Palestine occupée

Gaza et la réflexion mondiale sur l'éthique



Lundi 16 Février 2009

Gaza et la réflexion mondiale sur l'éthique

Introduction

1 - Un baromètre de l'éthique actuelle du singe
2 - Ce qui s'appelle jeter l'enfant avec l'eau du bain
3 - L'apostolat européen
4- L'intellectuel et l'action
5 - La politique et l'esprit de géométrie
6 - De l'oscillation du cerveau simiohumain entre deux pôles
7 - Nos deux encéphales
8- L'odeur de nos songes et la stérilité de nos arpents
9- La tragédie de Gaza et l'anthropologie historique
10 - Qui sommes-nous ?
11 - La fin des démocraties
12 - Un électrochoc
13- Un cauchemar
14 - Les idoles voyageuses et les sédentaires
15 - Jahvé l'agriculteur et Allah le voyageur
16 - Quelle est la " vie spirituelle " de la laïcité ?
17 - Averroès et l'éthique
18 - Le trésor de Gaza

 

1 - Un baromètre de l'éthique actuelle du singe nu

Seul l'approfondissement d'une psychanalyse des fondements anthropologiques inconscients des mentalités politiques fécondera le martyre de Gaza à l'échelle de la pensée rationnelle mondiale; car deux siècles après la révolution de 1789, qui était censée conduire à la refondation de la politique et de l'histoire à partir d' un culte nouveau - celui des droits de l'homme - qu'en est-il de la substitution planétaire d'un catéchisme de la "Liberté" à celui des droits d'un Dieu omnipotent face à une créature microscopique? Deux siècles après l'avènement d'une politique démocratique aussi messianique, salvatrice et rédemptrice que la précédente, mais appelée à remplacer les casemates déconfites des théologies régaliennes d'autrefois, deux siècles après la rupture de la chaîne en or massif qui rattachait le trône des rois à celui d'un géronte du ciel, c'est dans l'indifférence, les bras croisés et souvent hilares que les Etats démocratiques réputés changés en apôtres de la dignité humaine en tous lieux ont assisté à l'encerclement, à l'enfermement et au bombardement d'un million et demi de musulmans parqués dans un camp de concentration à ciel ouvert.

La portée de l'événement ne tient pas à son atrocité - des massacres mieux cachés ont dépassé l'ampleur de celui-là - mais à sa signification anthropologique. Car jamais encore les démocraties victorieuses des Olympes épuisés n'avaient assisté en direct au déroulement cinématographique du naufrage de l'éthique d'une civilisation évangélisatrice. Mais cela seul n'aurait pas suffi à illustrer par l'image le statisme cérébral dont le singe parlant semble frappé à titre congénital: encore fallait-il que l'heure et l'endroit fussent déterminants, et pour cela, que le destin s'arrangeât pour orchestrer le conflit entre les bienfaits des Etats étriqués et les grâces des théocraties chapeautées d'un Jupiter asséché. Du coup, l'heure a sonné pour un examen de conscience mondial, assorti d'une récapitulation du chemin parcouru par la raison et par les autels depuis le siècle des Lumières.

2 - Ce qui s'appelle jeter l'enfant avec l'eau du bain

Pourquoi, face à la terre entière l'Occident appelé aux guerres de l'intelligence, donc à l'esprit critique depuis vingt-cinq siècles faisait-il maintenant étalage d'une carence "spirituelle" spectaculaire? Nous étions-nous trompés de combat, de champ de bataille et de victoire? Nullement : le XVIIIe siècle répondait à la vocation foncière du "spirituel", celle de dénoncer le matérialisme théologique du christianisme et le physicisme mythologique de tout son culte, celle de frapper d'hérésie les appels aux sortilèges et aux recettes païennes de la superstition, celle de disqualifier la magie eucharistique. C'était prendre la place des saints et de leurs sacrilèges que de combattre la sottise, c'était mériter la béatification philosophique que de tenter de transporter l'humanité dans le royaume de la lucidité et du savoir, c'était obéir à un haut appel de l'"esprit" que de canoniser les blasphèmes que le courage intellectuel est appelé à proférer. Mais si la "raison occidentale" n'avait pas imprudemment banni toute pesée du "spirituel", si elle n'avait pas effacé le substantif "spiritualité" de son vocabulaire, si elle n'avait pas rayé l'âme de son agenda politique, peut-être n'aurait-elle pas conduit à une confusion mentale suicidaire, puisque la tragédie de Gaza a été celle d'un double mutisme, donc d'une double disqualification "spirituelle", celle des démocraties privées d' ascension intérieure et celle des Eglises asséchées par leur fascination pour un "surnaturel" tout confit en agenouillements et génuflexions.

3 - L'apostolat européen

Sans doute fallait-il que la "raison" courût au plus pressé : détourner l'humanité de la soif des miracles. Mais, tout à la tâche de désensorceler Adam, la "raison occidentale" a négligé d'ausculter le cœur de l'histoire et de la politique, qui n'est autre que la pesée des âmes. Or, il se trouve que la balance à peser les âmes est celle du "spirituel". Alors que la "raison" véritable aurait dû infliger de rudes leçons de spiritualité aux Eglises, elle a instauré un culte tonitruant et vaniteux des "valeurs" ; mais ni les "valeurs", ni les "droits de l'homme" n'ont de consistance si aucune réflexion sur le "spirituel" ne leur donne une armature cérébrale, donc une architecture mentale que les religions croyaient avoir forgée sur l'enclume de leurs théologies.

C'est cela, le rendez-vous de Gaza avec la réflexion sur le "spirituel" au plus secret de la civilisation de la Liberté. Car, Gaza désignait, à l'origine, le trésor des rois de Perse, puis, les richesses. Quel est le "trésor spirituel" que Gaza a déposé entre les mains de l'humanité? La promesse d'un retour de l'Europe de la raison à la réflexion sur le "spirituel". Quel spectacle que celui du silence interloqué et secrètement complice des Eglises et des Etats laïcs devant le gibet de Gaza! Peut-être faut-il réapprendre le " spirituel " à l'école du meurtre, peut-être la mise à mort d'un peuple sur l'autel de la "Liberté" et de la "Justice" est-elle un "signe". Car cette immolation a été perpétrée sous le double sceptre de la "raison" et des catéchismes. Ce "signe" est une annonciation - celle d'une civilisation occidentale appelée à retrouver son apostolat.

4- L'intellectuel et l'action

C'est dire que les événements de Gaza signent à nouveaux frais le rendez-vous de toutes les époques avec une question qui n'a jamais été examinée avec franchise et courage, celle de préciser les relations que la pensée, qui ressortit à l'esprit critique par définition, entretient avec les hommes d'action qu'accable le joug du possible. Alors que la vocation de la raison appelle l'intellectuel à combattre sans relâche l'ignorance, cette "source de tous les maux", disait Socrate, la mission des dirigeants des cités se réduit à remédier autant que faire se peut et toujours après coup aux désastres politiques pourtant prévisibles à souhait, qu'entraîne la faiblesse d'esprit moyenne du genre simiohumain.

Certes, la logique des philosophes arrive toujours trop tard sur le terrain, certes, jamais les dieux eux-mêmes n'ont réussi à faire rebrousser chemin à l'erreur, certes, il peut paraître vain de combattre la déraison à seule fin de prendre date par la plume. Mais si la vérité ne triomphe jamais que sur le papier et pour mémoire, faut-il pour autant se résigner à attendre que l'heure soit venue de lui prêter une oreille attentive? Et puis, quand bien même il faudrait nous résoudre à ne raconter que vainement le passé de notre espèce, nous n'en aurions pas moins le devoir de démontrer que si le faux est fatalement appelé à vaincre dans un premier temps, la pensée finit par ouvrir la bouche de la vérité.

5 - La politique et l'esprit de géométrie

En 1933, c'est massivement que le peuple allemand a porté Adolf Hitler au pouvoir. Il n'était pas nécessaire d'égaler le génie d'Isaïe pour savoir que ce soldat révolté tenterait de redonner toute sa puissance guerrière à sa nation injustement humiliée à ses yeux. La Troisième République pouvait-elle pour autant se mettre à l'école du théorème de Pythagore, donc tirer les conséquences immédiates de cette cruelle évidence et envahir, les armes à la main, une Germanie qui se jugeait vaincue par une coalition déloyale de ses ennemis? Qui peut croire que l'Europe des démocraties se serait mise sur l'heure les écouteurs d'une logique aussi désespérante aux oreilles? Il n'est jamais arrivé qu'un peuple se laissât convaincre par Archimède et Euclide du bien-fondé d'un calcul politique.

Certes, l'homme de gouvernement empiète quelquefois sur le territoire de "l'esprit de géométrie" dont l'homme de vérité fait un usage audacieux. A la suite de la signature des accords de Munich, Winston Churchill déclarait: "Vous avez la honte, la guerre, vous l'aurez aussi". Mais il était aussi utopique de déclencher une guerre mondiale pour arracher Dantzig des mains de Siegfried ressuscité qu'aux yeux de l'Amérique de 1940 d'entrer dans la seconde guerre mondiale avant le désastre naval de Pearl Harbour. Il fallait attendre que la Pologne fût envahie et terrassée sur le champ de bataille par Hitler et Staline victorieusement associés pour réveiller quelque peu un Vieux Continent endormi, parce que les démocraties ne s'arment du glaive de la "Vérité" et de la "Justice" qu'avec l'acquiescement bruyant ou tacite, résolu ou apeuré de l'opinion publique des "guerriers de la Liberté". Aujourd'hui, les conséquences de la boucherie de Gaza appellent à une pesée anthropologique de l'inconscient psychobiologique des peuples et des nations.

6 - De l'oscillation du cerveau simiohumain entre deux pôles

D'un côté, il semble que le long exil des fils d'Abraham ait effacé de leur mémoire le souvenir des lois édictées par Jahvé. Mais deux siècles de nos démocraties tardives n'ont-ils pas suffi à les convertir à la dernière venue de nos déesses, la Liberté? L'examen de ce point exige quelques considérations sur l'histoire récente de notre encéphale. En 1917, le tiers de l'humanité a commencé de basculer dans un titanesque ressac de l'évangélisme du Vieux Testament. On sait que la littérature religieuse juive a prôné la première l'avènement par le fer et le sang du royaume de Dieu sur cette terre. Puis, par l'effet d'un "retour du refoulé", comme disent les psychanalystes, Karl Marx a fait rejaillir l'espérance vétéro-testamentaire et lui a permis d'embraser le cerveau de centaines de millions de partisans de la délivrance de l'humanité à l'école du feu et de l'acier de l'"esprit de justice". Il tombait soudainement sous le sens que le débarquement du paradis sur notre astéroïde était proche. On reprochait aux chrétiens d'avoir freiné un avènement aussi imminent tout au long de vingt siècles d'ignorance, de perfidie et de lâcheté; mais on allait châtier ces hérétique et ces reconvertis aux lois de ce bas monde. L'homme politique avait-il une chance, si minime fût-elle, de faire entendre la voix de l'Eglise chue dans le temporel ? Les rêveurs vous accusaient de sottise et de paresse, alors que le tiers ou la moitié des intellectuels ayant pignon sur rue et dits d'avant-garde se trouvait emportés à leur tour dans un délire messianique dont aucune puissance publique ne semblait en mesure d'arrêter la propagation.

7 - Nos deux encéphales

Aujourd'hui, l'"homme de vérité" se trouve bâillonné non plus seulement par l'étroitesse de vue des élites dirigeantes des démocraties oniriques, mais par les carences de son propre semi-entendement, puisque, depuis Périclès, la raison simiohumaine n'est nullement parvenue à connaître suffisamment notre espèce pour seulement découvrir l'évidence que nous sommes dotés de deux encéphales résolument antagonistes, l'un déphasé, l'autre "positif". Les guerres à mort entre la folie et la résignation sont devenues tellement viscérales au cours de l'évolution de notre capital psychogénétique que notre conque sommitale en a été rendue schizoïde de naissance.

Comment ramener sur la terre le logiciel vaporeux sur lequel les chromosomes aériens du singe bipolaire sont programmés, comment donner un essor majestueux à la platitude cérébrale des évadés tout partiels de la zoologie? L'homme d'action de calibre moyen ne peut que prendre acte de ce que la conversion des médiocrités municipales à un angélisme planétaire de la politique allait fatalement engendrer une léthargie invincible des masses trop hâtivement sécurisées et que les séraphins du salut par le partage musclé de tous les biens terrestres feraient régner le ciel du glaive marxiste à l'Est de l'Europe, mais qu'ils ne parviendraient pas à faire déferler les blindés de leur délivrance sur l'Europe de l'Ouest. Il aurait été d'autant plus dément, disait l'homme politique de sens rassis, de lancer les tanks du capitalisme à l'assaut d'un évangile seulement autrement habillé que les démocraties de la famine se trouvaient profondément contaminées à leur tour par l'hérésie des Cathares du XXème siècle. Il était donc plus sage d'attendre tranquillement que l'effondrement naturel et inévitable d'une constellation de concepts rédempteurs donnât le temps à l'autre forme de la folie simiohumaine de retrouver sa géhenne - celle qui ferait à nouveau passer notre espèce d'un Eden frelaté à la jungle.

8 - L'odeur de nos songes et la stérilité de nos arpents

Mais, en 1948, un parfum encore mal connu de notre ignorance a assailli nos narines : une Assemblée générale de toutes les nations aux doigts de rose avait ressuscité le peuple juif. Celui-ci se trouvait dispersé depuis près de deux millénaires sur les cinq continents. Pourquoi errait-il en tous lieux du globe sans parvenir à reconstruire le temple en or massif de ses ancêtres que les légions de Titus, exaspérées par une longue résistance et par des ruses de guerre cruelles avaient rasé en 70 de notre ère au mépris, selon Flavius Josèphe, des ordres de leur général? Jusqu'alors, notre ignorance originelle répandait son odeur dans deux directions principales: d'un côté, nous ne savions comment nous préserver de la fureur de nos chefs de guerre les plus ambitieux et les plus talentueux, de l'autre, nous ne connaissions pas suffisamment les secrets de notre encéphale dichotomisé pour nous y retrouver parmi les traquenards divers dans lesquels il ne cessait de nous faire choir; car il ne cessait de nous partager entre l'ardeur de nos songes et la stérilité de nos arpents. C'est pourquoi nous sommes condamnés depuis des millénaires à conquérir tour à tour des empires du glaive et des empires du nébuleux; mais nous les confondons sans relâche et avec tellement de déloyauté que nous ne saurions dire au juste à quelle altitude chaque siècle nous tient en suspension dans les airs.

Et pourtant, notre embarras nous paraît, pour la première fois, sans remède ; car autrefois, nous disposions d'un altimètre pour mesurer la densité de l'air, qui varie en fonction de notre hauteur dans l'atmosphère, tandis que maintenant, il nous faut tenter de percer motu proprio les derniers secrets de l'ignorance conjointe de nos élites intellectuelles raréfiées et de nos élites politiques plus frappées de myopie que jamais - sinon il nous faudrait renoncer à l'espoir de fonder un jour une science qui nous dirait clairement si nos peuples et nos nations, si déhanchés qu'ils se présentent dans l'arène des siècles, se laissent néanmoins transporter d'un lieu à un autre de la mappemonde et si nos longs séjours sur quelques kilomètres carrés rendent notre encéphale aussi inaltérable que nos fémurs.

Ils sont rarissimes, les intellectuels qui se sont posé sérieusement une question aussi difficile à résoudre. Certes, Tite-Live a étudié avec attention la boîte osseuse des Gaulois établis en Grèce. On connaît ses conclusions: le sol et le climat modifient si bien la complexion de nos races qu'un siècle suffit à nous rendre méconnaissables aux yeux de nos ancêtres. Montesquieu a pris bien tard le relais du grand historien romain: lui aussi soutient que les relations entre nos climats et nos peuples forgent notre destin. Enfin, Hippolyte Taine s'est installé dans la coquille incassable de l'esprit insulaire anglais pour nous raconter plusieurs siècles de l'histoire d'une huître, celle de la littérature de ce peuple. Puis, Gobineau a attiré notre attention sur une nouvelle difficulté: nos gènes demeurent inchangeables, de sorte que nos délocalisations ne les altèrent en rien. Mais alors, comment nos peuples dispersés se font-ils reconnaître à l'éternité de leurs chromosomes? Cent trente ans après la mort de ce grand oublié - mais édité dans la Pléiade - pourquoi nos anthropologues ignorent-ils encore ce qu'il en est de la psychophysiologie imperturbable du peuple d'Israël?

9 - La tragédie de Gaza et l'anthropologie historique

Darwin est mort en 1882, la même année que Gobineau. Mais l'auteur de l'Essai sur l'inégalité des races humaines n'a pas eu de postérité féconde, parce que l'intelligence de notre espèce n'est pas mesurable sur une échelle graduée et que notre sédentarisation citadine a diversifié l'étalonnage de nos facultés cérébrales. La postérité anthropologique de Darwin, en revanche, ne fait que commencer à l'école de deux empires, celui de la conscience et celui de l'inconscient , qui nous a révélé que nos savoirs même le plus exacts ne commencent de "parler", c'est-à-dire de se revêtir de nos signifiants qu'à la condition de se mettre à l'écoute de nos désiderata: l'intelligible que nous nous forgeons est toujours projectif.

Pour progresser quelque peu dans la radiographie du verbe comprendre dont use le singe vocalisé, il faut s'attacher un instant à l'analyse de l'ignorance inconsciente dont nos élites du début du IIIe millénaire se trouvent affligées, afin de tenter d'expliquer pour quelles raisons elles s'étaient unanimement ralliées à défendre les bouchers de Gaza, alors que les masses, quoique moins cérébralisées par définition, s'indignaient, au contraire, au spectacle de l'étalage au grand jour de l'animalité de leurs dirigeants et s'étonnaient de découvrir un spectacle indigne de l'autorité qu'elles avaient longtemps et candidement attachée à leur haute fonction. Ne savait-on pas depuis Rivarol que le respect des peuples conditionne leur obéissance et qu'on n'a jamais vu une cité demeurer debout quand ses citoyens ont cessé d'obtempérer aux ordres de leur gouvernement?

Le 5 janvier 2009, Nicolas Sarkozy avait fait déborder la coupe du mépris de centaines de millions d'Arabes et de musulmans en raison du soutien de la France des droits de l'homme aux crimes de guerre de Gaza. Comment l'Occident démocratique avait-il pu déchoir jusqu'à blanchir le bourreau et à blâmer la victime? Pas de doute, les masses voyaient leurs dirigeants tombés trop bas pour qu'on pût les conserver longtemps dans leur emploi. Comment se faisait-il qu'ils ne voyaient pas, sur les écrans du monde entier, des enfants déchiquetés par les missiles israéliens ? Aussi les Français se bouchaient-ils les oreilles à entendre le Président de leur République prétendre que la responsabilité de ces atrocités incombait au Hamas.

10 - Qui sommes-nous ?

Mais l'apparent aveuglement des élites politiques du moment ne résultait évidemment en rien d'une cécité involontaire et dont elles auraient été tout subitement affectées à leur insu: il s'agissait d'une paralysie morale semi voulue, donc de nature à illustrer les prémisses et la problématique d'une anthropologie future de la mauvaise foi dont un philosophe français né en 1906 et fort connu en son temps, un certain Jean-Paul Sartre, avait formulé les premiers fondements. A rendre cette discipline moins primaire, nous avions des chances de féconder la double postérité de Darwin et de Freud. Car il aura fallu que le massacre de la population de Gaza fût perpétré au nom de la démocratie et de la souveraineté d'un Etat dit civilisé pour que l'Europe découvrît avec soixante ans de retard que les décisions des Nations Unies de 1947 et de 1948 étaient le fruit de l'ignorance titanesque de l'espèce simiohumaine, en ce qu'elles résultaient d'une méconnaissance radicale de la nature génocidaire des peuples et des nations, donc d'une sottise innée, candidement affichée et inscrite dans leurs chromosomes.

Mais comment se faisait-il que les diplomates et les politologues du milieu du XXe siècle ignoraient encore entièrement le problème psychobiologique que posait au monde entier la création de l'Etat d'Israël, celle de savoir si une nation peut se trouver installée de force sur le territoire d'une autre sans révéler ce qu'est l'humanité au plus profond de son capital psychobiologique, c'est-à-dire une criminelle de guerre ? Le problème simianthropologique à résoudre était de découvrir pourquoi le témoin le plus éloquent de l'humanité est un génocidaire sanctifié, l'auteur du Déluge, le préparateur de l'Apocalypse et l'inventeur du camp de concentration souterrain où ses ennemis rôtissent pour l'éternité. Ce monstre est-il encore représentatif de notre espèce ou bien avons-nous évolué ? C'est pourquoi le furoncle de Gaza plante au cœur de la politique et de l'histoire de la planète la question : "Qui sommes-nous?" Car si nous nous trouvons placés sur le chemin de notre humanisation, chaque époque se révélera le témoin assermenté de notre place exacte entre la bête féroce et l'espèce adoucie qui nous attend. Combien de temps cette question demeurera-t-elle hors du champ de réflexion de nos historiens et de nos philosophes?

11 - La fin des démocraties

On ne saurait interpréter l'offensive israélienne sur Gaza à la lumière de l'humanisme superficiel que la civilisation mondiale a porté il y a deux mille ans sur les fonts baptismaux des religions évangélisatrices et qu'elle a transporté depuis deux siècles sur l'autel d'une démocratie qualifiée de civilisatrice, messianique, sotériologique et rédemptrice. La shoah aurait dû enseigner à l'humanité que le simianthrope est un animal prédateur et que si vous lâchez subitement un peuple sur le territoire occupé par un autre vous déchaînerez un fauve qui massacrera les indigènes jusqu'au dernier. "Les Arabes doivent mourir", criaient les soldats israéliens. "Les capitalistes doivent mourir", criaient les disciples de Pol Pot. "Les Juifs doivent mourir", criaient les nazis."Les hérétiques doivent mourir", disait l'Inquisition. "Les passagers des Boat people doivent mourir, parce que ce sont des ennemis de classe", disait le prix Nobel de littérature, Gabriel Garcia Marquez.

Il va falloir se résigner à abandonner le séraphisme semi religieux, donc incantatoire qui sert de berceau à l'humanisme infantile que l'Europe tient dans les langes depuis la Renaissance. Mais, comment changer l'eau lustrale des démocraties puériles ? Elles se sont contentées de prendre le relais d'une édulcoration théologique de l'univers, qui remonte à l'apparition du premier masque du fauve, la parole qui est idéologique, donc biface par définition. Puis le triomphe planétaire d'un suffrage universel pseudo séraphique a perpétué le mythe évangélisateur qui sous-tend la fausse civilisation de la "Liberté" et de la "Justice". Ces saintes icônes d'une démocratie aux allures apostoliques, mais dont les idoles s'appellent maintenant des concepts, exercent un attrait tout verbal sur notre espèce. On a seulement quitté les parures hiératiques et les dorures du culte monarchique pour se revêtir des prestiges d'un vocabulaire de séraphins de la "Justice", de la "Liberté" et des "droits de l'homme".

Mais en janvier 2009, la classe politique mondiale découvrait avec stupeur et refoulait aussitôt dans l'inconscient christiano-démocratique de la civilisation mondiale qu'Israël n'était pas un lion de papier et que son transport physique en Palestine en avait fait une puissance musculaire que personne ne pouvait arrêter - alors que, de son côté, le peuple palestinien et les masses bouillonnantes du monde arabe allaient d'autant moins se laisser exterminer que la déesse Liberté, qui était fort récemment apparue et qui avait été aussitôt terrassée en tous lieux, voyait néanmoins les cinq continents persévérer dans leur pieuse affectation de s'agenouiller devant ses beaux atours, de sorte que ses autels croulaient sous l'entassement de ses chamarrure.

12 - Un électrochoc

C'est pourquoi Gaza est appelée à jouer le rôle d'un électrochoc roboratif au sein de l'humanisme décérébralisé de la planète. Il y fallait rien de moins qu'une décharge de plusieurs millions de volts; car la classe politique mondiale est encore fort peu disposée à découvrir la piteuse évidence que si elle entendait mettre un terme à l'expansion territoriale dévote d'Israël, la déesse de la liberté s'y casserait les dents, parce que, dix-sept ans auparavant, un Président des Etats-Unis s'était fait briser la mâchoire et renvoyer dans son ranch pour la seule raison qu'il avait tenté de mettre fin à la colonisation systématique et implacable de la Cisjordanie par Israël, qui se poursuivait sans difficultés depuis 1948, c'est-à-dire dans le pieux sommeil de la civilisation mondiale.

On se souvient que la puissance politique et financière d'Israël est ensuite devenue une forteresse tellement inexpugnable, tant sur le continent américain que dans le monde entier, que les deux locataires subséquents de la Maison Blanche, MM. Clinton et Bush junior, avaient fait publiquement allégeance aux maîtres de Wall Street et du système bancaire mondial. Et pourtant, si la classe politique de la planète s'aveugle au point de persévérer à afficher une docilité entière aux volontés d'Israël, jamais elle ne réussira à l'emporter également sur l'autre front de cette guerre secrète, celui où il faudra tenter de convertir tous les peuples de la terre à subir, eux aussi, la loi de fer des fils de David. Car à s'entêter dans le soutien à un criminel de guerre à Gaza, les dirigeants du monde entier vont déclencher une révolte morale de toutes les nations de la terre. Un gouffre sans fond s'ouvrira entre la classe dirigeante de la planète et la conscience "spirituelle" latente des peuples et des nations. Un ancien Président du Conseil Constitutionnel et ancien Ministre des affaires étrangères, M. Roland Dumas a d'ores et déjà apostrophé le Président de la République pour lui demander des comptes au titre de complice d'un nettoyage ethnique. Des manifestations massives se sont produites dans toute la France pour dénoncer "Israël assassin" et "Sarkozy complice".

13 - Un cauchemar

C'est ce cauchemar qui commence d'affoler les élites dirigeantes de la planète. Comment cacher à tout l'univers que l'histoire a pris l'allure d'une titanesque mascarade? Comment, se demandent les peuples démocratiques, un territoire aussi minuscule que celui d'Israël parvient-il à faire face à l'indignation de toutes les nations du globe? Pourquoi personne n'ose-t-il montrer l'Etat hébreu du doigt et lui mettre la main au collet? Les gouvernements du monde entier commencent de trembler que leur impuissance politique les mette en accusation devant la conscience des peuples. Comment les exempter de leur complicité avec un criminel de guerre avéré ? Mais si l'histoire de la civilisation mondiale s'est décidément arrêtée en novembre 1992 avec l'humiliation spectaculaire d'un Président des Etats-Unis énergique et compétent, mais coupable d'un sacrilèe politique aux yeux d'Israël , comment faire rebrousser chemin en toute hâte à Clio?

En vérité, il n'y a plus d'évangile de la Liberté à défendre, parce que le Hamas a été régulièrement élu par le peuple palestinien. Ou bien la déesse Liberté impose par la force des armes un terme définitif à la colonisation sauvage de toute la région par Israël depuis 1948, ou bien la croyance des modernes en la supériorité politique des démocraties mondiales est révocable au gré des intérêts hégémoniques d'Israël.

Et puis, comment les classes dirigeantes corrompues convaincront-elles les peuples de ce que leur foi en l'infaillibilité du suffrage universel aurait été malencontreusement trompée par un nouveau débarquement du diable sur la terre, lequel aurait fait rugir subitement et en tous lieux une nouvelle hérésie, celle du terrorisme mondial, qui aurait emprunté par malencontre la voix d'un vote populaire changé en girouette? La Résolution 37/43 de l'Assemble générale des Nations Unies, adoptée le 3 décembre 1982, avait réaffirmé la légitimité de la lutte armée des peuples chaque fois qu'il s'agit, pour eux, de conquérir leur souveraineté, leur intégrité territoriale, leur unité nationale, leur libération de la domination étrangère et coloniale ou d'obtenir l'expulsion pure et simple des troupes étrangères incrustées sur leur sol .(Voir aussi les Résolutions de l'Assemblée générale des Nations Unies 1514 , 3070 , 3103 , 3246 , 3328 , 3382 , 3421 , 3481 , 31/91 , 32/42 et 32/154 ).

Mais l'angoisse monte de jour en jour dans la gorge de la classe politique mondiale. Elle commence de trembler au spectacle de sa réduction au rang d'un otage pieux d'Israël et, de surcroît, au nom d'un catéchisme des "droits de l'homme" qu'un Créateur génocidaire avait rendu planétaire. Cette situation à vous couper le souffle démontrera-t-elle aux historiens apeurés par le spectacle de l'infirmité de leur méthodologie, que leur science du passé se trouve placée devant une aporie insoluble ? Ou bien elle persévère à se mettre un bandeau sur les yeux et de la cire dans les oreilles ou bien elle tente de plaquer les premiers accords d'une autre partition de Clio que celle dont une démocratie anesthésiée égrène la mélodie, ce qui demande rien de moins qu'un autre pianotage de la mémoire du genre humain . Décidément, il allait falloir s'atteler à la tâche de scanner l'encéphale des descendants oniriques du chimpanzé, décidément, il allait falloir se résigner à exposer les faux exploits de l'humanisme occidental dans une cage de verre afin de conserver du moins intacts ses traits sous les bandelettes des momies.

14 - Les idoles voyageuses et les sédentaires

Quand les premiers scannages de Jahvé, d'Allah et de la nouvelle sainte Vierge des démocraties - on l'appelait la déesse Liberté - auront coupé en tranches et radiographié l'encéphale d'un Occident catéchisé par les saints idéaux de la démocratie universelle, grande sera leur surprise de découvrir que l'encéphale protestant, par exemple, n'avait réussi nulle part à sceller une alliance réelle avec la boîte osseuse que les thaumaturges romains avaient coulée dans le moule du catholicisme. La raison en était fort simple: une religion qui dévorait un cadavre en public et qui, sous les yeux des assistants en extase, buvait le sang d'un mort "sauveur", une telle religion provoquait une révulsion vomitoire des calvinistes. C'était donc exclusivement, se diront les nouveaux anthropologues, pour le motif que, depuis 1905, les catholiques et les protestants français avaient progressivement perdu jusqu'à la mémoire des dogmes auxquels leur confession respective leur ordonnait de croire qu'une France livrée à deux potences ennemies présentait au monde un cerveau truqué, celui de la "tolérance religieuse" invalide dont une République à la tête vide se vantait et faisait un grand étalage sur la scène internationale.

Fallait-il aussitôt en conclure que l'avenir de toute réflexion politique sérieuse appartenait désormais à un certain Huntington, qui avait prophétisé que l'histoire mondiale repasserait sous le joug de la guerre des hérésies des premiers siècles ou des guerres confessionnelles du XVIe siècle européen? Mais ce professeur campait à cent lieues d'une véritable anthropologie des théologies. En bon démocrate américain, il manquait à ce point de toute connaissance des premiers rudiments d'une science de l'interprétation post-darwinienne et post-freudienne de ces documents psychogénétiques qu'il ramenait candidement les motivations des peuples religieux à celles qu'alléguaient leurs orthodoxies. Aussi les croyait-il prêts à mourir en martyrs pour défendre la cosmologie mythique dont leurs ancêtres leur avaient transmis la mémoire. Mais, entre les Imans et les rabbins, il ne s'agissait nullement de se réciter deux catéchismes ennemis ou rivaux, mais de se partager une capitale fondée par un Moïse de légende et rebaptisée par Mahomet.

Il était donc naïf de croire que la vraie question posée par le génocide de Gaza était de nature et d'origines bibliques et qu'elle demeurait insoluble pour la raison toute religieuse qu'Israël confisquait la Judée et la Samarie au profit de Jahvé ; car cette divinité n'était qu'une sécrétion relativement tardive du cerveau juif. Tous les croyants se font "élire" par l'idole qui exprime leur complexion politique native. Aussi le peuple palestinien ne s'agrippait-il nullement à son territoire pour le motif puéril que le Coran l'aurait ficelé à tels arpents plutôt qu'à tels autres, au contraire de Jahvé, son cadet de six siècle. De son côté, Allah avait démontré qu'il se voulait transportable en tous lieux, et précisément parce que les idoles voyageuses sont moins primitives que les sédentaires. Seule la diaspora avait paru réussir à faire vagabonder Jahvé. Mais, à l'origine, les peuples vénéraient des "génies du lieu" au point que Rome avait rapidement dû délégitimer les "dieux étrangers" . Mais qui doutait que Zeus fût un dieu grec et que l'Olympe fût localisé en Hellade?

15 - Jahvé l'agriculteur et Allah le voyageur

La question était de savoir laquelle des deux idoles - l'une domiciliée, l'autre itinérante - l'emporterait en Judée en en Samarie; et il était bien évident qu'Allah jouit d'une avance d'un millénaire sur le cerveau rigide du Jahvé primitif. Qui vaincra, la divinité fichée en terre et cramponnée aux roseaux de ce monde ou celle à laquelle Mahomet avait fait écrire:

"139. Ne vous laissez pas battre, ne vous affligez pas alors que vous êtes supérieurs si vous êtes de vrais croyants.
140. Si une blessure vous atteint, pareille blessure atteint aussi l'ennemi. Aussi faisons-nous alterner les jours (bons et mauvais) afin que Dieu reconnaisse ceux qui ont cru, et qu'Il choisisse parmi vous des martyrs - et Dieu n'aime pas les injustes
." Sourate 3 : La famille d'Imran (Al-Imran)

Fort de l'ubiquité de cette théologie, les fils d'Ismaël opposeront nécessairement au ravisseur israélien de leur terre des droits, apanages et prérogatives enracinés dans un sacré devenu universel et dont le trésor convient aussi bien aux fidèles de la déesse Liberté qu'à l'omniprésence de son principal souffleur, les majorités, dont le levier est tenu pour démocratique par nature et par définition - car il faut bien, en fin de parcours, se résigner à fonder la notion simiohumaine de légitimité sur une autorité arbitrairement soustraite à tout examen, donc sur un coup de force théologique. Qui donnera le sens final, sinon un pouvoir auto-validé par définition?

Néanmoins, les peuples ne se donnent jamais que les dieux qu'ils méritent et qui les font réagir diversement à l'occupation de leur sol par un maître étranger. C'est pourquoi les peuples les plus civilisés disposent d'idoles déplaçables et dont la célérité à changer de lieu leur permet de mieux prendre la défense des valeurs morales susceptibles de rompre les clôtures des lopins. Napoléon n'a pu camper longtemps en Espagne, parce que le Dieu des chrétiens est un inlassable globe-trotter. L'Amérique calviniste ne s'installera jamais à demeure en Irak, parce qu'il est écrit qu'Allah est partout et que son omniprésence rivalise avec celle du Dieu de la Croix.

Quant à la France, qui s'était fait attribuer une préférence marquée - elle avait obtenu les patentes de la "fille aînée de l'Eglise" - elle a chassé l'occupant américain dès 1966. Pourquoi l'Allemagne et l'Italie ne sont-elles pas pressées de recouvrer leur souveraineté? Parce que la réunification territoriale des fils de Wotan ne remonte qu'à Bismarck, qui s'est aussitôt donné le rang d'un guerrier unificateur par le moyen d'un Kulturkampf tardif, tandis que le peuple des Quirites ne s'est retrouvé qu'à l'école de Cavour et de Garibaldi dans une Péninsule où le christianisme romain s'était provincialisé et avait invinciblement reconduit au culte folklorique des dieux locaux - simplement, c'étaient les saints de l'endroit qui avaient pris la relève des divinités païennes d'autrefois.

16 - Quelle est la " vie spirituelle " de la laïcité ?

Quelles seraient les retrouvailles de l'Occident avec la postérité d'Averroès si l'avenir mondial de l'islam pensant se conjuguait désormais avec l'avenir d'une "raison européenne" qui aurait retrouvé son " trésor spirituel " à Gaza? La première étape du devenir de l'intelligence simiohumaine actuelle serait de préciser le statut allégorique du sacré. Sur ce point, Allah a pris de l'avance sur le matérialisme de la théologie chrétienne de l'incarnation. Au IVème siècle, saint Augustin expédiait encore rôtir en enfer pour l'éternité les enfants dont le seul péché était leur malheur d'être morts avant qu'on se fût précipité pour les baptiser. Au XVIème siècle, Erasme rappelait que cette théologie horrifique était abandonnée depuis longtemps, ce qui démontrait la fragilité des dogmes. Mais le statut de l'allégorie n'est encore précisé ni dans le judaïsme, ni dans le christianisme, ni dans l'islam.

Certes, il est riche de sens, le mythe selon lequel une vierge aurait été fécondée par la parole divine : tout le monde comprend que la philosophie occidentale bénéficie depuis deux millénaires et demi de la fécondation perpétuelle que la parole socratique lui assure, ce qui démontre non seulement que l'espèce humaine est une terre en attente du germe de l'intelligence, mais que cette semence enfante une virginité perpétuelle, celle de l' angélique innocence de la "raison". Mais pour que Lucifer autopsie cette fausse sainteté, il faut qu'elle ait cessé de se trouver installée au titre d'un personnage en chair et en os dans l'espace . En revanche, si la vierge sanctifiée par le mythe religieux des chrétiens est censée demeurer pucelle à la suite d'une grossesse et d'un accouchement proclamés "naturels" par tous les théoriciens de cette légende cosmologique, on change d'échiquier du sacré et l'on tombe dans une confusion ridicule entre deux théologies de la sanctification de la virginité, celle que figurait une déesse asexuée chez les Grecs et que symbolisait Athéna, née d'un coup de hache de Vulcain sur le cerveau de Zeus et celle de l'accouchement d'un dieu pleinement incarné chez les disciples d'une potence salvatrice.

Si une "vie spirituelle" commune à un islam pensant, à un christianisme éclairé et à une raison occidentale devenue capable de s'observer dans le miroir de son narcissisme cosmologique devait féconder la culture européenne, ses "saints" rejetteraient toute substantification mythologique d'une divinité. Alors seulement la "spiritualité" humaine deviendrait un objet de la connaissance objective de la spécificité de l'âme de notre espèce, alors seulement, le combat de l'Europe pour une "raison" élévatoire retrouverait sa vocation véritable, celle de conjurer le naufrage de notre civilisation dans un rationalisme dont le mufle ne flaire d'autre odeur que celle de la mort.

17 - Averroès et l'éthique

Par bonheur, l'islam philosophique a encore quelques décennies d'avance sur le rationalisme de saint Thomas d'Aquin, né un siècle tout juste après le philosophe arabe. On sait que l'auteur de la Somme contre les païens (les Gentiles) est demeuré le docteur officiel du catholicisme jusqu'en 1962 et qu'il a été qualifié d' "angélique" par l'Eglise. Comment se fait-il que tous deux furent les introducteurs de la physique d'Aristote dans leur foi respective? Mais Averroès demande à Allah de fonder la raison humaine sur sa propre ascension intérieure, puis de la légitimer dans "l'ordre spirituel", tandis que saint Thomas ne sait comment passer de la raison des physiciens à celle des théologiens du miracle eucharistique ; et il se trouve réduit à plaquer aveuglément des dogmes ecclésiaux sur des substances matérielles. Mais si "l'esprit d'Allah" et celui du dieu de la Croix symbolisaient le chemin de l'humanité vers elle-même et guidaient la même accession de cette étrange espèce à son véritable statut cérébral, l'évolutionnisme retrouverait sa signification à la lumière d'un destin de "l'esprit".

Que vient faire le gibet de Gaza dans cette affaire? Certes, quel "trésor" ce serait pour cette ville, d'avoir ressuscité l'Europe du "spirituel" ! Mais l'obstacle politique demeurerait : les peuples ont besoin de faire bivouaquer un chef redoutable dans le cosmos et de l'armer de châtiments terribles, parce que l'ordre public s'achète à l'école de la peur. Mais le "spirituel" est à la charge des élites politiques et d'elles seules. Et voilà qu'à la double école du meurtre sacrificiel de Gaza et de la crise économique mondiale l'éthique débarque à nouveau dans la politique mondiale. Quel est donc le sens allégorique du destin de Gaza?

Le forum de Davos est allé jusqu'à évoquer une refondation du capitalisme sur la morale. Vœu pieux, assurément; mais peut-être les élites politiques de la planète sont-elles appelées à recevoir une "initiation spirituelle" nécessaire à l'éducation morale des chefs d'Etat, peut-être leur intérêt politique bien compris les poussera-t-il à réfléchir sur l'éthique, puisqu'il est démontré à nouveaux frais que le temporel laissé la bride sur le cou conduit le monde à la ruine.

18 - Le trésor de Gaza

Aucun chef d'Etat européen n'a tenu le langage du "spirituel" à Davos . N'avons-nous pas entendu un fils d'Averroès, M. Erdogan, dont l'intervention musclée a mis en évidence la mort spirituelle de l'Europe laïque ? Ce médiateur servira-t-il de trait d'union entre un Occident demeuré semi "rationnel", d'une part, puisqu'il s'est contenté de précipiter le naufrage de la fausse spiritualité de l'Eglise romaine et, d'autre part, un islam qui attend encore le ciel d'Averroès et d'Ibn Arabi ? Dans ce cas, ce serait le dialogue entre les mystiques de l'islam et les mystiques chrétiens qui assurerait l'essor d'un humanisme européen en mesure d'approfondir les sciences humaines à l'école du symbolique, donc de l'allégorie. C'est pourquoi Gaza est une table rase du sacré. Son trésor est caché dans le désert d'une "raison" orpheline de son âme. Mais le désert est la couveuse de l'esprit. Tout prophète commence par s'y rendre, ce que la "vie mystique" symbolise par l'allégorie du "Démon tentateur", qui étale "tous les royaumes de la terre" sous le regard du néophyte; mais ensuite, le désert se peuple de chercheurs de leur trésor et de leur gibet confondus.

Décidément, si l'humanisme laïc retrouvait le langage des signes brûlants, peut-être des saints de l'incandescence de leur raison fleuriraient-ils à nouveau en Europe. Ce qui est sûr, c'est que dans le cas où cette civilisation semi-calcinée retrouverait la trace d'une espèce éteinte et dont il ne resterait qu'un tronçon consumé, Gaza serait le lieu de la "résurrection" où Allah le symbolique, Allah le socratique, Allah l'allégorique dirait à Jahvé et au dieu de la Croix : "Moi aussi je suis le dieu d'une potence, moi aussi je suis le dieu unique assassiné à Gaza."

19 février 2009

http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/tstmagic/1024/tstmagic/moyen_orient/ethique.htm



Mardi 17 Février 2009


Commentaires

1.Posté par Nicole le 16/02/2009 17:13 | Alerter
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Rude texte qui éclaire en même temps qu'il confronte à l'incessante pression intérieure "oui, mais que faire, que pouvons-nous faire ?" L'inaction semble folle, l'action pertinente suppose une juste compréhension, et à peine on la cherche, on se heurte à "mais comment en est-on arrivés là ?"

Sur la complicité de Sarko énoncée à juste titre par Dumas, et reprise dans le texte, voir là :

Notre produit d'importation

Sur l'histoire de la Palestine, un remarquable docu

2.Posté par Z m.d.s le 16/02/2009 22:48 | Alerter
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Ce qui me chagrine avec cet auteur c'est qu'il ramène toujours tout, avec une emphase à peine croyable, à la situation en asie mineure.
Ce massacre n'est finalement pas différents de tous ceux qui se passent en Afrique ou ailleurs peut être bien en ce moment même.
Si, il y a une différence: le nombre de caméra au mètre carré et une volonté délibérée de montrer le images moissonnées à l'exception des autres massacres dans le monde, apparemment.

Du coup tout prend allure symbolique ou de témoignage, le monde mondialisé protégé par la fracture numérique officiant comme jurée... et parti.Un vrai procès à la romaine à chaque article.Peu de nuance malgré le style certain.

SI les réflexions de l'auteur sont certainement justes et intéressantes, il serait bon qu'il cessa d'assouvir ici son gout des symboles et des envolées lyriques, emphatiques, faisant échos à des esprits à vif et des revendications radicalisées ce dont la région n'a absolument pas besoin, au contraire donc.

Merci.

3.Posté par Z m.d.s le 22/02/2009 14:56 | Alerter
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Et je signe.

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