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France : Sarkozy recherche la confrontation avec la classe ouvrière


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La France se trouve au bord d’une confrontation opposant le président de droite Nicolas Sarkozy à la classe ouvrière et qui pourrait devenir un des conflits sociaux les plus âprement disputés de la récente histoire de ce pays.


Peter Schwarz
Mercredi 14 Novembre 2007

France : Sarkozy recherche la confrontation avec la classe ouvrière
Par Peter Schwarz à Paris


Les employés de la SNCF, la société des chemins de fer d’Etat, sont entrés en grève mardi soir. Sept des syndicats représentés à la SNCF ont appelé à une grève illimitée, reconductible chaque jour par vote des salariés, les employés des transports parisiens et des entreprises énergétiques (Electricité et Gaz de France) se joindront à la grève des chemins de fer aujourd’hui mercredi

Une journée d’action est prévue mercredi prochain dans les services publics pour la défense des salaires et, le 29 novembre, les personnels de la Justice veulent manifester contre une réforme de la Justice entamée par le gouvernement. Les étudiants protestent déjà depuis des jours contre une « réforme » de l’université. Plusieurs universités sont actuellement bloquées.

Au centre du conflit se trouvent les régimes de retraites des employés des entreprises d’Etat. Ces soi-disant « régimes spéciaux », qui remontent au 19e siècle et plus loin encore permettent aux employés des entreprises d’Etat exerçant des professions particulièrement pénibles de prendre leur retraite à l’âge de 50 ou de 55 ans et de toucher une retraite complète après 37,5 années de cotisation et qui se monte à 75 pour cent du dernier salaire.

Il y a des régimes spéciaux pour plusieurs catégories professionnelles, les cheminots et les employés du gaz et de l’électricité étant de loin les plus importantes. A la SNCF, il y a 300.000 retraités pour 164.000 travailleurs actifs. Electricité et Gaz de France comptent autant de retraités que de travailleurs actifs : 145.000. Il en est de même à la RATP qui compte 45.000 retraités pour le même nombre de salariés actifs. Le déficit des caisses qui financent les régimes spéciaux est équilibré par le budget de l’Etat. Cette année, les apports financiers de l’Etat se montent, pour le seul financement des retraites de la SNCF, à 2,7 milliards d’Euros.

Du point de vue de la classe dirigeante, l’abolition de ces régimes spéciaux est la clé pour la démolition de tous les systèmes sociaux. Non pas seulement pour des raisons économiques, mais aussi et surtout pour des raisons politiques.

Les employés de la SNCF et ceux d’EDF et GDF font traditionnellement partie des sections les plus militantes de la classe ouvrière. Lorsque l’ancien président Jacques Chirac et son premier ministre Alain Juppé avaient essayé, pour la première fois en 1995, de se débarrasser des régimes spéciaux, ils avaient réagi par une vague de grèves qui avait paralysé la France pendant des semaines. Juppé avait finalement été forcé de faire partiellement retraite. Après cela, Chirac n’a plus osé toucher aux régimes spéciaux. Même lorsque l’ancien ministre des Affaires sociales, François Fillon, l’actuel premier ministre, avait imposé son impopulaire réforme des retraites en 2003 il avait épargné les régimes spéciaux.

Le président Sarkozy veut à présent réparer une erreur. « Je ne vais pas faire ce que les autres ont fait avant moi » déclara-t-il vendredi – une allusion à la retraite opérée par Chirac et Juppé. Il a fait de l’abolition des régimes spéciaux le test de la « rupture » promise dans la campagne électorale et y a attaché tout son prestige personnel. « Moi, je ne ferai pas ce que les autres ont fait avant », a-t-il dit.

Il est tout à fait inhabituel qu’en France un président se mêle de façon aussi ouverte et directe à un conflit de politique intérieure ou intervienne dans une grève. D’habitude il laisse cette tâche à son premier ministre. Il peut de cette manière maintenir ses distances et, si besoin est, changer de gouvernement en cas d’échec.

Mais Sarkozy ne l’entend pas ainsi. Son message aux cheminots est « c’est vous ou moi ». Il n’a guère laissé de possibilités de compromis ou de retraite. Le quotidien Libération a ainsi commenté la manière d’agir du président : « La victoire ou la fin prématurée du sarkozysme. C’est en ces termes, à haut risque pour lui, que le pouvoir en place pose le cadre du premier gros conflit social auquel il est confronté. »

Lors d’une visite officielle en Allemagne lundi, Sarkozy a réaffirmé sa détermination à rester ferme. Il a loué les « grandes réformes » réalisées dans ce pays comme modèle pour la France et ajouté qu’il s’agissait à présent d’avoir « beaucoup de sang froid » : « Nous avons été élus pour transformer la France, et ces réformes, nous les ferons parce qu’elles doivent être faites. »

Henri Guaino, un des plus proches conseillers du président, a été encore plus net : « Si on ne fait pas cette réforme, autant tout arrêter, car nous n’en ferons aucune », dit-il

Si Sarkozy se montrait encore conciliant il y a un an et demi, lors des manifestations de masse contre le CPE (Contrat première embauche), il se montre à présent intransigeant. Il s’efforçait à l’époque de parvenir à la présidence de la république. « Il s’agissait à l’époque de se défaire des habits d’homme d’ordre intransigeant et de rallier des suffrages à gauche. » commente le journal Le Monde. Et ce quotidien ajoute : « Aujourd’hui, l’équation est tout autre. Le moindre renoncement sur un dossier aussi emblématique pour la droite que celui des régimes spéciaux affaiblirait considérablement ses capacités à réformer le pays. »

Le journal conservateur Le Figaro note qu’en France il est de tradition qu’un président ne gagne sa véritable légitimité qu’une fois qu’il est passé par une confrontation avec la rue : « Et c’est en vainquant sur la rue, qu’il gagnera (ou pas) sa capacité à aller beaucoup plus loin dans les réformes et à mettre en œuvre la rupture qu’il annonce depuis plus d’un an. »

Le Figaro se montre confiant dans la victoire et espère que « si Nicolas Sarkozy obtient d’emblée une victoire là où tout le monde lui annonçait une impasse, la voie lui est ouverte pour la remise en cause d’une quantité de reliques désuètes du modèle social français ». Dans le conflit sur les régimes spéciaux l’enjeu est donc bien plus important que les seules retraites des cheminots.

Sarkozy peut s’appuyer dans sa confrontation avec la classe ouvrière surtout sur deux facteurs : la faillite du Parti socialiste et la complaisance des syndicats.

Sa victoire électorale en mai dernier est due en premier lieu à ce que le Parti socialiste s’est discrédité par sa politique de droite. Depuis l’élection présidentielle, ce parti est allé plus à droite encore et est miné par les disputes internes.

L’absence d’opposition quelle qu’elle soit a permis à Sarkozy de garder une certaine popularité six mois après sa prise de fonction. Selon un dernier sondage commandité par le journal Libération, 59 pour cent des gens interrogés soutiennent Sarkozy sur la question des régimes spéciaux.

Mais Libération indique aussi que le vent tourne de plus en plus contre Sarkozy. La moitié des sondés sont d’avis que sa politique de l’emploi et sa politique économique ont échoué. Sur le pouvoir d’achat ce sont même 79 pour cent, une conséquence de la hausse des prix qui cause de plus en plus de problèmes à la population. Ce sont plus que 54 pour cent des sondés qui ont une opinion favorable du président, son score le plus bas depuis l’élection présidentielle. En septembre il avait encore 66 pour cent d’opinions favorables.

Les dirigeants syndicaux sont bien conscients du fait que le conflit à propos des régimes spéciaux signifie une lutte pour le pouvoir avec Sarkozy et ils veulent l’éviter à tout prix. Toutes leurs déclarations vont dans ce sens. Ils se plaignent amèrement de ce que le gouvernement aiguise le conflit et s’en serve à des fins politiques. Ils le supplient de retourner à la table de négociation.

C’est ainsi que Didier Le Reste, leader de la CGT des cheminots, a dit dans une interview donnée à Libération qu’il regrettait « cette instrumentalisation à des fins politiciennes ». Selon lui, il y aurait « des possibilités de sortir par le haut de cette situation conflictuelle », mais pour cela il fallait « arrêter les catimini, les réunions bilatérales » et il fallait « convoquer une table ronde nationale pour engager les pourparlers ».

Jean-Claude Mailly, secrétaire général du syndicat Force ouvrière, a souligné dans Le Monde que son organisation ne souhaitait « pas a priori une jonction avec la grève des fonctionnaires » et avec le mouvement de protestation des étudiants. « Nous ne sommes pas dans un mouvement anti-Sarkozy, de caractère politique » dit-il. En outre, les régimes spéciaux des chemins de fer, de la RATP et d’EDF se distinguent selon lui fortement l’un de l’autre. C’est pourquoi il fallait mener des négociations séparées au niveau de chaque entreprise.

François Chérèque, leader de la CFDT est allé encore plus loin : « S’il y a un mélange des mouvements entre les régimes spéciaux, les fonctionnaires et je ne sais qui encore, on se réserve le droit de se retirer [du mouvement de grève]. » menaça-t-il.

Les dirigeants syndicaux ont une peur panique que le conflit sur les réformes de Sarkozy ne se développe vers un mouvement de masse qui remette en question l’autorité du gouvernement et du président. Cela déclencherait inévitablement une crise de tout le système politique sur lequel repose le pouvoir de l’élite dirigeante. Mais c’est la seule manière de gagner ce conflit. Sarkozy en a lui-même fait une question de pouvoir. Il est donc à prévoir que les syndicats vont saboter le mouvement d’autant plus ouvertement que celui-ci gagnera de l’ampleur.


wsws.org


Mercredi 14 Novembre 2007

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