Politique Nationale/Internationale

Flagornerie au parlement et insulte à l’opinion mondiale

Blair quitte ses fonctions et devient l’envoyé de la paix de Bush


La façon dont Tony Blair a quitté son poste de premier ministre en dit long sur la politique en Grande-Bretagne et dans le monde.


Mardi 3 Juillet 2007

Flagornerie au parlement et insulte à l’opinion mondiale


L’homme le plus détesté de Grande-Bretagne par une bonne longueur, sa dernière prestation au Parlement lors de la période des questions au premier ministre a ouvert la porte aux regrets nostalgiques, aux louanges mutuelles et à la flagornerie. Alors que Blair a conclu son discours en déclarant : « Je souhaite le meilleur à tous, ami ou ennemi, et c’est ainsi, c’est la fin. » L’assemblée lui a donné une ovation debout.

Le parlement n’a jamais été le témoin d’une telle chose. Même les conservateurs se sont levés et ont applaudi, avec à leur tête le chef du parti, David Cameron, qui avait auparavant donné un long hommage sentimental au premier ministre sortant et à ses prétendues réalisations.

Le déroulement de cette journée a fait mentir Blair qui avait déclaré qu’il « n’avait jamais cessé de craindre » les jours où il se présentait au parlement et que « c’est dans cette crainte que l’on garde le respect ». Comme Simon Hoggart du Guardian l’a noté, en réalité « ils ne l’ont jamais touché. Les députés ont été, à de rares exceptions, les caniches du caniche. »

Dans le même esprit, le dernier jour de Blair devant l’assemblée des députés a souligné combien on avait abandonné la prétention de faire partie de formations politiques distinctes — avec résultat que la Grande-Bretagne fonctionne maintenant, pratiquement, comme si elle n’avait qu’un parti unique.

Ce développement n’est pas récent, mais est la culmination de processus sociaux et politiques qui ont débuté en 1979 sous Margaret Thatcher. Toutefois, pour comprendre à quel point la transformation de la vie politique s’est complétée sous Blair, il est instructif de comparer le départ des deux premiers ministres.

Les deux ont été des personnalités qui ont suscité des divisions extraordinaires, et pourtant, les différences de leur départ respectif ne peuvent être plus frappantes. Devant quitter ses fonctions à cause de l’hostilité populaire et subissant un coup au sein de son propre parti, la dernière déclaration de Thatcher devant le parlement — son départ ayant été forcé par une motion de non-confiance — dénonçait le socialisme et donnait des avertissements graves que les travaillistes ramèneraient « le conflit et la confrontation » en Grande-Bretagne et qu’ils renverseraient les privatisations des principaux services publics effectuées par les conservateurs. Alors que son propre parti venait à son secours, les députés travaillistes dénonçaient leurs homologues conservateurs pour être des « hypocrites ».

S’il n’y a pas eu trace de division idéologique lors du départ de Blair, c’est pour une bonne raison. La réponse du Parti travailliste à la crise du pouvoir qui frappait le capitalisme britannique — provoquée par la profonde impopularité et les divisions du Parti conservateur — a été de finaliser l’abandon de son ancien programme de réformisme social.

L’élection de Blair en tant que dirigeant travailliste en 1994 a signifié la proclamation du « nouveau travaillisme » et l’abandon de la clause 4 de la constitution du parti sur la propriété sociale des moyens de production. En conséquence, la victoire électorale des travaillistes lors des élections qui ont suivi en 1997 n’ont pas confirmé les avertissements de Thatcher, loin de là. Blair a plutôt été son disciple sur les questions économiques et a promis de soumettre encore plus les questions sociales aux nécessités d’une économie de marché et de la concurrence mondiale.

Ce qui a été appelé la « Troisième Voie » des travaillistes, ou parfois « blairisme », n’était en réalité qu’une présentation sous un jour différent de l’orthodoxie thatchérienne. La politique économique du Parti travailliste a consisté à continuer la déréglementation, y compris en mettant un terme au contrôle de la Banque d’Angleterre par le pouvoir central, et à accroître la privatisation des systèmes de santé et d’éducation. De plus, les prestations universelles d’aide sociale ont été remplacées par un système basé sur le niveau de richesse individuelle.

L’effet net a été une redistribution des richesses sans précédents historiques des travailleurs vers les super-riches. Les mille personnes les plus riches de Grande-Bretagne ont plus que triplé leur richesse dans les dix ans où Blair fut au pouvoir. En conséquence, la Grande-Bretagne est présentement le pire parmi les pays industrialisés en terme de mobilité sociale, derrière même les Etats-Unis. L’an dernier, pour la première fois, la Grande-Bretagne a dépassé les Etats-Unis en ce qui concerne le nombre moyen des heures travaillées.

Les conservateurs ne trouvent rien dans le programme économique des travaillistes avec lequel ils puissent être en désaccord, ce qui explique la tentative de Cameron de se présenter comme l’héritier naturel de Blair et son aversion déclarée pour les disputes entre partis politiques. Le successeur de Blair, Gordon Brown, a lui aussi proclamé que « le besoin de changement ne peut être satisfait par la vieille politique » et qu’il ira « plus loin que le commandent les intérêts étroits de parti » pour « construire un gouvernement qui utilisera tous les talents » des « hommes et des femmes de bonne volonté ». Il a déjà fait des ouvertures aux démocrates libéraux, offrant à Shirley Williams — une des dirigeantes de l’ancien Parti social-démocrate, un parti né d’une scission à droite du Parti travailliste — un poste de conseillère et invitant l’ancien dirigeant du parti, Paddy Ashdown, à se joindre à son conseil des ministres. Le leader du monde des affaires, Alan Sugar, a aussi été nommé conseiller pour les affaires.

Il y a aussi essentiellement unité sur la question de la politique étrangère britannique, malgré le désastre en Irak.

Il est universellement reconnu que c’est l’hostilité populaire à la guerre en Irak et à l’occupation qui continue encore à ce jour qui a forcé Blair à quitter ses fonctions plus tôt qu’il l’aurait voulu. Et pourtant, dans son dernier discours, Blair a pu défendre sa décision de se joindre à l’assaut sous direction américaine. Personne n’était en position de l’attaquer sur ce point.

Brown et la vaste majorité du Parti travailliste ont soutenu la guerre, tout comme les conservateurs. Les deux partis ont travaillé d’arrache-pied pour s’extirper de la débâcle de l’Irak et de ses conséquences à l’intérieur. Mais il est difficile de réussir.

Jamais les critiques au sein des cercles dirigeants ne sont allées plus loin que des plaintes envers Blair pour avoir lié trop étroitement les intérêts de la Grande-Bretagne à ceux des Etats-Unis, en particulier aux néo-conservateurs de l’administration Bush. Plusieurs croient qu’il aurait été possible d’obtenir plus ou que si elle avait gardé une plus grande indépendance diplomatique, la Grande-Bretagne aurait pu devenir une influence pour contenir Washington. Personne, toutefois, n’a sérieusement proposé de rompre avec les Etats-Unis. Plutôt, la Grande-Bretagne a offert de prendre une plus grande part de responsabilité en Afghanistan pour compenser une réduction des troupes au sud de l’Irak.

Pour aller plus loin, il faudra que se développe un bloc des puissances européennes qui pourrait servir de contrepoids aux Etats-Unis. Mais malgré des inquiétudes largement répandues à Berlin et à Paris sur la façon dont Washington a déstabilisé le Moyen-Orient, la perspective d’une défaite américaine en Irak les inquiète encore plus.

Cela peut expliquer en partie pourquoi l’attitude politique si déconnectée de la réalité affichée lors des adieux de Blair au parlement s’exprima aussi dans la réaction des milieux internationaux.

Durant les derniers jours où Blair était encore en poste, l’administration Bush a tenté avec acharnement de l’imposer au Quartette du Moyen-Orient — les Etats-Unis, l’Union européenne, la Russie et les Nations unies — en tant qu’émissaire pour la « paix ». La nomination de Blair à un tel rôle constitue un acte d’indifférence cynique, encore un autre pied de nez calculé des grandes puissances à l’opinion populaire. Des millions de personnes de par le monde perçoivent Blair comme un criminel de guerre à cause de ce qu’il a fait en Afghanistan et en Irak, son opposition à un cessez-le-feu durant l’offensive d’Israël l’an dernier contre le Liban, et ses tentatives visant à encourager les luttes de factions entre les palestiniens. Son nom est synonyme de promotion de la guerre au Moyen-Orient au nom de l’administration Bush.

Mais c’est précisément pour cette raison que les Etats-Unis ont mis de l’avant sa candidature pour remplacer l’ancien président de la Banque mondiale James Wolfensohn. Il est l’homme de Washington, ayant pour tâche d’établir à tout prix son hégémonie sur les réserves de pétrole du Moyen-Orient.

Tous le savent. La Russie était clairement opposée à la nomination de Blair, tout comme l’Allemagne, qui n’avait été informée qu’à la dernière minute. Et malgré tout, après un court délai, Blair fut choisi — pour causer plus de dégâts et de souffrances contre les peuples du Moyen-Orient.

Plusieurs commentateurs ont été étonnés de la façon dont Blair a quitté le 10 Downing Street et été assigné à son nouveau poste. Jonathan Freedland du Guardian nota qu’étant donné que la « réputation de Blair était entachée à jamais par l’invasion de 2003 », sa « sortie gracieuse » et « la manière dont il fut choisi » laissaient « perplexe ».

« Existe-t-il un précédent à cela ? » s’est-t-il demandé, mentionnant qu’Anthony Eden de Grande-Bretagne n’avait pas survécu à la crise de Suez de 1956, que le président Lyndon Johnson était « dépassé par son intensification de la guerre du Viêt-nam » et que la « guerre du Liban de 1982 avait eu un effet semblable sur Menachem Begin ».

« Le cas de Blair ne concorde pas avec ces exemples » a-t-il poursuivi, déclarant que son assignation en tant qu’émissaire au Moyen-Orient « laisse croire qu’il aurait réussi à être réhabilité instantanément, du moins au sein des dirigeants mondiaux ».

Blair peut continuer d’occuper un important poste politique, car il n’est pas, au véritable sens du terme, un politicien britannique — ce qu’il confirma immédiatement en déclarant qu’il allait quitter son poste de député de Sedgefield.

Pas plus que sa dépendance envers Bush ne fait de lui — à proprement parler — un politicien américain. Plus justement, il est la créature politique d’une oligarchie financière mondiale qui dicte la politique économique et sociale aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et à travers le monde — sur la seule base de son propre enrichissement personnel.

Le départ de Blair coïncida avec la sortie d’une étude de 71 pays par la banque d’investissement Merrill Lynch et la société de conseil Capgemini, dévoilant comment les 100.000 personnes les plus riches du monde avaient presque réussi à s’isoler du reste de la société. Selon l’étude, pour l’an dernier, la « mondialisation de la création de richesse » avait vu la richesse de la « valeur nette des plus riches individus » croître de 11,4 pour cent — haussant leurs avoirs totaux à 37.200 milliards $, plus de 15 fois la production annuelle de l’économie du Royaume-Uni.

Cette couche est non seulement désintéressée par la situation à laquelle fait face la très grande majorité de l’humanité — ses propres fortunes dépendent de la continuation de son appauvrissement.

Les développements politiques qui ont pris place aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne au cours des deux dernières décennies étaient en quelque sorte une première historique, en ce sens que la domination de cette minuscule et fabuleusement riche couche fut atteinte le plus rapidement et de la manière la plus achevée dans ces deux pays. Mais le même développement se déroule à travers l’Europe et internationalement. Son impact le plus significatif a été le réalignement fondamental de la politique officielle vers la droite et la perte de représentation des masses de la population qui en a résulté.

Durant des années, le départ éventuel de Blair était présenté comme une possibilité de changement de cap et de gouvernement plus à l’écoute des sentiments de l’électorat. Plutôt, l’image officielle de Blair en tant qu’homme politique chevronné et la servilité du parlement envers lui ont confirmé que — sur les questions fondamentales de l’agression impérialiste et de la réaction sociale — tout se poursuit comme par le passé. Ainsi, la rupture entre les travailleurs et l’establishment politique au complet provoquera nécessairement un réalignement politique inverse dans la classe ouvrière — un réalignement vers la gauche devant être basé sur une perspective anti-impérialiste et socialiste.

(Article original anglais paru le 29 juin 2007) wsws.org


Mardi 3 Juillet 2007

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