Propagande médiatique, politique, idéologique

Fantasmes de revanche –Vengeance et barbarie dans le film de Tarantino Inglourious Basterds

Shossanna, ou Samson revisité



Gilad ATZMON
Dimanche 20 Septembre 2009

Fantasmes de revanche –Vengeance et barbarie dans le film de Tarantino Inglourious Basterds

Tarantino parvient à surmonter le décalage manifeste entre « l'innocence juive »  cinématographique et la « réalité meurtrière » du nationalisme juif. Il le fait grâce à une œuvre de fantaisie. Dans son histoire imaginaire, le Juif est un sujet vindicatif. Il est un sauvage scalpeur emblématique se livrant à des  représailles, un meurtrier aux motivations bibliques. Dans la dernière épopée de Tarantino, pour la première fois, le Juif diasporique ressemble à son neveu israélien. Grâce au concoctage d’ une fiction cinématographique, l'histoire est devenue un continuum homogène où passé juif et présent israélien sont unifiés au sein d'une expédition implacable de vengeance suicidaire. Si les films ressemblent bien au travail du rêve et de l'inconscient, le dernier film de Tarantino peut être saisi comme un appel au réveil, il éclaire quelque chose que nous nous acharnons à réprimer et à nier.

Face à cela Inglourious Basterds s’inscrit dans la tradition des films hollywoodiens sur la Deuxième Guerre mondiale. Dans le film, une unité spéciale d’Américains juifs (les Inglourious Basterds, les Salopards infâmes) atterrit dans la France occupée uniquement pour montrer aux nazis ce que sont des représailles juives. Ils tendent des embuscades à des patrouilles nazies et ensuite tuent leurs prisonniers, faisant preuve d’une brutalité suprême, que ce soit en scalpant les nazis morts ou en tuant les survivants en écrasant leur crâne avec une batte de base-ball. Les Salopards vont toujours laisser un Allemand en vie pour qu’il puisse témoigner de leur implacable brutalité et ainsi répandre la nouvelle de la terreur juive. Avec une baïonnette, ils vont  graver une croix gammée sur le front du survivant, afin de rendre les nazis identifiables par tout un chacun après la guerre. C'est sans doute une variante moderne de la marque de Caïn, mais c’est quelque part une bande d’ «humains infâmes», qui prennent le rôle de Dieu.





La scène d'ouverture du film nous emmène dans la France sous occupation allemande (en  1941). Le colonel Hans Landa (Christoph Waltz) de la Waffen-SS alias « le Chasseur de Juifs », interroge un producteur laitier français sur les rumeurs selon lesquelles il cacherait une famille juive de producteurs laitiers. Le colonel Landa parvient à briser le paysan français qui avoue cacher des juifs sous son plancher. Le colonel Landa ordonne alors à ses hommes de tirer à travers le plancher, les tuant tous, sauf l’adolescente Shoshanna (Mélanie Laurent), qui parvient à s'échapper dans les bois1.

Trois ans après son évasion, Shoshanna réapparaît à Paris, ayant pris une nouvelle identité. Elle devient également propriétaire d'un petit cinéma. Le film atteint son paroxysme quand Shoshanna célèbre l'occasion de venger la mort de sa famille. Elle commet un acte suicidaire héroïque, brûlant à mort l’ensemble des dirigeants et du haut commandement nazis ensemble qui se trouvent rassemblés dans son petit cinéma pour regarder le dernier film de propagande nazie de Goebbels. Tandis que les nazis brûlent vifs et que le théâtre est consumé par un incendie, le visage de Shoshanna envahit l'écran, son rire satanique retentit, et elle informe la foule  nazie en train de cramer : « Voilà le visage de la vengeance juive. » D’un point de vue juif,  l’acte suicidaire  de Shoshanna peut être perçu comme une référence au héros biblique Samson qui renverse le temple philistin sur lui-même, tuant vieillards, femmes et enfants. Dans le dernier Tarantino, au lieu de voir des nazis brûler des Juifs, c’est en réalité le Juif qui brûle les nazis à mort derrière des portes verrouillées.





Juif contre nazi

« Inglourious Basterds vient de me faire sourire pour toujours. Quentin Tarantino est juste et chaque Juif doit lui écrire un mot de remerciement. Voici le mien. »
Sarah Silverman sur Twitter.

On peut se demander comment il se fait qu'un producteur juif affilié à Israël et au sionisme ait pu porter un tel film qui dépeint les Juifs sous un jour horrible. La réponse est en fait très simple. Les sionistes aiment se considérer comme vindicatifs et impitoyables. En Israël, Samson, qui n'est rien moins qu'un meurtrier génocidaire est considéré comme un héros éternel. Il a même réussi à obtenir un bataillon de Tsahal à son nom. Ce n'est un secret pour personne que le fantasme du châtiment imprègne profondément la psyché sioniste et la politique israélienne. Le "Plus jamais ça" est là pour suggérer aux Israéliens que les Juifs ne seront plus jamais envoyés comme des agneaux à l'abattoir. Ce que cela signifie dans la pratique est que les Juifs se défendront et frapperont aussi fort que possible. Les représailles sont un élément clé pour comprendre le comportement israélien. Pour autant que le film donne une image horrible du Juif vindicatif, il se trouve que les juifs et les sionistes en arrivent à soutenir le film et même à l’aimer.

Mais Tarantino ne s'arrête pas là. Il offre également une critique sévère de l'identité juive en faisant une comparaison entre les protagonistes juifs et nazis.





Contrairement aux protagonistes unidimensionnels juifs en proie à la vengeance (les Salopards et Shoshanna), les nazis de Tarantino sont pour la plupart complexes et multidimensionnels.

Pour commencer, ils présentent une dualité, voire une contradiction entre l'individualité et le rôle collectif. Tandis que les protagonistes juifs présentent une conviction où le personnel et le tribal sont unifiés pour exercer les représailles, le colonel Landa,  le « Chasseur de Juifs » SS  balance entre l'hédonisme la soumission meurtrière nazie. C’est également un Autrichien très bien élevé, cultivé, charmant. Et pourtant, en quelques secondes, il peut se transformer en une bête monstrueuse. Il interprète son rôle en termes de productivité : il «  fait son travail ». En fin de compte, il est un détective et sa tâche est de débusquer les Juifs de leurs cachettes. Landa est même prêt à admettre qu'il est doué pour cela parce qu'il est capable de « penser comme un Juif »: il peut prédire comment des gens qui «manquent de dignité» vont se comporter. À la différence des protagonistes juifs qui ne parlent aucune langue étrangère, le colonel Landa est immergé dans la culture occidentale. Il parle couramment anglais, français et italien en plus de sa langue maternelle allemande. À la différence des protagonistes juifs qui sont axés sur rien d'autre que la vengeance, Landa trahit finalement le 3ème Reich, juste pour mettre un terme à la guerre et avoir la paix en Europe. Inutile de mentionner qu'il réussit également à assurer son avenir dans le même souffle, en négociant avec un haut gradé usaméricain.





Fredrick Zoller (Daniel Brühl), est un autre exemple d'identité nazie multidimensionnelle. Zoller est un jeune Allemand héros de guerre de la Wehrmacht, vedette du dernier  film de propagande de Joseph Goebbels . Bien que Zoller soit une machine à tuer décorée, il est loin d'en être fier. Il avait tué en état de légitime défense. Son vrai amour va au cinéma. C'est au cinéma qu’il rencontre Shoshanna et tombe amoureux d’elle, inconscient de son ascendance ou de son plan de vengeance. Alors que Zoller peut facilement se détacher de son rôle d’héroïque soldat nazi ou même de machine à tuer, Shoshanna n'est nullement prête à envisager ne serait-ce que la possibilité [de renoncer à son plan de vengeance, NdT]. Elle est programmée pour accomplir sa mission. Elle finira par lui tirer dans le dos et par tuer les dirigeants nazis.





Le symbolisme de Tarantino : ébauche de guide

Symbolisme et Histoire - Comme mentionné plus haut, pendant le film, les Salopards gravent des croix gammées sur les soldats allemands qu’ils autorisent à survivre à cette épreuve.

Ce n'est pas vraiment un secret que l'histoire de la Seconde Guerre mondiale est loin d'être largement accessible ou librement discutée. Plutôt que d'essayer d'élaborer sur le sens de l'histoire et la dynamique historique, nous sommes soumis à une saturation croissante de symbolisme et même à une législation qui indique quelles opinions sont autorisées et lesquelles ne le sont pas. «Terreur», «nazis» et «fascisme» sont évidemment «les méchants». «Démocratie» et «liberté» sont les «bons». Tarantino remet ici cela sérieusement en cause. Graver des symboles (croix gammées) sur le front des gens est une manière de maintenir l’ hégémonie. À ce qu'il semble, nous avons juste assez de pouvoir pour dicter une «vérité». Si nous étions plutôt intéressés par le sens de notre histoire, nous serions en mesure d’empêcher l’Empire anglophone de répéter son crime de Dresde à Hiroshima, au Vietnam, en Irak et à Gaza.





Le Golem - À un certain moment, le haut commandement nazi est convaincu que «Le Juif  Ours», un « chasseur de nazis  jouant de la batte de baseball» est en fait un Golem vengeur, convoqué par un rabbin en colère. Dans la légende juive, le Golem est une créature faite d'argile et à laquelle la vie est insufflée par des incantations magiques. Dans le film, «Le Juif Ours» est en fait le sergent-chef Donny Donowitz (Eli Roth), commandant en second des Salopards. La référence au Golem est assez significative. À ce qu’il semble, même les nazis ne peuvent pas croire qu'un  humain puisse se révéler être aussi brutal envers un autre humain. Toutefois, le symbolisme peut même être plus grand encore. Le Golem a le mot hébreu 'Vérité’ gravé sur son front. Pour les Salopards  la notion de vérité est la «vérité», qu’ils parviennent à imposer aux autres en gravant des croix gammées sur leurs fronts.





Le Goy de Shabbat- Le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt), commandant des salopards, est un Goy usaméricain qui n'a rien à voir avec le judaïsme ou la judéité. C’est un officier à l’épais accent du Tennessee poussé par le désir de vengeance. Cela peut soulever quelques questions : pourquoi Tarantino a-t-il laissé un cow-boy goy commander les Salopards juifs ? Il est possible que Tarantino tente de suggérer que le lieutenant Raine est juste un exutoire (ou «mercenaire par procuration ») pour des représailles juives. Aussi dévastateur que cela puisse paraître, ses relations avec ses subordonnés juifs  peuvent ressembler aux relations entre Bush et ses faucons néoconservateurs. Il est difficile de décider si le lieutenant Raine subit une judaïsation, ou si c'est lui, qui est le sauvage sanguinaire capitalisant sur la vengeance juive. Une chose est assez claire, au vu de l'imagerie cinématographique de Tarantino, la combinaison de l'Usamérique et des Juifs est loin d'être une promenade humaniste de santé.





Le film et le rêve

Plutôt que de regarder le contenu d'un rêve, on peut imaginer le rêve nous regardant comme son «contenu de la réalité». Il se trouve que dans le rêve, c’est habituellement nous et notre soi-disant réalité psychique qui sommes regardés et même scrutés. L'interprétation des rêves est, dans la plupart des cas, basée sur l'hypothèse que dans le rêve, des vagues de pensées involontaires sont là pour faire la lumière sur le noyau de notre être. Il est là pour porter à notre attention ces choses que nous réprimons et nions. Cette idée évoque le retour de  Slavoj Zizek au slogan des années 1960 : «la réalité est là pour ceux qui ne peuvent pas affronter le rêve».





Le film ressemble au rêve. Pour autant que nous ayons tendance à nous croire être les spectateurs, de temps en temps, c’est en fait nous qui sommes regardés. Le dernier Tarantino est un exemple classique de cela. Il est là pour élever la conscience vers le royaume des pensées que nous nous acharnons à éviter. Il soulève des questions qui sont considérées comme tabou. Il nous donne l'occasion de jeter un regard sur nous-mêmes du point de vue de l'inconscient. Par le fantasme il dessine notre réalité. Comme dans le rêve, Inglourious Basterds déplace et remodèle les événements sans aucun engagement dans une quelconque vérité historique, il ne s'engage pas non plus dans des faits bien acceptés.

Il ne suit aucune forme de narration connue, et pourtant il fournit du sens. Le succès du film est peut-être dû à sa capacité à communiquer avec quelque réalité présymbolique (Le Réel lacanien). Il nous dépouille de notre symbolisme, de notre ordre symbolique.

En tant qu’œuvre d'art, il nous rapproche de l'Être. Par la violence, il touche à notre noyau éthique et éveille notre soif de bonté. Pour la première fois nous arrivons à transcender la contradiction que nous nous imposons à nous-mêmes en fermant les yeux sur l'origine du sionisme et la barbarie et le bellicisme à l'échelle mondiale. 
  
 Grâce à l’imagination nous parvenons à regarder le mal dans les yeux et c'est exactement là où Tarantino termine son film. Dans la dernière scène, la caméra prend la place des yeux du lieutenant Raine. Nous regardons essentiellement comment le lieutenant Raine découpe sadiquement avec sa baïonnette le front du colonel Landa. En langage cinématographique, nous regardons avec horreur, comment finalement le lieutenant Raine nous grave à tous des croix gammées.





L'inconscient, selon Lacan, c’est le discours de l'autre. C’est cette vérité douloureuse que j’essaie de cacher à l'autre tout en sachant que cette dissimulation est impossible. Dans une perspective juive, Inglourious Basterds aurait dû être perçu comme le cauchemar d'un mauvais rêve devenant réalité. Il est presque impossible de nier que Tarantino est en train de crier: «l'Empereur est nu»: il n'est ni une victime ni un innocent. Le fait que de nombreux Juifs ne le voient pas cela et, au lieu de cela, finissent par chanter les louanges du film, peut être une autre indication inquiétante de ce que l'identité collective sioniste a réussi à se détacher de toute notion de réalité humaniste reconnue. Aussi triste que cela puisse paraître, cela explique le soutien institutionnel apporté par le monde juif  à Israël. Cela peut également expliquer pourquoi les sionistes comme collectif ont échoué à intérioriser le sens de la Shoah. Au lieu de chercher la grâce en eux-mêmes, les sionistes continuent à s'engager dans la chasse aux nazis et à graver sur d'autres diverses étiquettes et des symboles.





Pendant trop d'années, les lobbys sionistes à travers le monde ont réussi à démanteler toute critique d'Israël. Ils ont réussi à transformer l'histoire de la Seconde Guerre mondiale en zone réservée juive de recherche interne. Ils ont réussi à transformer notre connaissance du passé en un échange symbolique, mais quelque part ils n’ont pas réussi à réduire le rêve au silence. C'est là où Tarantino entre en scène. Par un produit fantasmé, il réussit à nous dire de quoi est faite notre réalité.

Tout comme les Inglourious Basterds, Shoshanna et les Israéliens (qui se sont rassemblés sur les collines autour de Gaza pour voir leur armée semer la mort) prennent plaisir à leur vengeance, il est possible que, grâce à deux heures et demi de thérapie dirigée par Tarantino nous puissions, après tout, apprendre à jouir de nos symptômes et dire haut et fort: ça suffit comme ça. Assez de vengeance et de barbarie vétérotestamentaire. Au lieu de cela, nous voulons la grâce et la miséricorde.





1 - À propos de producteur laitier, déjà là, Tarantino s’y prend d'une manière très subtile pour définir le modèle de sa fiction à venir. Il m’est impossible de dire qu'il n'y avait pas de producteurs laitiers juifs dans la France occupée à l'époque. Toutefois, il est certainement vrai que la production laitière n'est pas exactement une occupation juive stéréotypée. Nous apprenons aussi dans  la même scène les noms des enfants de la famille juive : Shoshanna et Amos. Encore une fois, cela pourrait sembler un détail mineur. Mais en fait il est plutôt crucial. Amos n'est pas du tout un nom juif diasporique. C’est en fait un nom biblique.


Source :
Revenge Fantasies - Vengeance, Barbarism and Tarantino's Inglourious Basterds

Article original publié le 18/9/2009

Sur l’auteur

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=8731&lg=fr



Dimanche 20 Septembre 2009


Commentaires

1.Posté par enstock le 21/09/2009 14:22 | Alerter
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jamais j irai voir ce film plein de haine, à l image de ce peuple inventé et de leur pays qu'ils ont volé à des gens étrangers à leurs malheurs !!!

en 45, la justice aurait voulu que les juifs aillent s'installer en allemagne, pas en palestine, c'est quoi cette escroquerie? qu'ont donc a voir la dedans les Palestiniens?
pourkoi leurs fait on payer les crimes commis en terre chrétienne, qu'on t ils avoir avec ça ?

on a eut l' afrique du sud, on aura la Palestine, patience et longueur de temps...


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