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France : les journalistes du quotidien Le Monde en grève


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Les employés du journal Le Monde, le quotidien français de centre-gauche le plus lu, ont déclenché une grève d’un jour pour s’opposer à de futures suppressions d’emplois et à la cession de plusieurs publications associées. Environ 100 employés du groupe Le Monde ont manifesté à l’extérieur du siège social du quotidien à Paris.


Samedi 19 Avril 2008

Par Kumaran Ira et Alex Lantier




L’édition du mardi du journal n’est pas parue en raison du débrayage de journalistes. Au même moment, quelques employés du site web du journal Le Monde, Le Monde Interactif (www.lemonde.fr), une entité à part à l’intérieur du groupe Le Monde, refusaient de mettre à jour le site avec les articles de l’édition papier par solidarité avec leurs collègues.

La grève de 24 heures a pris place après que la direction du Monde eut annoncé le 4 avril un important plan de redressement voulant procéder à la suppression de 129 emplois, dont 90 dans la salle de nouvelles, soit un quart des journalistes du quotidien, afin de réduire les pertes et résoudre le problème d’endettement du journal.

Eric Fottorino, éditorialiste du quotidien et directeur général du groupe Le Monde, a dit aux employés que les suppressions massives d’emplois étaient la seule façon de maintenir le journal à flot. Dans un article publié dans Le Monde du 4 avril, Fottorino et son adjoint David Guiraud ont écrit : « Les refuser [les décisions du plan de redressement], c'est assurément s'interdire toute chance de succès et mettre en péril l'avenir du groupe. »

Le plan de redressement prévoit aussi la cession de publications « non stratégiques » ou déficitaires du groupe Le Monde, telles que Fleurus Presse (publications jeunesse), les Editions de l’Etoile (qui publient le journal cinématographique Cahiers du Cinéma), le mensuel Danser, et le réseau de librairies La Procure.

Christine Chombeau, déléguée du Syndicat national des journalistes (SNJ) au Monde a déclaré au journal du dimanche, « Nous avons malheureusement connu d'autres plans, mais chaque fois, ils étaient basés sur le volontariat. Là, la direction se réserve le droit de refuser des départs volontaires et envisage tout de suite des licenciements autoritaires. C'est une rupture totale avec les habitudes de la maison. »

Un communiqué commun du 11 avril du SNJ avec les fédérations de presse de la CGT, du CFDT et des confédérations syndicales de la CGC a fait savoir : « L'inquiétude des salariés du Monde rejoint l'inquiétude de toute une profession en proie aux mêmes attaques dans tous les titres de presse. Il n'existe pas une rédaction qui ne connaît des réductions d'effectifs, des conditions de travail dégradées, des pressions économiques. »

Dans une assemblée générale du 14 avril, Le Monde a voté une motion pour négocier un nouveau plan avec la direction. La motion fut adoptée à l’unanimité : 251 votes pour, aucun contre et 4 abstentions. La motion exigeait également que la direction s’abstienne de congédiements forcés et de la cession d’autres actifs du Groupe Le Monde. La motion réclamait aussi que la direction évite des mises à pied involontaires et une liquidation des autres actifs du Groupe Le Monde.

Dans une entrevue du 14 avril avec AFP-TV, Eric Fottorino a répondu qu’il « comprend l'émotion des salariés du Monde, et même la partage », avant d'ajouter qu'il était « déterminé » à mener à bien le plan de redressement. Il a dit que c’était sa « responsabilité d’inscrire dans ce plan la possibilité de congédiements forcés, » ajoutant : « C'est la réussite du plan qui conditionnera l'indépendance du Monde. »

Le 15 avril, les employés de Fleurus Presse et de Télérama se sont réunis en assemblée générale et ont voté en faveur de la grève. Ils commenceront jeudi. Il y aura une autre assemblée du personnel du Monde le 16 avril.

L’invocation par Fottorino de l’indépendance de la direction et de la rédaction comme étant le motif pour congédier un quart des journalistes du Monde est tout à fait cynique.

Les troubles financiers du journal sont en grande partie dues aux 150 millions d’euros de dettes que le journal a contractés depuis que le Groupe Le Monde a offert, publiquement et pour la première fois, des actions en 2001, lors d’une campagne massive d’acquisitions d’autres publications, d’éditeurs et de sites internet. Le Groupe afficha une perte de 15,6 millions d’euros en 2006 et de 14,3 millions d’euros en 2007. Le tirage quotidien du journal était d’environ 358.000 exemplaires en 2007, alors qu’il était de 398.000 en 2003. Cette baisse a contribué à 6 millions d’euros dans les pertes de 2007 du Groupe Le Monde.

En mai 2007, le PDG du journal, l’éditorialiste Jean-Marie Colombani, a été forcé de quitter son poste après un vote du comité des journalistes du journal s’opposant à sa stratégie d’acquisitions. Alors que sous sa gouverne le groupe a connu des pertes records, Colombani s’est octroyé un bonus de 950.000 euros.

Le groupe Lagardère, un conglomérat avec des intérêts dans les médias, l’édition, la vente au détail, l’aéronautique et la défense, dont le PDG Arnaud Lagardère est un proche collaborateur de président Nicolas Sarkozy, possède 17 pour cent du groupe Le Monde et 34 pour cent de Le Monde Interactif. Le magazine d’affaires La Tribune commentait le 14 avril : « le groupe Lagardère… est aux aguets. Il ne cache plus sa volonté de prendre le contrôle du groupe de presse avec l'espagnol Prisa (actionnaire à hauteur de 15 pour cent) si une recapitalisation est ouverte. »

Ce qui est en jeu finalement dans les plans avec les importantes mises à pied au journal Le Monde, en plus du déclin inévitable de la qualité de sa couverture de presse, c’est la perte de l’indépendance politique du quotidien et sa conversion en un simple porte-parole des dirigeants actuels de l’élite politique et du monde des affaires de France. Le Monde, jusqu’à aujourd’hui, a toujours été un paradoxe : même s’il est entièrement une publication de l’establishment, il a gardé une certaine indépendance dans ses opérations envers les besoins de propagande quotidiens de l’État.

Il a été fondé en 1944 à la suggestion de Charles de Gaulle au moment de la Libération. Il a pris les locaux et les presses du journal Le Temps, l’ancien quotidien de référence, tombé en disgrâce à cause de sa ligne collaborationniste durant l’occupation de la France par les nazis. Comme dirigeant du quotidien, de Gaulle a choisi Hubert Beuve-Méry, un ancien journaliste du Temps qui avait rejoint la résistance après avoir été pour un temps enseignant à l’École des cadres d’Uriage, créée initialement par le régime de Vichy.

Au plus haut point de la torture par les soldats français à Alger lors de la Guerre d’indépendance de l’Algérie, Le Monde a publié un rapport de la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels le 14 décembre 1957. Dans les années suivantes, Beuve-Méry et d’autres membres du comité éditorial ont souvent été la cible de tentatives d’assassinat. Lors des luttes de mai-juin 1968, Le Monde était populaire auprès des étudiants et son tirage avait alors atteint un sommet de 800 000. Après 1968, Le Monde est devenu une société essentiellement détenue par ses propres salariés, les journalistes, les pressiers et d’autres salariés détenant 49 pour cent des actions.

Le Monde a appuyé le président socialiste François Mitterand (1981-1995) lors des élections présidentielles, mais a aussi publié un compte rendu sur le sabordage d’un navire de Greenpeace sur ordre de Mitterrand dans les années 1980 pour l’empêcher de protester contre les essais d’armes nucléaires français.

Les controverses plus récentes au sujet du quotidien Le Monde ont pris une tournure encore plus acerbe et un caractère ouvertement politique.

En 2003, Philippe Cohen et Pierre Péan ont publié un long texte intitulé La face cachée du Monde, qui dénonçait le quotidien Le Monde de la droite, pour avoir révélé des secrets d’Etat. Finalement, cela a mené en 2005 à la démission de l’éditeur en chef Edwy Plenel, un ancien membre du mouvement pseudo-trotskyste, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Plenel et la LCR ont toujours un soutien au sein du quotidien Le Monde, par exemple la promotion du candidat présidentiel de la LCR, Olivier Besancenot, par la chroniqueuse Sylvia Zappi.

En 2007, Alain Minc, président du conseil de supervision de Le Monde et collaborateur de Jean-Marie Colombani, fut congédié. Minc, qui n’était pas un journaliste de Le Monde, est un homme d’affaires qui a gradué de l’École nationale d’administration, une école des élites françaises, et est devenu célèbre en 2001 après avoir été condamné pour plagiat dans sa biographie de Spinoza intitulée Spinoza, un roman juif. Il est prétendument un proche de Sarkozy, qui écoute ses conseils sur les questions médiatiques. En octobre 2007, Minc a accepté de quitter Le Monde après avoir tenté de s’imposer aux salariés en tant que dirigeant du comité de supervision même s’il n’avait pas obtenu le nombre de vote requis.

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Samedi 19 Avril 2008

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