Lobbying et conséquences

France : pourquoi les musulmans peinent à être influents


Mercredi 22 février. Le tout-Paris se presse dans un grand hôtel parisien, où se tient le dîner annuel du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). Les principaux candidats à la présidentielle française y sont attendus. Au fil des années, le dîner, créé en 1985, s’est imposé comme un événement à ne pas manquer dans l’agenda politique. « C’est devenu un peu people, résultat, le discours prononcé ce soir-là passe progressivement à la trappe », observe Samuel Ghiles-Meilhac, chercheur spécialiste du CRIF, interrogé par TSA.


Sarah Belhadi
Mardi 14 Mars 2017


Pourtant, si les médias ne retiennent effectivement de cette soirée que les retrouvailles du candidat Emmanuel Macron avec le président sortant François Hollande, cet événement – qui réunit 700 personnalités environ – est loin d’être un simple rendez-vous mondain. « Cet échange public, auquel assistent la presse et des invités choisis par l’organisation, constitue l’instant de visibilité le plus fort du judaïsme organisé en France », explique Samuel Ghiles-Meilhac dans un article publié en 2014, intitulé « Naissance et institutionnalisation de la soirée annuelle du Conseil représentatif des institutions juives de France ».

Ainsi, depuis 32 ans, le CRIF organise tous les ans un dîner dont l’invité d’honneur est le Premier ministre en exercice, « voire, dans certains cas depuis 2008, le président de la République », note le chercheur. C’est donc un temps d’échange privilégié entre les pouvoirs publics et les représentants de la communauté juive de France. Si l’enjeu de la lutte contre l’antisémitisme et la question mémorielle sont au centre des discussions dans les années 1990, le président a aussi coutume, ces dernières années, d’évoquer l’agenda national en matières de diplomatie et de défense.
Un « iftar du CFCM » sur le modèle du CRIF

En 2009, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a également lancé son rendez-vous annuel, l’« iftar du CFCM », qui a lieu pendant le mois sacré du Ramadan. Il convie représentants de l’État, des différents cultes et de la société civile. La vitrine du CFCM réunit environ 200 personnes. Pourtant, presque dix ans après sa création, ce dîner, pensé sur le modèle du CRIF, n’a pas réussi à s’imposer comme un rituel, ou à devenir une tribune pour les politiques.

Officiellement, l’événement n’est pas comparable avec le dîner du CRIF. « L’histoire du culte musulman et celle du culte israélite en France ne sont pas les mêmes », rappelle à TSA l’actuel président du CFCM, Anouar Kbibech. « Le CFCM a une tonalité religieuse, et il est donc plus compliqué d’y naviguer pour les politiques », estime de son côté Samuel Ghiles-Meilhac, qui souligne que le CRIF n’a pas pour mission d’organiser le culte juif en France.

En réalité, la comparaison entre les deux événements fait ressurgir la problématique de la légitimité du CFCM presque quinze ans après sa création, et 30 ans après les premières réflexions sur la nécessité d’organiser l’islam de France. Dans son livre paru en janvier 2017, « Misère(s) de l’islam de France », Didier Leschi – ancien chef du bureau central des cultes au ministère de l’Intérieur et penseur du CFCM – estime que cette instance créée en 2003, chargée de représenter les musulmans auprès des pouvoirs publics, n’a pas réussi « à asseoir une légitimité suffisante ». Cette structure « satisfait la classe politique. Au moins, on a quelque chose…Même si c’est par défaut », analyse Bernard Godard, un ancien des renseignements généraux, spécialiste de l’islam en France.

Le CFCM ne sera jamais le CRIF

Avant même d’être créé, le CFCM est victime de la manière dont il est perçu par les politiques. Ce qui d’emblée engendre une confusion. Ainsi, quand Nicolas Sarkozy devient ministre de l’Intérieur et des cultes en 2002, puis qu’il s’empare du projet de mettre en place une instance de dialogue avec la communauté musulmane, il imagine un CFCM calqué sur le modèle du CRIF, rappelle Bernard Godard, également chargé de réfléchir à la création du CFCM de 1997 à 2002 en cabinet ministériel.

« Il applique aux musulmans un raisonnement identitaire », détaille le spécialiste. « En islam, un équivalent du CRIF ne peut pas exister », poursuit-il. « C’est même impossible par essence. Le CRIF se réfère à une unité, à un peuple, or il n’y a pas d’identification à un peuple musulman ». En effet, la communauté musulmane est extrêmement hétérogène en France et doit faire face à des identités nationales multiples (turque, algérienne, comorienne, pakistanaise pour ne citer qu’elles).

Pour mieux comprendre le débat autour du CFCM, et ô combien la comparaison avec le CRIF est vouée à l’échec, il est nécessaire de rappeler quelques éléments historiques. Le CRIF est né dans la clandestinité en France en 1943, en pleine occupation allemande nazie. Ce réseau d’associations s’est donc formé autour de traumatismes communs, ceux de la déportation des juifs et de la Shoah, qui permettent de faire unité, et d’avoir un point d’ancrage très net. Le chercheur Samuel Ghiles-Meilhac note toutefois que « la lutte contre l’islamophobie pourrait être, en France, « un marqueur » pour fédérer les musulmans.

Problème de représentation

L’autre problématique à laquelle le Conseil fait face est celle de la représentation de la communauté musulmane, qui ne peut être résumée à sa dimension cultuelle. Bernard Godard se souvient qu’à l’époque de la création du CFCM, des groupes de musulmans laïcs s’étaient opposés à une telle définition de leur identité, refusant d’être défini par leur religion.

Si les musulmans de France ne parviennent pas à s’identifier au CFCM, c’est précisément parce qu’il repose uniquement sur la question religieuse. « Ce qui fait défaut c’est une expression intellectuelle, il faut parvenir à transcender les appartenances », propose Bernard Godard. Une évolution que prône l’actuel président du CFCM estimant qu’il « doit s’ouvrir davantage envers les jeunes, les femmes, les intellectuels, les penseurs musulmans, la société civile ».

De même, les résultats des scrutins ont dès la création du CFCM suscité une polémique. En 2003, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), proche des Frères musulmans, bénéficie d’un bon réseau de militants et obtient 13 sièges au Conseil sur 41. La liste de la Grande Mosquée de Paris (GMP), elle, n’arrivera qu’en quatrième position. Des tensions se font sentir au sein du CFCM. La presse française, elle, rapporte que ces résultats suscitent des interrogations chez les musulmans de France : « De nombreux croyants se désolidarisent d’un CFCM qui érige l’UOIF en porte-parole de l’islam de France, alors que l’immense majorité des musulmans de l’Hexagone – 90% d’après les chiffres du ministère de l’Intérieur – ne sont pas pratiquants », rappelle un article de l’Express en décembre 2004. Les musulmans dit « culturels » (ceux qui ne sont pas impliqués dans la vie de l’islam comme culte) sont « effectivement assez surpris… Plutôt désagréablement », se souvient Bernard Godard. Cet épisode est révélateur de la mainmise des intégristes sur les modérés, puis de la difficulté de mettre en place une telle instance qui rassemble.

Depuis, l’UOIF a été mis sur la touche, accusé par Manuel Valls, l’ancien Premier ministre, de prôner un islam fondamentaliste. Mais il faut se rappeler qu’il a aussi servi les instrumentalisations politiques. En 2003, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et des cultes, fait de l’UOIF un interlocuteur privilégié, ce qui permet -au passage- à cette organisation de redorer son blason. Une fois président, puis candidat à sa réélection, Sarkozy retournera sa veste : l’UOIF n’est plus fréquentable.

Influence des pays étrangers

Dernier écueil, quatorze ans après sa création, il est reproché au CFCM de manquer d’indépendance. Dès les premières élections au CFCM, les différentes sensibilités s’accusent d’ingérence venant d’Algérie, du Maroc ou de Turquie. On reproche encore aujourd’hui au CFCM d’être téléguidé par ces pays.

« Ceci est un vieux fantasme qu’il faut démystifier une fois pour toutes ! », rétorque Anouar Kbibech, l’actuel président du CFCM. « Bien-sûr, des Fédérations ou des Grandes Mosquées qui sont au CFCM peuvent avoir des rapports privilégiés et des partenariats avec tel ou tel pays musulman, tels que l’Algérie, le Maroc, la Turquie, … etc. », concède le président du CFCM, mais ces pays contribuent à « apporter des réponses concrètes et appréciables aux attentes et aux besoins des musulmans de France. Ceci est particulièrement le cas, par exemple, pour la mise à disposition des imams détachés en France par ces pays ». De son côté, Bernard Godard estime que « tant que le CFCM ne sortira pas de cette logique, ce sera compliqué ».

http://www.tsa-algerie.com/20170314/france-musulmans-peinent-a-etre-influents/ http://www.tsa-algerie.com/20170314/france-musulmans-peinent-a-etre-influents/



Mardi 14 Mars 2017


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