Propagande médiatique, politique, idéologique

Fascisme, islam et grossiers amalgames


Alors que les Etats-Unis s’enlisent en Irak et que ce pays sombre dans la guerre civile, l’administration Bush continue de justifier ses interventions au Proche-Orient au nom de la lutte contre le « fascisme islamique ». Ce cadre idéologique permet de ranger dans la même catégorie des mouvements disparates, d’Al-Qaida au Hezbollah en passant par les Frères musulmans.


par Stefan Durand


Stefan Durand
Lundi 8 Janvier 2007

Fascisme, islam et grossiers amalgames

« Ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses. La loi, le pouvoir, le maître, le monde, la rébellion, la foi. Ils peuvent ainsi faire des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. » En cela, « ils cassent le travail consistant à “former” des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. » En 1977, Gilles Deleuze dénonçait ce qu’il appelait la « pensée nulle » des « nouveaux philosophes ». Trente années plus tard, ces penseurs toujours « nuls » mais plus vraiment « nouveaux » et toujours pas « philosophes » se retrouvent à l’avant-garde pour propager en France, sur la base de « mélanges grotesques », le concept creux de « fascisme islamique ».

On pourrait se contenter de passer outre si ce concept n’avait pas été utilisé publiquement par le président des Etats-Unis, M. George W. Bush, le 7 août 2006, et à l’occasion d’autres discours officiels américains, dans lesquels on regroupait des organisations fort différentes les unes des autres (Al-Qaida, les Frères musulmans, le Hamas, le Hezbollah...), faisant de ces mouvements les « successeurs du nazisme et du communisme ». La requalification de la « guerre contre le terrorisme » en « guerre contre le fascisme islamique », et donc l’inscription des mouvements fondamentalistes musulmans dans la lignée de ce qu’on a appelé au XXe siècle, sans distinctions, les « totalitarismes », n’est pas innocente. Elle vise à relégitimer des politiques bellicistes, en se fondant sur des amalgames et sur les vieilles ficelles de la « politique de la peur ».

La paternité du néologisme « islamo-fascisme » a été revendiquée dans l’hebdomadaire néoconservateur The Weekly Standard par le journaliste Stephen Schwartz (1), qui collabore par ailleurs à un site Internet très controversé, FrontPage magazine, de David Horowitz. Toutefois, n’ayant utilisé le terme pour la première fois qu’en 2001, ce n’est donc pas Schwartz qui a inventé l’expression, mais l’historien Malise Ruthven en 1990, dans le quotidien britannique The Independent (2). Et Christopher Hitchens a popularisé la formule aux Etats-Unis. Journaliste brillant, autrefois à gauche, il s’est rallié à la guerre contre l’Irak du président Bush. Mais c’est probablement à l’orientaliste Bernard Lewis (3), conseiller de la Maison Blanche, mû par une forte hostilité envers l’islam, qu’on doit son cheminement jusque dans un discours officiel du président. Schwartz se considère d’ailleurs comme un disciple de Lewis.

Des mouvements transnationaux

Si l’on se fonde sur les traditionnelles définitions théoriques formulées par des experts du fascisme (Hannah Arendt, Renzo De Felice, Stanley Payne ou Robert O. Paxton), on s’aperçoit qu’aucun des mouvements islamistes regroupés par le président Bush dans l’expression « islamo-fascisme » ne correspond aux critères. Non pas que la religion soit incompatible avec le fascisme. Si Payne estime que le fascisme a besoin pour se développer d’un espace séculier (4), Paxton et d’autres lui rétorquent que cela ne vaut que dans le cas européen. Il peut bel et bien exister un fascisme musulman, comme d’ailleurs un fascisme chrétien, un fascisme hindou et un fascisme juif. Toutefois, les mouvements montrés du doigt par l’administration Bush n’entrent pas dans cette catégorie. L’islamisme doit être appréhendé comme un phénomène contemporain, nouveau et distinct. Certains éléments du fascisme traditionnel peuvent assurément être décelés dans des mouvements fondamentalistes musulmans : la dimension paramilitaire, le sentiment d’humiliation et le culte du chef charismatique (dans une mesure toutefois relative et peu comparable avec les cultes du Duce ou du Führer). Mais toutes les autres dimensions (nationalisme expansionniste, corporatisme, bureaucratie, culte du corps...), fondamentales, du fascisme font généralement défaut. Les mouvements islamistes sont souvent transnationaux, et donc bien loin du « nationalisme intégral » qui caractérisa les fascismes européens des années 1930. Le fascisme était, par nature, impérialiste et expansionniste. Or, s’il est vrai que des cellules d’Al-Qaida opèrent dans de nombreux pays et que certains mouvements islamistes rêvent d’une reconquête de l’Andalousie ou de la Sicile et de la restauration du califat, des formations comme le Hamas et le Hezbollah, si contestables que puissent être leurs orientations religieuses et certaines de leurs actions armées (en particulier les attentats contre des civils), sont en lutte contre des occupations territoriales. De son côté, le régime des talibans en Afghanistan s’apparentait davantage, par son absolutisme religieux, aux théocraties obscurantistes du Moyen Age qu’aux régimes fascistes ayant émergé dans les pays industrialisés à la suite de la première guerre mondiale.

La dimension corporatiste - relation quasi fusionnelle entre l’Etat, les entreprises et les corps de métiers -, inhérente au fascisme, fait également défaut dans le contexte islamique (la relation étroite, en Iran, entre les commerçants du bazar et le régime ne peut lui être comparée). De plus, les mouvements islamistes ne sont pas, en général, soutenus par le complexe militaro-industriel d’un pays, même si, en Iran encore, l’articulation entre l’Etat religieux et la puissante industrie militaire pourrait laisser penser le contraire.

Mais cette articulation existe aussi dans des pays qu’on ne saurait qualifier de « fascistes », par exemple les Etats-Unis, la France ou le Japon.

Disposer d’un « Etat partisan » représente une condition nécessaire à l’exercice d’un pouvoir de nature fasciste. Or les groupes islamistes ciblés sont le plus souvent des organisations non étatiques, en marge du pouvoir de leur pays, ou persécutés par ce dernier. Par ailleurs, si paradoxal que cela puisse paraître pour des mouvements idéologiquement structurés par la religion, les aspects idéologiques apparaissent souvent secondaires chez ces organisations islamistes, alors que Raymond Aron soulignait la « place démentielle » de l’idéologie dans tout système totalitaire, lequel reposait selon lui sur un « primat de l’idéologie (5) ». Les mouvements islamistes instrumentalisent la religion et cherchent à s’en servir comme d’une idéologie, mais il n’y a pas volonté de créer un « homme nouveau », comme ce fut le cas en Europe. Il s’agit plus de vieux archaïsmes religieux ou sociétaux que d’une idéologie globale et cohérente. De surcroît, le succès populaire de ces mouvements découle souvent de facteurs autres qu’idéologiques. A titre d’exemple, le vote Hamas ne reflète pas une adhésion du peuple palestinien à l’idéologie religieuse de ce mouvement, mais serait surtout la résultante d’un vote-sanction contre la corruption du Fatah. Au Liban, nombreux sont ceux qui soutiennent le Hezbollah sans souscrire pour autant à son discours islamiste. Et les intellectuels qui appuient ces mouvements le font généralement en dépit de leur idéologie, non par adhésion à l’islamisme. En revanche, le fascisme et le nazisme, en tant qu’idéologies, ont séduit des intellectuels par milliers, dont certains très éminents.

Al-Qaida, par exemple, ne peut se prévaloir que de rares soutiens de cet ordre, et son discours, des plus sommaires, rappelle davantage celui des phénomènes sectaires anciens que celui des régimes fascistes européens.

Le fascisme et le nazisme étaient des mouvements de masse, fondés sur une politisation et un consentement des foules, alors que les organisations islamistes, en dépit de tous les éléments propices, comme la crise économique et l’humiliation généralisée, se heurtent dans la plupart des pays musulmans à des sociétés civiles attachées à leurs libertés. Le nombre de ceux qui soutiennent les mouvements fondamentalistes musulmans en Afrique du Nord n’est pas beaucoup plus élevé que le nombre de ceux qui, en Europe, soutiennent les mouvements de la droite extrême. Le mouvement Al-Qaida ne parvient à séduire qu’une partie très réduite des musulmans.

Dans chacun des pays musulmans sommeillent, sous des dictatures fréquemment inféodées aux Etats-Unis, des sociétés civiles extraordinairement vives, non pratiquantes et antitotalitaires. En outre, comme l’écrit Paxton : « Ce qui nous empêche essentiellement de succomber à la tentation de taxer de fascistes les mouvements islamiques fondamentalistes comme Al-Qaida et les talibans est qu’ils ne sont pas le produit d’une réaction contre des démocraties dysfonctionnelles. Leur unité est davantage organique que mécanique, pour reprendre la célèbre distinction d’Emile Durkheim (6). Par-dessus tout, ces mouvements ne peuvent pas “renoncer aux institutions libres”, n’en ayant jamais eu (7). » On pourrait évoquer bien d’autres éléments permettant de récuser cette analogie avec le fascisme : pas de monopole de l’information (même en Iran ou en Arabie saoudite, malgré le strict contrôle du pouvoir religieux, des brèches existent qui laissent passer le souffle d’une certaine liberté), pas de darwinisme social, pas d’économie dirigée ni de mobilisation planifiée de l’industrie, pas de monopole des armes... Le cas de la République islamique d’Iran est certes problématique. M. Mahmoud Ahmadinejad peut s’appuyer sur un « Etat partisan », contrôle très étroitement les médias par l’intermédiaire d’un ministère de la culture et de l’orientation islamique, et mobilise son économie - planifiée - ainsi que son imposant complexe militaro-industriel.

Peut-on pour autant parler, même dans ce cas, d’islamo-fascisme ? Pas vraiment, tant les contre-pouvoirs demeurent nombreux et la société civile vigilante. Le président iranien doit composer avec le Majlis (Parlement), et il lui a fallu plusieurs mois pour obtenir de celui-ci la confirmation de certains ministres. Le numéro un de l’Etat iranien, le « guide suprême », l’ayatollah Ali Khamenei, a par ailleurs soumis les décisions du gouvernement de M. Ahmadinejad à l’aval du Conseil de discernement, dirigé par M. Hachémi Rafsandjani, qui n’est autre que le candidat défait par M. Ahmadinejad à l’élection présidentielle.

M. Ahmadinejad doit aussi composer avec l’ancien président, le « réformateur » Mohammad Khatami, lequel conserve une popularité non négligeable. L’éditorialiste Tzvi Barel soutient dans Haaretz que les diatribes anti-israéliennes du président iranien « s’expliquent en fait par les tensions idéologiques et les rapports de forces au sein de la République islamique (8) ». Enfin, le « populiste » Ahmadinejad a beaucoup de mal à séduire les élites, et une grande partie de la société civile iranienne est déterminée à lutter contre l’emprise des ultraconservateurs.

Si le terme générique d’« islamo-fascisme » paraît incongru, cela ne signifie pas que l’imprégnation fasciste soit absente en contexte islamique. Les mondes arabe et musulman comptent un nombre considérable de dictatures et de régimes autoritaires que l’on pourrait qualifier de fascisants, souvent alliés des Etats-Unis dans leur « guerre mondiale contre le terrorisme ». Les dictateurs d’Azerbaïdjan, d’Ouzbékistan, du Kazakhstan et du Turkménistan, quatre Etats musulmans, sont curieusement épargnés par les critiques américaines, bien que le caractère semi-fasciste de ces régimes saute aux yeux. La monarchie saoudienne est en odeur de sainteté à Washington, malgré son fondamentalisme et son obscurantisme religieux, son appui à des mouvements islamistes radicaux et ses outrances. Le soutien à la politique extérieure américaine paraît valoir excuse de toutes les dérives autocratiques et fascisantes. Désormais absous dans les chancelleries occidentales après avoir renié son turbulent passé, comme le réclamait Washington, le colonel Mouammar Kadhafi a pu célébrer le trente-septième anniversaire de son arrivée au pouvoir en appelant au meurtre de ses opposants, sans que nul ne s’en émeuve en Occident (9).

Le terme « fasciste » pouvait-il se justifier à propos de la dictature du président Saddam Hussein, des baasistes et de leurs moukhabarat (services secrets) en Irak ? Sans doute. Le régime de M. Hussein était un régime ultranationaliste, reposant sur le culte démesuré du chef, ne distinguant pas entre les sphères publique et privée, et de surcroît expansionniste. Lors d’une conférence au Koweït en 1987, Edward W. Said avait mis en garde les gouvernants du Golfe : « En continuant de soutenir financièrement Saddam Hussein, vous vous rendez complices de ce fascisme arabe, dont vous finirez par être les victimes. » Ce n’est que le 2 août 1990, après l’invasion de leur pays, que les dirigeants koweïtiens le comprirent.

Anciens alliés de Washington

L’hypocrisie est encore plus frappante si l’on songe que ceux que l’on qualifie aujourd’hui d’« islamo-fascistes », notamment les néotalibans afghans, étaient, durant leur lutte contre les Soviétiques dans les années 1980, encensés à Washington comme les « équivalents moraux » des Pères fondateurs des Etats-Unis (10). Les Frères musulmans égyptiens ont été eux aussi très généreusement aidés par les services de renseignement britanniques et américains. Et le gouvernement israélien a favorisé les Frères musulmans en Palestine (avant la naissance du Hamas) pour endiguer le pouvoir du Fatah, des marxistes et de l’Organisation de libération de la Palestine. On peut et on doit critiquer avec détermination certains mouvements obscurantistes et fanatiques qui, dans le monde musulman, ont recours au terrorisme, mais sans pour autant employer des termes provocants et datés comme « nazislamisme » ou « islamo-fascisme », qui stigmatisent des populations entières en établissant une relation directe entre leur religion et les partis extrémistes qui l’ont instrumentalisée au nom d’objectifs politiques. Refuser un concept frauduleux ne signifie nullement que l’on doive s’interdire de critiquer les crimes des islamistes et leur vision du monde. Le brillant intellectuel pakistanais Eqbal Ahmad n’a-t-il pas fait preuve d’un courage exceptionnel en défendant devant des foules pakistanaises en colère l’écrivain Salman Rushdie, menacé de mort par une fatwa iranienne ?

Toutes ces considérations n’ont que peu d’importance aux yeux des jacksoniens (11) et des néoconservateurs qui dominent la politique extérieure des Etats-Unis, pour qui l’usage de l’expression « fascisme islamique » est surtout utile en raison de sa charge émotionnelle. Elle permet de semer la peur. Or c’est là que réside l’un des principaux dangers. En accréditant l’idée que l’Occident combat un nouveau fascisme et de nouveaux Hitler, on prépare l’opinion à accepter l’idée que la guerre peut et doit être « préventive ». La réponse à la « menace fasciste », massive, se trouve donc justifiée quelles qu’en soient les conséquences en termes de vies humaines. « Les Alliés ont bien bombardé Dresde », répliquèrent certains néoconservateurs à ceux qui critiquaient le largage par les F-16 israéliens de centaines de bombes à sous-munitions sur des quartiers civils libanais.

L’acharnement à vouloir « nazifier » son adversaire n’a rien d’inédit. Périodiquement, les médias occidentaux découvrent un « IVe Reich » et un « nouveau Führer ». Successivement Gamal Abdel Nasser, Yasser Arafat, Slobodan Milosevic, M. Hussein et à présent M. Ahmadinejad ont été comparés à Hitler. Nasser était appelé le « Hitler du Nil ». Menahem Begin qualifiait Arafat de « Hitler arabe ». Aujourd’hui, le président iranien et ses philippiques négationnistes offrent un terrain fertile aux manipulations des médias. C’est ainsi que le néoconservateur iranien Amir Taheri, ancien collaborateur du Shah, a diffusé une « nouvelle » selon laquelle l’Iran s’apprêterait à faire porter l’étoile jaune aux juifs iraniens. Bien que fausse, elle a fait la « une » du quotidien conservateur canadien The National Post, avec en gros titre : « Le IVe Reich ». Que cette information ait été vigoureusement niée par les juifs iraniens eux-mêmes et par toute la presse n’a rien changé à l’affaire. Le « coup médiatique » a réussi, et des centaines de milliers de Canadiens et d’Américains sont désormais convaincus que les juifs iraniens portent une étoile jaune.

Ce qui sera fort utile si les Etats-Unis décident de lancer une nouvelle guerre préventive contre l’Iran... Les utilisateurs de l’expression « islamo-fascisme » ont en commun de vouloir en découdre et de poursuivre les actions armées menées au nom de la « guerre mondiale contre le terrorisme ». Au fil des ans, l’historien britannique Lewis a popularisé la notion selon laquelle les Arabes et les « Orientaux » ne comprennent que la force. Il aurait été bien inspiré de lire Arendt, qui écrivait :

« Nonobstant tous les espoirs du contraire, il semble qu’il y a un argument que les Arabes sont incapables de comprendre : c’est la force (12). » Unir sous une seule bannière, celle d’« islamo-fascistes », des dizaines de mouvements disparates, souvent en conflit les uns avec les autres, et ayant des objectifs très divers, permet d’enraciner le mythe d’un complot islamiste mondial, d’occulter les questions géopolitiques purement profanes, et donc de ne plus évoquer les causes qui ont entraîné la naissance de la plupart de ces mouvements. Notamment les occupations coloniales et les conflits territoriaux dont seule une juste résolution peut permettre d’assécher le terreau sur lequel prospère le terrorisme islamiste contemporain.

On singe à peu de frais les postures churchilliennes et on se permet symétriquement de traiter de « munichois » tous ceux qui s’opposent à ces guerres aussi absurdes que contre-productives. Au lieu de voir en eux des esprits lucides, on les présente comme autant d’« idiots utiles », incarnations modernes d’Edouard Daladier et de Neville Chamberlain signant en 1938 les accords de Munich avec Hitler. « Rien n’est pire que les prétendues leçons de l’Histoire, lorsqu’elle est mal comprise et mal interprétée », disait Paul Valéry.




Lundi 8 Janvier 2007


Commentaires

1.Posté par 100% AFRO le 08/01/2007 13:13 | Alerter
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Racistes, les Marocains ?
Publié le: 31-12-2006

«Aâzzi», «draoui» «hartani», des insultes que les Noirs résidant au Maroc entendent souvent, quand ils ne sont pas agressés à coups de pierre dans la rue.

Au début des années 2000, avec des flux migratoires importants venus d’Afrique subsaharienne, mis en exergue par les médias, un climat de xénophobie marquée s’est installé.
Les femmes sont moins racistes.

Maroc, terre d’accueil, d’hospitalité et de tolérance. Un cliché souvent rabâché. Pourtant, aujourd’hui, au Maroc, il existe une tendance xénophobe voire raciste. Il est des milieux où il est admis que le racisme anti-Noir fait partie de nos mœurs, où il est banalisé. Les étrangers originaires des pays subsahariens résidant dans notre pays, noirs donc, sont évidemment les premiers à en souffrir.

Le recensement de 2004 a estimé à 7 000 le nombre d’étudiants venus de ces pays et qui vivent au Maroc de façon régulière. Entre 8 000 à 15 000 personnes y résident d’une manière irrégulière selon les estimations des observateurs qui ont travaillé sur le sujet. Et les Marocains, du moins un certain nombre parmi eux, éprouvent un malin plaisir à les ridiculiser, à les railler dans la rue en raison de la couleur de leur peau.

Certains chauffeurs de taxis refusent même de les prendre en course. Sans vouloir généraliser, les témoignages recueillis ne laissent planer aucun doute sur l’existence d’un racisme, latent ou manifeste, au sein de la population marocaine.

Dans la rue, un racisme primaire

Antoine, d’origine camerounaise, est âgé de 41 ans, dont 16 ans passés au Maroc. Il a d’abord suivi les cours d’une école de management, avant de faire l’Ecole d’Etat des infirmiers de Marrakech.

Quand on lui demande s’il est ou a été l’objet de racisme de la part des Marocains, Antoine a beaucoup de choses à dire. Il n’a pas ressenti ce racisme pendant son parcours estudiantin, ce n’est qu’après avoir épousé une Marocaine, acheté un appartement en copropriété à Casablanca (boulevard de la Gironde), raconte-t-il, qu’il a été la cible d’un racisme qu’il qualifie d’«épouvantable».

Certains voisins, dans son immeuble, n’hésitent pas à utiliser, en parlant de lui, des mots comme moussakh (sale), aâzzi (nègre), hartani (homme de second rang) et aâbd (esclave).

Les choses se sont encore dégradées le jour où Antoine a ouvert, dans le même immeuble, une petite infirmerie pour exercer son métier. L’hostilité à l’égard d’Antoine et de sa femme, Meriem, Marocaine, est alors montée d’un cran. Les insultes à caractère raciste pleuvent dru.

Pour lui mener la vie dure, ses voisins n’hésitent pas à colporter sur lui des ragots fabriquées de toutes pièces : «Ils m’accusent d’avoir un cybercafé à la maison, de ne pas payer mes impôts (comme s’ils étaient des agents du fisc), d’héberger des Africains clandestins, d’exercer le métier d’infirmier sans autorisation. Ils ont cassé les vitres et crevé les pneus de ma voiture... Combien de fois ne les ai-je pas entendus, derrière mon dos, jurer qu’ils “finiraient par renvoyer ce nègre chez lui”».

Le même traitement raciste a été réservé à trois autres Subsahariens qui ont loué un appartement dans le même immeuble, sous prétexte qu’ils étaient célibataires. Or, d’autres célibataires marocains habitent le même immeuble, qui ne sont pas le moins du monde inquiétés. Les voisins d’Antoine sont-ils donc tous racistes ?

Non, loin de là, répond Antoine. «Plusieurs habitants ne sont pas d’accord avec ces agissements discriminatoires, mais ne le montrent pas, préférant plutôt se solidariser avec leurs compatriotes. D’autres frappent à ma porte en catimini pour une piqûre ou un médicament, ou m’appellent en pleine nuit, mais en cachette, pour me demander d’examiner un malade souffrant de fièvre ou de diarrhée...».

Meriem, la femme d’Antoine, n’est pas non plus à l’abri. Ce comportement «xénophobe» est honteux, tempête-t-elle. «Je suis allé plusieurs fois au Cameroun, l’accueil qu’on me réserve là-bas est d’une chaleur humaine indescriptible. Si ce n’était mon mari qui s’y oppose, nous aurions déjà quitté le Maroc pour aller vivre là-bas».

Sur le boulevard Oulad Ziane, des dizaines de familles africaines élisent domicile dont un grand nombre d’étudiants. Esi, une Congolaise de 25 ans, en fait partie.

Elle se plaint du concierge de l’immeuble où elle réside, qui lui a refusé, par exemple, l’utilisation de l’ascenseur le jour du déménagement. Raison : le concierge a eu peur des représailles des autres copropriétaires marocains.

Heureusement que l’un d’entre eux, Abdallah, est intervenu in extremis pour barrer la route au concierge. Bacar, Sénégalais, lui, est journaliste de son état. Il vit au Maroc depuis 17 ans.

Il n’a observé aucun comportement raciste à son égard dans son milieu professionnel. Il subodore toutefois que ses collègues n’en sont pas exempts mais ne le manifestent pas au travail. Toujours est-il que ce racisme, il l’a vécu plus d’une fois à l’extérieur, dans la rue.

Un jour, il prend rendez-vous avec un responsable marocain pour les besoins d’une enquête dans le cadre de son travail. Ce dernier ne sait pas que son interlocuteur est noir. Quand il l’a en face de lui, il se rebiffe. Bacar s’entend souvent traiter de draoui dans la rue, et il a été exposé maintes fois à des jets de pierre quand il habitait dans un quartier populaire.

Il se souvient encore de ce jour où un enfant le traite de aâzoua (nègre) devant ses parents sans que ces derniers ne réagissent. Bacar lui caresse les cheveux et lui dit sur un ton affectueux : «Ce n’est pas ta faute mon fils, mais celle de tes parents qui ne t’ont pas bien éduqué». Les parents, eux, ont fait la sourde oreille.

A Dakar, ajoute Bacar, il connaissait beaucoup de Marocains, mais ceux qu’il rencontre à Casablanca sont différents. En classe, il n’a jamais vu un Marocain blanc s’asseoir à côté d’un noir.

Pour les Noirs français, les choses sont plus supportables

Le racisme anti-Noir est-il si ancré dans la société et la culture marocaines ?

Richard et Olivier, respectivement manager et directeur commercial d’une société spécialisée en nouvelles technologies de l’information et de la communication à Casablanca, sont français de nationalité, Guadeloupéens d’origine, noirs de peau. Au terme de deux années passées au Maroc, ils ont déchanté. Le pays de la tolérance dont ils ont entendu parler quand ils étaient en France n’est pas celui qu’ils découvrent sur le terrain.

Le pire est que ces Marocains qui les traitent de haut changent d’attitude quand ils apprennent que ces Noirs sont français. «Dans la rue, on a affaire à un racisme primaire épouvantable : mais quand des gens me traitent de aâzzi, je les traite, moi, de pauvres crétins», enchaîne Richard.

Ce qui aggrave les choses, ajoute Richard, c’est qu’en plus d’être racistes, certains Marocains profitent de la moindre occasion pour arnaquer les étrangers, quelles que soient la couleur de leur peau et leur nationalité. Arnaque, hypocrisie aussi : «Ils nous prennent pour des imbéciles : les mêmes personnes qui peuvent vous faire un scandale parce que vous buvez de l’alcool, vous les surprendrez en train de boire en cachette.

Quant à l’Administration, les portes s’ouvrent comme par magie dès qu’on montre nos passeports». Sa nationalité française, Richard ne la révèle jamais au premier venu. « Je ne veux pas que les gens soient respectueux envers moi parce que je suis français, mais parce que je suis un être humain comme eux, au-delà de la couleur et de la nationalité».

Un bémol : selon Richard, les femmes sont beaucoup moins racistes que les hommes, plus tolérantes. Certaines ont noué une relation avec avec un Noir. Sauf que, dans ce cas, la famille peut s’opposer à un éventuel mariage car on n’accepte pas de Noirs dans la famille, surtout s’il est non musulman. Mais Richard, lui, malgré son sévère réquisitoire contre les Marocains, a fini par épouser une Marocaine, une métisse dont le père est noir, mais qui n’a jamais accepté que sa fille en épouse un.

Cette dernière a, depuis, coupé toute relation avec sa famille. «Les Marocains ont une fâcheuse manière de juger les gens avant de les connaître», estime- t-il.
Pourquoi ce racisme ? Profond sentiment de supériorité qui puise ses racines dans l’histoire esclavagiste du Maroc de l’Antiquité comme le prétendent certains ?

La pratique de l’esclavage a été interdite depuis mais jamais abolie de façon officielle dans les pays du Maghreb. Toujours est-il, qu’il perdure toujours, en ce début du XXIe siècle, dans certaines familles marocaines, un sentiment de supériorité vis-à-vis des hommes de couleur, fussent-ils marocains.

Et cette relation raciste maître-esclave, on la retrouve encore chez certaines familles aisées qui traitent leurs bonnes ou leurs jardiniers, noirs ou blancs, comme des personnes de second rang. Les témoignages des Noirs victimes d’actes racistes au Maroc attribuent ce comportement surtout à un manque d’éducation qu’ils qualifient tous de «terrible».

«Qu’il y ait eu des esclaves noirs au Maroc, et que les Marocains continuent dans leur subconscient de se considérer comme des maîtres supérieurs aux noirs, c’est leur affaire, mais nous n’avons pas, nous, à en payer le prix», s’indigne Olivier.

Des Marocains, dans leur subconscient, continuent de se considérer comme des maîtres supérieurs aux Noirs

Pour d’autres, ce racisme n’est perceptible que dans les classes populaires. Pour Walter, originaire du Congo Brazaville, étudiant au Maroc depuis deux ans, les personnes cultivées sont ouvertes d’esprit.

Dans les quartiers populaires, par contre, il y a les autres, ceux qui ne veulent avoir aucun rapport avec les étrangers d’Afrique, et qui les regardent de haut. Tout dépend aussi du comportement des Africains eux-mêmes, nuance Walter. «Moi, peut-être à cause de mon caractère extraverti, je suis très bien accueilli et j’ai même été à plusieurs reprises président du bureau des étudiants.

Si on s’ouvre, on fera un grand pas vers l’intégration. Personnellement, j’ai pas mal d’amis marocains. J’étais en Algérie, je dirai que les Marocains sont plus ouverts que les Algériens et moins égocentriques.» Au Maroc, il s’agit plutôt d’un racisme primaire, confirme Mehdi Lahlou, enseignant chercheur et auteur de plusieurs études sur les migrations irrégulières (voir entretien en page précédente).

Les Marocains, selon lui, ont la fâcheuse manie de se sentir meilleurs que les autres. «S’ils prononcent des mots et font des gestes déplacés qui font du mal aux autres, c’est plus par ignorance et naïveté que par préméditation ou méchanceté.» Les médias publics audiovisuels, pour leur part, n’arrangent guère les choses en déformant l’image de ces Noirs d’Afrique subsaharienne, ajoute-t-il.


JAOUAD MDIDECH
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