Politique Nationale/Internationale

Fusil et bénitier, une alliance tout sauf sainte en Amérique Latine


En Amérique latine les militaires ont le vent en poupe, appuyés par les conservateurs et les évangéliques


Sandra Weiss
Dimanche 17 Novembre 2019

Le parlement brésilien est contrôlé par les "3 B"  (Bible, Balles, Bœuf)
Le parlement brésilien est contrôlé par les "3 B" (Bible, Balles, Bœuf)
Un bras de fer entre gouvernement et militaires, et ce en Uruguay, un pays qui, en Amérique latine représente un exemple de démocratie. Guido Manini, le commandant en chef des forces armées uruguayennes, a critiqué dans un récent rapport la « partialité de la justice » dans l’élucidation des violations des droits humains commises sous la dictature militaire. La justice aurait condamné a priori les militaires mis en cause et prononcé des sentences en s’appuyant sur des preuves douteuses. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Auparavant, le général avait déjà déclaré publiquement que personne ne se souciait de faits remontant à 40 ans. En outre il avait torpillé à plusieurs reprises les efforts des proches des victimes pour retrouver les restes des disparus en fournissant des indications mensongères.

L’une des causes de cette dernière fâcherie était d’une part les yeux doux que Manini fait très ouvertement à la politique. S’y ajoutaient d’autre part les réformes des forces armées voulues par le gouvernement de gauche du Frente Amplio. Elles visaient à moderniser la formation, accroître l’importance des femmes et réduire le nombre d’officiers supérieurs. De plus elles accordaient aux soldats le droit de désobéir à des ordres en contradiction avec les droits humains ou la Constitution.

Le Président Tabaré Vasquez réagit immédiatement à cet affront : il convoqua Manini et lui signifia sa révocation. Une première en Uruguay mais aussi une arme à double tranchant. Car l’esclandre délibérément provoqué par Manini lui a permis de se positionner comme candidat à l’élection présidentielle du 27 octobre [il y est arrivé en quatrième position avec 11,04% des voix, NdT]. Les médias se hâtèrent de sauter dans le train en marche et parlèrent d’un « Bolsonaro uruguayen» - une allusion au chef d’État brésilien, homme d’extrême-droite issu lui aussi de l’armée.

À première vue, cela ressemble à une anecdote, mais elle est symptomatique de l’évolution actuelle dans toute l’Amérique latine.

Manini est très courtisé par le Mouvement social artiguiste, un nouveau groupe ultra-conservateur de la nébuleuse des fondamentalistes catholiques et évangéliques. Sa femme est une politicienne locale du très conservateur Parti National (Blancos) et lui-même jouit chez ce parti traditionnaliste d’une évidente sympathie. En tout cas Luis Lacalle Pou, l’aspirant à la candidature présidentielle du Parti National [entretemps arrivé en deuxième position, il affrontera le candidat du Frente Amplio, Daniel Martinez le 24 novembre, NdT] a déclaré que Manini avait exercé sa charge en toute loyauté. Il a gazouillé : « Manini s’est montré digne de sa fonction de commandant. »

À première vue une simple anecdote, mais elle est symptomatique de l’évolution actuelle dans toute l’Amérique latine. : les forces armées qui ont perdu leurs ressources, leur influence et leur prestige après la fin des dictatures des années 70-80 ont à nouveau le vent en poupe. Du Mexique et du Guatemala au Brésil elles ne s’affirment pas seulement comme des alliées de poids dans la sécurité intérieure, par exemple pour combattre le trafic de drogue, mais comme des forces politiques en progrès constant, la plupart du temps en s’alliant à de nouveaux partis conservateurs et souvent néo-populistes et évangéliques fondamentalistes.

Au Brésil, par exemple, Jair Bolsonaro, lié aux partis évangéliques, et son vice-président sont tous deux d’anciens militaires, et 7 de ses 22 ministres ont également porté l’uniforme. Ils détiennent des ministères-clés tels que les mines et l’énergie, la défense, les transports, les infrastructures et la recherche. En outre ils maîtrisent toujours plus les leviers des prises de décision politiques. Au cours des trois premiers mois de la présidence de Bolsonaro, les militaires non seulement ont obtenu d’être largement exceptés du projet de réforme des retraites (leur âge plus précoce de départ à la retraite sans aucune décote sera maintenu), mais ils ont aussi freiné la politique étrangère du président. Ils se sont opposés aussi bien à l’option militaire au Venezuela qu’au projet de transfert à Jérusalem de l’ambassade brésilienne en Israël. Le général Hamilton Mourão, vice-président, et le général Augusto Heleno, Ministre de la sécurité intérieure, sont considérés comme des figures-clés du cabinet.

Au Mexique - un pays où, comme en Uruguay, les forces armées sont clairement passées voici un siècle, à la fin de la révolution, sous contrôle civil - elles ont reçu du Président Andres Manuel López Obrador plus de pouvoir que jamais auparavant. Beaucoup classent López Obrador à gauche en raison de sa politique sociale populiste, mais il porte des valeurs conservatrices et appartient à une Église évangélique. La Garde nationale, qu’il vient de créer et qui doit devenir responsable de la sécurité intérieure, est militarisée. Le Congrès a pu empêcher de justesse qu’elle soit placée directement sous l’autorité des forces armées, échappant ainsi à tout contrôle civil.

Seules 3,2% des violations de droits humains dans lesquelles sont impliquées les militaires ont été suivies de condamnations.

Cependant la Garde nationale est dans le droit fil de la montée en puissance rampante des forces armées, qui a commencé en 2006 sous le président conservateur Felipe Calderon avec la « guerre aux dealers ». Depuis, les militaires sont engagés dans les tâches de sécurité intérieure et jouissent de facto, mais non de jure, de droits particuliers. En particulier ils entravent les enquêtes sur les violations de droits humains commises par les forces armées. Les massacres où sont impliquées ces dernières relèvent normalement des juridictions militaires ou se concluent par des peines légères prononcées contre les hommes de grades subalternes.

Selon une enquête du Bureau de Washington pour l’Amérique latine (WOLA) seules 3,2% des violations de droits humains dans lesquelles sont impliqués les militaires ont été suivies de condamnations. Cela équivaut pratiquement à une impunité, selon Ximena Suarez-Enriquez de WOLA. Ils sont accusés notamment de tortures, d’exécutions sommaires, de disparitions forcées et de viols. Sous López Obrador les militaires accroissent également leur influence économique. Pour des raisons toujours mal élucidées à ce jour, ils ont été chargés de la construction d’un nouvel aéroport de la capitale et Pemex, l’entreprise pétrolière d’État, reste placée sous leur contrôle.

Plus dramatique encore est la situation au Guatemala. Les militaires et le parti fondé par d’anciens militaires, le Front de convergence nationale (FCN), y tiennent entre leurs mains la survie politique du Président Jimmy Morales. Pour des faits de corruption et de financement illégal de campagne électorale, cet ex-comique évangélique et son clan familial sont dans le viseur de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), qui soutient la justice locale dans des enquêtes explosives. Lorsque le Procureur a demandé la levée de son immunité, Morales a fait positionner les forces armées devant le bâtiment de la CICIG et décrété - entouré de l’État-major – qu’il mettait fin au mandat de la CICIG. En outre, il a déclaré persona non grata Ivan Velasquez, chargé de diriger l’enquête.

Au Congrès le FCN a tissé des liens avec les partis bourgeois pour court-circuiter la levée de l’immunité de Morales. Morales a donc réussi là où son prédécesseur Otto Pérez avait échoué : à bloquer une justice agissant de manière trop indépendante. L’ex-général Pérez est en prison pour voir créé avec certains entrepreneurs un réseau mafieux dans les douanes. Les complices visaient à frauder sur les taxes à l’importation et à s’enrichir par ce moyen. Ce genre de réseaux mafieux militaro-civils, un héritage de la guerre civile, continuent aujourd’hui encore à saigner le pays à blanc.

En très peu de temps des progrès obtenus en plusieurs années ont été anéantis.

Cette évolution est due à la crise de la démocratie et à la perte de confiance massive de la population dans l’establishment politique. Selon le dernier sondage de l’institut Latinobarómetro, seuls 48% des gens de la région croient encore à la démocratie, le chiffre le plus bas depuis la fin des la dictatures. Les partis et les parlements sont tout en bas de la liste des institutions dignes de confiance, les militaires et l’Église venant en tête. L’appel à un homme fort, presque inévitable dans un tel contexte, permet à une élite conservatrice confite dans ses structures postcoloniales de renforcer ses privilèges. Les militaires, eux, veulent surtout des prébendes économiques, davantage de contrôle de la société civile, une révision historique de leur rôle passé, et une restriction des droits humains et autres mécanismes internationaux de contrôle, perçus comme « gênants ».

Les évangéliques et catholiques partisans de valeurs conservatrices visent à restreindre les droits de femmes et des homosexuels. Curieusement ils rencontrent peu de résistance à ces sujets. Avec un marketing politique approprié, même les campagnes les plus abracadabrantes ont du succès. Par exemple, en prétendant que l’accord de paix contenait une « théorie du genre », le président colombien de droite Alvaro Uribe a réussi, avec l’appui des Églises évangéliques et des fondamentalistes catholiques, à saboter le plébiscite sur les accords de paix et à contribuer à la victoire du « non ».

Il est effrayant surtout de constater combien ce retour en arrière néo-conservateur et militariste, soutenu par l’administration US sous la présidence de Trump, a réussi à anéantir en très peu de temps les progrès conquis dans les domaines de l’égalité en droits, de la transparence, de l’État de droit ainsi que de l’organisation de la société civile et de sa participation. Pourquoi ? Parce que les partis et mouvements progressistes de la région, affaiblis par des scandales de corruption et des rivalités internes, ne sont pas encore sortis de leur état de choc pour être capables d’opposer à ce bulldozer une stratégie efficace.




Traduit par Mikaela Honung
Merci à Tlaxcala
Source: https://www.ipg-journal.de/regionen/lateinamerika/artikel/detail/allianz-von-gewehr-und-weihwasser-3366/
Date de parution de l'article original: 03/04/2019
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=27462



Dimanche 17 Novembre 2019


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