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Faux-débat « Contradictoire » sur France Inter


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« Contradictoire », nouvelle et énième « chronique » de France Inter propose de mettre en scène « 2 personnalités, 2 points de vue opposés sur le fait d’actualité de la semaine » [1]. Si le principe de ce type de faux-débat est d’orchestrer caricaturalement un affrontement entre deux gloseurs, il arrive parfois que le concept de l’émission s’effondre dès lors que sont conviés deux journalistes omniprésents que rien n’oppose.


Olivier Poche
Mardi 24 Octobre 2006





Le grand écart entre l’image que souhaite se donner France Inter, résumée par son slogan « la différence », et le contenu de ses programmes, se fait de plus en plus évident, à la fois parce que cette image est celle d’une exigence accrue - celle d’un service public presque idéal - et que la réalité s’aligne, notamment dans les nouveautés de la rentrée 2006, sur les standards des grandes radios privées. Les titres de certaines émissions symbolisent pleinement ce décalage entre l’image et le contenu. « Service public », par exemple qui se consacre exclusivement à la société de consommation, allant même jusqu’à faire des citoyens des « consommateurs de politique » [2], « Esprit critique », qui s’attache à mettre sur le même plan tout et n’importe quoi sous prétexte de « culture », sans oublier « Le Franc Parler », où la langue de bois est souvent de (grande) rigueur.

Ainsi, on aurait pu simplement sourire de ce « Contradictoire » du 30/09/06, s’il n’était symptomatique des dérives d’une station qui semble s’être fixée pour objectif principal de vider de leur substance les mots évoquant ce qui devrait être les missions d’un « service public » bien compris. On se doute qu’un « débat » entre Jacques Julliard, éditorialiste au Nouvel Observateur et Jean-Michel Thénard, directeur-adjoint de la rédaction de Libération, sur le retrait de Lionel Jospin (« pourquoi ? ») et l’absence de « désir Jospin au PS » (affirmation de Pierre Weill qui répondait à la question, et la plaçait sur le terrain stérile d’une psychologie de comptoir, avant même le début des “hostilités”) ne pouvait mener bien loin. Cette question sans trop d’intérêt, caractéristique de ce superflu qui prime sur le fond en temps de campagne, aurait pu donner lieu à un vrai faux-débat dans les règles, on eut mieux : la preuve que le débat « contradictoire », sur France Inter, s’accommode parfaitement de deux “débatteurs” qui s’accordent sur tous les points. Démonstration.

Jean-Michel Thénard résuma d’emblée l’essentiel de son propos dans une formule très travaillée : « Ben je pense que simplement Jospin pensait être le recours, en fait il était l’homme d’un temps qui n’a plus cours ». S’appuyant sur une analyse de « cette mystique française [...] qui voudrait que pour être élu il faut avoir été battu deux fois », il en déduit que « Lionel Jospin se pensait le mieux placé », et conclut : « ça n’a pas fonctionné parce qu’il y a une aspiration au changement ». Réplique sans concession de Jacques Julliard : « Oui, c’est vrai qu’il y a eu un véritable encéphalogramme plat autour de l’arrivée, enfin le retour, enfin la tentative de retour de Jospin ». Raison avancée cette fois : « les Français considéraient qu’il avait fait son temps et qu’il fallait changer ».

Jean-Michel Thénard tente alors de se distinguer quelque peu : « Ce qui m’a frappé moi c’est que Lionel Jospin, il est resté dans une logique d’homme d’appareil. En fait quand il parlait, il parlait essentiellement aux militants socialistes ».

Peine perdue, Jacques Julliard s’en amuse : « Ca va même si loin, parce que sur ce point je suis... [rire] d’accord avec Jean-Michel Thénard. C’est que dans sa lettre où il explique aux militants socialistes pourquoi il ne sera pas candidat, il dit, je rapporte en substance, il y a eu des pressions extérieures qui se sont exercées sur l’appareil socialiste et notamment l’opinion publique. [3] C’est tout de même extraordinaire de dire ça. C’est vraiment une incompréhension totale du climat psychologique dans lequel nous vivons... une espèce de... de délit d’opinion qui... qui se fait autour de la notion de sondage à l’heure actuelle au parti socialiste au point que toute forme de popularité est assimilée à quelque chose de dangereux ».

A partir de cet instant, Jean-Michel Thénard comprend qu’il ne pourra plus feindre l’affrontement : « Et il faut rappeler que Jospin a été lui-même l’objet de bons sondages en 1995, qui ont fait que il a été désigné candidat socialiste contre Emmanuelli... »
- Jacques Julliard : « Parfaitement ! »
- Jean-Michel Thénard : « ...qui avait de moins bons sondages, donc quand Jospin condamne la démocratie d’opinion, dit de Ségolène Royal que en fait elle cède à l’air du temps d’une certaine façon [...] je pense que Jospin est pour le coup en dehors de la plaque si vous me permettez l’expression, mais surtout que ça lui permet de ne pas aller au fond des choses. Le fond des choses, c’est quoi ? »

Le fond des choses, c’est le fond de la pensée de Jean-Michel Thénard et de Jacques Julliard, c’est ce qui remuait derrière les énormités et autres balivernes qu’ils échangent depuis cinq longues minutes, gaspillées à évoquer un Jospin déjà oublié au lieu de les employer à s’extasier sur LA candidate : « Le fond des choses c’est quoi ? C’est que Ségolène Royal elle est la première d’une certaine façon au sein du PS à avoir essayé de répondre à la question : pourquoi Lionel Jospin n’a pas eu le soutien de l’électorat populaire en 2002 ? Elle est la première à avoir sur l’insécurité, sur les 35 heures, de façon incidente sur la carte scolaire, à avoir posé ce type de question ».

Jacques Julliard ne veut pas être en reste : « Oui ! vous ne trouvez pas, Jean-Michel Thénard, qu’il y a tout de même quelque chose d’étrange dans le fait que Ségolène Royal, qui est après tout une élève [...] de François Mitterrand, se comporte comme une sorte d’héritière de Michel Rocard dans le parler vrai, dans la dénonciation de l’appareil [...] ».

Mais Jean-Michel Thénard dispose d’une formule dont il fait cadeau à son interlocuteur : « Je pense qu’elle est la synthèse du rocardodelorisme d’une certaine façon... ».
- Jacques Julliard : « Oui moi je suis... ».
- Jean-Michel Thénard : « ...Elle parle vrai comme Rocard, et en même temps pour le moment, elle a une ligne - on va voir, on va voir dans les mois qui viennent... »
- Jacques Julliard : « Voilà ! »
- Jean-Michel Thénard : « ...elle a une ligne qui peut rappeler celle de Delors ».

Pierre Weill intervient alors pour recentrer le débat : « Juste un point encore : finalement, les militants du PS ne voulaient pas peut-être d’un perdant et aussi d’un homme peut-être trop âgé, on veut une nouvelle génération ? » On le voit, ce n’est pas Pierre Weil qui apportera une voix discordante, sa question reprend en réalité ce que les deux compères ne cessent de dire depuis le début. Mais ces derniers n’entendent pas revenir à Jospin ; ils tiennent leur sujet et ne le lâcheront plus :

- Jean-Michel Thénard : « Je crois qu’on a beaucoup entendu aussi les militants socialistes dire : “Un, on veut gagner” et que pour eux, cette envie de gagner qui est aussi le slogan de Royal “Désirs d’avenir”, ça passe par un renouvellement, et effectivement ce renouvellement pour une fois, enfin pour la première fois depuis très longtemps, on risque d’avoir deux quinqua qui vont être en finale de l’élection présidentielle, c’est un progrès, c’est pas une assurance de bonne politique, mais c’est un progrès. » Puisqu’on vous le dit !
- Jacques Julliard : « Autrement dit, ce n’est pas simplement une comparaison implicite qui a été faite entre Jospin et Ségolène, c’est que les gens ont dit “à tout prendre il vaut mieux gagner avec Ségolène que perdre avec Lionel”. »

Après cette confondante analyse, on était en droit d’attendre une réaction de Jean-Michel Thénard, et Pierre Weill la sollicita. On ne fut pas déçu :
- Pierre Weill : « Jean-Michel Thénard ? »
-Jean-Michel Thénard : [un temps] « Oui euh... je suis d’accord avec Jacques Julliard ».

Ainsi se termina « Contradictoire », un faux-débat faussement... contradictoire. Curiosité statistique : dans ce “débat” consacré au retrait de Jospin, les deux éditorialistes citèrent 17 fois Jospin, 13 fois Royal, 4 fois Sarkozy, mais ils ne daignèrent pas évoquer une seule fois le nom de Fabius ou celui de Strauss-Kahn, pourtant encore en course pour le « renouveau » au PS.



[1] Source : site officiel de France Inter.

[2] Expression d’Isabelle Giordano, dans l’émission du 14/09/06, intitulée « la com’ des politiques : info ou intox », avec comme débatteurs F. Tapiro le responsable de la campagne de Sarkozy et F. Degois, journaliste qui s’occupe essentiellement d’assurer celle de Ségolène Royal sur France Inter - un débat instructif et incisif comme on s’en doute.

[3] Jacques Julliard fait bien de rapporter « en substance », ce qui lui permet un raccourci révélateur : Jospin dénonce dans sa lettre des pressions exercées « au nom de l’opinion ». Distinguer « sondage » et « opinion », « cote de popularité » et « popularité », n’est pour Jacques Julliard qu’un vieux préjugé.

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Mardi 24 Octobre 2006

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