent, de toute évidence, une sorte de désarroi face aux changements en cours. Le malheur est justement que la réalité actuelle ne s'inscrit pas dans le système de coordonnées "démocratie - "non-démocratie". D'autre part, des spéculations sur la rhétorique démocratique compromettent l'idée même de la démocratie qui est cependant très importante pour le maintien des repères dans le monde chaotique d'aujourd'hui.

Nul ne contestera en effet que l'Organisation des Nations Unies est aujourd'hui fort peu efficace. Mais nous avons déjà vu les résultats des actions accomplies en contournant l'ONU. La recherche conjointe de moyens de régler les innombrables problèmes globaux n'est ni facile ni simple. Il est de loin plus aisé de déclarer stérile une telle recherche et de se mettre à édifier de nouveaux bastions de propagande. C'est ainsi que l'aspiration à l'idéologisation cultive l'irresponsabilité universelle. Au bout du compte, ce n'est qu'une preuve d'incapacité intellectuelle.

On peut reprocher bien des choses à la politique russe, mais elle a évité jusqu'ici une déviation idéologique. Il n'en reste pas moins que depuis ces derniers temps, on constate que dans notre pragmatisme quelque chose d'autre commence à apparaître - le ton moralisateur perce de plus en plus dans les discours, alors que la notion même de monde multipolaire n'arrive même pas dissimuler un certain messianisme qui se résumerait comme suit: protégeons la diversité à n'importe quel prix. Dieu nous garde de nous engager dans une compétition avec les missionnaires d'outre-Atlantique!

Publié dans le journal Vedomosti du 10 septembre 2007.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Mercredi 12 Septembre 2007

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

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