Proche et Moyen-Orient

Faire ses comptes avec le sionisme : un débat à quatre voix

Deux poids lourds du militantisme intellectuel propalestinien interviennent dans la polémique entre Santiago Alba Rico et Raúl Sánchez Cedillo sur la responsabilité historique de l’État d’Israël dans la tragédie du Proche-Orient


Introduction : enfoncer le clou
Par Manuel Talens
Faisant partie de ceux qui pensent que le sionisme est une forme de racisme et refusant la fausse déduction selon laquelle toute attaque contre l’appareil institutionnel de l’État d’Irsaël serait une marque d’antisémitisme (alors qu’il s’agit de politique), les textes matérialistes de Santiago Alba Rico me plaisent généralement, non seulement pour le langage limpide et assuré qui les caractérise, mais aussi par affinité idéologique. J’ai donc aimé son article Israël est le danger [Diagonal, N.º 35, 19-07-2006]. Quelques semaines plus tard, j’ai lu avec inquiétude la réplique de Raúl Sánchez Cedillo, Le danger, c’est la guerre (infinie) et le fanatisme [Diagonal, N.º 38, 14-09-2006], une collection de rengaines cryptosionistes de cette gauche décaféinée qui finit toujours par apporter de l’eau au moulin de ses sophismes. L’affrontement dialectique entre les deux penseurs méritait un débat de haut niveau, me suis-je dit et, sans trop y réfléchir, j’ai demandé la collaboration de deux personnages importants dans le domaine théorique de la résístance palestinienne : l’un est Gilad Atzmon –ex-Israélien et ex-juif, musicien, écrivain et ennemi féroce du sionisme à partir d’une position non-marxiste – et l’autre est Khalid Amayreh, écrivain et journaliste palestinien respecté, collaborateur régulier de Middle East Internacional et Al-Ahram. Tous les deux ont accepté d’emblée. J’ai donc mis en marche la machine de Tlaxcala – le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique dont je fais partie -, traduisant en anglais les deux articles d’Alba Rico et Sánchez Cedillo pour les rendre accesibles à mes invités, puis traduisant en espagnol leurs réactions. D’autres membres de Tlaxcala traduisent ces quatre textes en français, en italien et en allemand (d’autres langues suivront) pour que, rapidement, la version multilingue du débat puisse être consultable sur www.tlaxcala.es et sur d’autres sites alternatifs.
Je cède donc la parole à Khalid Amayreh et Gilad Atzmon pour qu’ils enfoncent le clou d’une défense inconditionnelle et nécessaire du peuple palestinien, sans entraves sionistes, c’est-à-dire racistes. Voici donc le débat. Ami lecteur, informe-toi et participe, si tu le souhaites.


Santiago Alba Rico, Raúl Sánchez Cedillo, Khalid Amayreh et
Vendredi 27 Octobre 2006

Faire ses comptes avec le sionisme : un débat à quatre voix

par Santiago Alba Rico, Raúl Sánchez Cedillo, Khalid Amayreh et Gilad Atzmon
Introduit par Manuel Talens, traduit par Marcel Charbonnier, Fausto Giudice et Xavier Rabilloud

Un Palestinien “de l’intérieur”, un ex-Israélien et deux Européens débattent de la question de fond de la légitimité d’Israël : y a-t-il une vie après le sionisme ?



Traduit de l'espagnol par Fausto Giudice



C’est Israël, le danger

par Santiago Alba Rico



Depuis plus de soixante ans, l’Occident investit des sommes sans précédent en armement, en dollars et en paroles, à seule fin de cacher deux idées à la fois simples et terribles, lesquelles, mises ensemble, ont de quoi nous faire trembler. La première, c’est que la Palestine représente la faille morale du monde globalisé, le point de rupture sur lequel le monde est d’ores et déjà en train de se fracturer. Quant à la seconde, c’est qu’Israël constitue la plus grande menace non seulement pour la vie et la dignité des Palestiniens, mais aussi pour tout espoir de paix et de stabilité sur notre planète.




Les Palestiniens ne sont peut-être pas le peuple le plus brimé sur terre, mais ils sont manifestement le peuple le plus ouvertement brimé sur terre ; ils ne sont peut-être pas le peuple qui a le plus souffert, mais ils sont le peuple dont les souffrances sont les plus visibles, de manière continue. Paradoxalement, cette visibilité (que même les mensonges n’arrivent pas à cacher) rend les victimes encore plus vulnérables ; elle confère une sorte de dimension biblique à l’agression : l’autorité d’une intervention divine implacable, et, en face, les objets de l’ire divine, niés à la fois moralement et ontologiquement. Le résultat de ces exactions est le paradoxe suivant : plus les agressions israéliennes sont brutales, plus nous estimons coupables ceux qui en sont les victimes. Plus les Israéliens sont ouvertement hors-la-loi, plus la Résistance, et jusqu’à l’existence des Palestiniens semblent injustes et condamnables.

Aux yeux du monde, la capture légitime d’un soldat envahisseur apparaît, de fait, immédiatement comme un crime monstrueux et la cause première de la monstrueuse réponse israélienne. Une réponse qui menace de massacrer un million deux cent mille personnes et de détruire deux pays souverains ; la source religieuse de la légitimation du sionisme est ce concept euphémique que des lâches appellent « recours proportionné à la force » : à toute défense face à l’occupation répond un cataclysme, et la « disproportion » même de ce châtiment prouve bien, simultanément, l’existence de Yahweh et l’abjection de la victime.

Aucun Auschwitz n’a jamais renfermé 1 200 000 prisonniers ; mais c’est ce que fait Gaza. Aucun Auschwitz n’a jamais été ouvertement célébré ni accepté ; c’est le cas de Gaza. Ce que les nazis ont caché – manière pour eux de rendre leurs victimes sacrées – Israël l’exhibe sans honte – manière pour lui de rendre son agression sacrée. La publicité du crime alimente les ressources religieuses et extralégales qui gisent au cœur du sionisme, offrant au monde sa justification controuvée. Mais Israël ne pourra pas indéfiniment poursuivre cette agression religieuse devant toute l’humanité sans susciter des rébellions, son propre effondrement, voire les deux.

Israël n’est peut-être pas l’État le plus injuste et criminel de l’Histoire, mais c’est un État qui perpètre ses crimes depuis le plus longtemps sans discontinuer et avec la plus grande impunité. Il est né d’un crime, et chaque minute de la « normalité » de ses citoyens est contemporaine d’un nouveau crime. Il a en permanence ses origines criminelles devant les yeux, et il vit en permanence dans la généralisation de sa violence originelle, comme ces malédictions des tragédies grecques. Au cours d’une interview, remontant à 1984, Ariel Sharon disait qu’il était prêt à tuer un ou deux millions d’Arabes si cela pouvait faire en sorte qu’Israël devienne un « pays normal », avec un passé immoral, certes, mais avec un présent propre et décent. Il entendait, par là, que les Palestiniens sont nos « Indiens », nos « Morisques », nos « juifs ».

Eh bien non ! : tant que vos « juifs » palestiniens résisteront, vous serez condamnés à vivre en permanence dans votre passé criminel (et à devoir équilibrer ces origines criminelles avec vos origines « mythologiques » : l’Holocauste). Ce faisant, vous serez obligés de violer toutes les lois, de tuer des enfants dans leur lit, de démolir des maisons, de déraciner des vergers, d’ériger des murailles, de kidnapper des femmes, de bombarder des mosquées, d’enfermer des millions de personnes dans des ghettos où elles seront condamnées à tenter de survivre et de se morfondre dehors, de tuer des milliers de personnes de faim et de soif, de devenir fous à cause de cette hubris de Yahweh… et d’exporter votre terreur au Liban, en Syrie et peut-être en Iran. Votre loi implique nécessairement ce dilemme mortel : soit la Domination, soit l’Apocalypse.

Dans sa forge, Israël met le mépris de la vie propre à Al Qaïda, le « fondamentalisme » de l’Iran, l’ancien racisme de l’Afrique du Sud, l’arsenal nucléaire de la Corée du Nord, l’ancien nationalisme colonial de la Belgique et la puissance militaire de la Chine. Cette concentration inouïe de tous les dangers, incrustée dans la région la plus fragile et la plus convoitée de la planète, est soutenue – militairement et politiquement – par les États-Unis, une superpuissance impérialiste débridée. Elle est également admise tant par l’Union européenne que par la plupart des gouvernements du reste du monde, y compris les régimes arabes tyranniques et ineptes. Ceux qui ne voient pas le danger, dans cette conjonction d’éléments, hurlent leur prière à l’Ange Exterminateur.

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier



Le danger : une guerre sans fin, plus le fanatisme


par Raúl Sánchez Cedillo


i[
Nous avons publié « C’est Israël, le danger », de Santiago Alba-Rico, dans le numéro 35 de Diagonal (p. 5). L’auteur affirme, dans cet article, que « depuis plus de soixante ans, l’Occident investit des sommes sans précédent […] à seule fin de cacher deux idées […] : que la Palestine représente la faille morale du monde globalisé, le point de rupture sur lequel le monde est d’ores et déjà en train de se fracturer. Quant à la seconde, c’est qu’Israël constitue la plus grande menace […] pour tout espoir de paix et de stabilité sur notre planète. » Nous répondons ici à ce texte.]i

En dépit de la difficulté inhérente à cette question, j’irai droit au but : la thèse d’Alba Rico, exposée dès le titre et parcourant son texte telle un fil rouge, est bien connue de nous tous, car elle fait partie de cette guerre de déclarations à l’emporte-pièce qui, depuis le début du vingtième siècle, accompagne la dispute territoriale entre les Arabes palestiniens et les juifs (lesquels devinrent des Israéliens, après 1948). Mais ce qu’il y a de perturbant, là-dedans, c’est que cette contribution d’un Occidental – sympathisant de la cause palestinienne et donc, du même coup, partisan du panarabisme – n’ajoute rien de nouveau à la problématique : ni de nouvelles idées, ni de nouveaux arguments, ni de nouvelles propositions ou de nouvelles approches. En lieu et place, il contribue à consolider (dans [le contexte de] notre inclination éthique aussi bien que [de] notre indignation face à une guerre sans fin dans laquelle semble s’installer aujourd’hui le conflit palestino-israélien, et [de] notre désespoir devant la souffrance ininterrompue des populations du Moyen-Orient – à la fois la haine et le fanatisme qui précisément vont [immanquablement] nous empêcher de dire ou de faire quoi que ce soit de pertinent, en tant qu’Occidentaux, quoi que ce soit qui soit autre chose que le fait d’ajouter tant notre aspiration à la vengeance que notre cécité à un conflit qui a cessé d’être [seulement] régional depuis fort longtemps. Un conflit, comme le fait observer Alba Rico, qui se dirige vers une catastrophe de nature à détruire notre capacité de résistance rationnelle et collective, et qui nous contraindra, à n’en pas douter, à recevoir en partage notre quota d’horreur et de mort. Néanmoins, il semble que cet « anti-impérialisme » débridé considère que certaines catastrophes seraient plus acceptables que d’autres…




Comparaisons

Dans son allégation, Alba Rico ne laisse de côté aucune ressource rhétorique pour approfondir la plaie de la souffrance et pour la transformer en un encouragement à la rage anti-israélienne. Toutefois, jusqu’à présent, il n’y a que dans des textes révisionnistes que nous ayons constaté des vertus heuristiques de la comparaison ainsi poussées à l’extrême, comme cette juxtaposition des capacités respectives de Gaza et d’Auschwitz à contenir des prisonniers – et, bien entendu [à en croire Alba Rico], le premier de ces « camps » est, de loin, le pire. Posons-nous, voulez-vous bien, la question suivante, sans même nous demander ce que le célèbre révisionniste Mahmoud Ahmadinejad pourrait bien en penser : quelle cause peut-elle bien avoir amené des écrivains de gauche à avoir un tel mépris tant pour la signification historique et éthique de la Shoah que pour cette invention humaine dénommée Vernichtungslager, c’est-à-dire : camp d’extermination ? Quelle cause a-t-elle bien pu conduire à une telle comparaison outrageante, qui est l’exact contraire de l’exercice tant de la mémoire que de la réflexion appliquées à la chose la plus terrible de l’histoire contemporaine ? Une chose qui, comme l’a écrit Primo Levi, a imprimé de manière indélébile sur notre peau « la honte d’être des hommes » ? Une partie de la gauche occidentale, qui se considère « anti-impérialiste », est tombée malade de fanatisme et d’imposture, devant une réalité qu’elle ne comprend plus ; alors, elle s’accroche à certains mythes, qui ne sont ni fondés sur des êtres humains réels, ni sur les causes de leur incommensurable souffrance.




Une nouvelle narration

Rien, absolument rien ne pourra empêcher que les faucons israéliens, qui sont nombreux, n’entraînent leur pays au désastre, ni que les apôtres jihadistes de diverses confessions ne coulent à jamais tant la cause que l’existence même du peuple palestinien, en tant que sujet collectif, si nous ne sommes pas capables, tout de suite, de créer da capo une nouvelle narration tant du problème palestinien que du conflit palestino-israélien qui soient susceptibles de nous permettre de penser et de pratiquer une résistance qui conduise à la paix dans la région [et dans le monde], ainsi que de réaliser une justice qui ne signifie en rien l’annihilation de l’ennemi mortel de l’autre. Mais il faudra soumettre à la critique toutes les narrations fixant les termes d’une guerre entre des peuples et des États. Il ne saurait y avoir de justification historique ni à la conquête – le « grand Israël » - ni à la « grande vengeance » encryptée depuis la fondation de l’État d’Israël dans le mot d’ordre de « jeter les juifs à la mer ».




Nationalismes

A cette fin, nous avons besoin de rigueur, c’est-à-dire du contraire de la déformation des perspectives – cette Umkehrung, dans laquelle le meilleur des Nietzsche focalisait sa bataille solitaire contre la « rabies nationalis », c’est-à-dire ces « sentiments de vengeance et de ressentiment », qui étaient déjà concentrés, à la fin du vingtième siècle, sur les apôtres d’un « antisémitisme » sorti des presses, à l’époque. Le « sionisme », tellement vilipendé, fut le fruit d’une « rabies nationalis », d’une « rage nationaliste », qui dévasta la première moitié du vingtième siècle, et causa aux juifs d’Europe la plus atroce souffrance de toute leur histoire en tant que communauté. Le sionisme et un nationalisme, c’est la volonté collective d’avoir un pays, portée par ceux qui n’en ont jamais eu, depuis la Diaspora. Le sionisme est-il pire que n’importe quel autre nationalisme, en particulier depuis la disparition du contenu progressiste de la « libération nationale » (avec son corollaire, dans l’extraordinaire conjecture, tant chez Lénine que chez d’autres auteurs : la révolution socialiste) ? De ce point de vue, le sionisme, certes, est porteur d’autant de violence qu’en comporte inévitablement la construction de toute nation.

Toutefois, le sionisme est [ici] accusé d’un « crime » : le fait d’avoir été constitué en État, en 1948, après que les Nations Unies se furent lavées les mains en pondant une résolution fixant les modalités d’un partage du territoire colonial de la Palestine, amenant des hommes politiques responsables (tant Arabes que Palestiniens) ne l’acceptant pas, à déclarer la guerre à l’État d’Israël encore dans ses langes. Ou bien alors, peut-être le crime était-il cette migration progressive de pionniers juifs, depuis le début du vingtième siècle, qui allaient s’installer en Palestine, afin d’y acheter des terres et de bâtir une communauté politique, et un futur État juif ? La Nakba [catastrophe] palestinienne a alors commencé, au moment où le rejet par des élites panarabes de ce qui avait été irréversiblement présenté comme une défaite politique et militaire qui n’a fait que s’aggraver depuis lors. Là réside la tragédie permanente, marquée par la guerre, par la résistance et les innombrables désastres politiques et diplomatiques tant des divers leaderships palestiniens que des États panarabistes, depuis la Guerre des Six Jours jusqu’à l’autodissolution de l’OLP consécutive à la signature d’Oslo.

Nul ne saurait dissimuler les terribles crimes, présents et passés, de l’État d’Israël ; l’épuration ethnique perpétrée tant par l’Irgoun que par la Haganah durant la guerre de 1948 et connue, désormais, grâce aux « nouveaux historiens israéliens », ni la folie incarnée par les élites israéliennes, voici quelques années de cela. Néanmoins, l’existence d’Israël ne saurait être remise en cause, tout au moins en tant que point de départ vers une perspective de paix et de justice. En 1968, Jean-Paul Sartre considérait « insensé » d’attribuer le « rôle de l’agresseur » à l’État d’Israël, dans la guerre de 1948. Le recours intoxiquant à la vieille histoire des « complots sioniste et impérialiste » à propos de la création d’Israël a, depuis lors, contribué – et continue à contribuer, aujourd’hui – à rendre inaccessible l’objectif historique du peuple palestinien, à savoir un État viable et démocratique, dans la région.



Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier.





Le danger, c’est le bourrage de crâne


par Gilad Atzmon



Les années m’ont appris que si les débats intellectuels et les controverses idéologiques sont censés constituer des événements éclairants, dans la plupart des cas, ils sont dans la plupart des cas emmerdants comme la pluie. Reste qu’une bonne manière d’épicer un peu un débat fadasse consiste à dénoncer les diverses méthodes et tactiques auxquelles les débatteurs ont recours. Autrement dit : plutôt que d’essayer d’évaluer ou de saisir un argument donné en fonction de ce qu’il entend éventuellement révéler, on peut s’efforcer de mettre au jour ce qu’un argument donné a pour seule fin de cacher.

Dans un article récemment publié par Diagonal sous le titre « C’est Israël, le danger », Santiago Alba Rico affirme qu’Israël représente la plus grave menace pour la paix mondiale. Il semble qu’Alba Rico retire une vision éthique de ce qu’est Israël de la dernière phase atteinte par la brutalité israélienne. De fait, à en juger au niveau d’agression atteint par Israël au Liban et à Gaza l’été dernier, il ne reste guère d’espace pour le doute. Israël est moralement en faillite.

Bien qu’Alba Rico présente une argumentation valable, pertinente, aiguisée, concise et nette, sa base de départ est quelque peu évidente. Il se contente d’accuser de meurtre l’assassin en plein jour. Néanmoins, c’est en cela que réside la très grande force de son argumentation. Des penseurs remarquables sont capables de faire en sorte que la complexité semble simple, rétrospectivement. Leur rôle consiste à crier que le roi est nu, avant que quiconque d’autre ne l’ait fait. Les grands philosophes n’ont pas besoin de raisonnements historiques. Ils se débrouillent très bien, en l’absence de toute pièce à conviction. Ils vivent très bien sans références bibliographiques et sans citations interminables. Ils se contentent de communiquer raisonnablement, en appliquant la raison. Les philosophes qui, de surcroît, s’attèlent aux questions morales, ont tendance à être en phase avec les esprits libres et éthiques. C’est là, très précisément, ce que fait Alba Rico, avec grand succès.

Alba Rico n’est pas un politicien ; il ne cherche pas à suggérer une solution au conflit, il ne lance aucun appel à « jeter les juifs à la mer ». Il se contente de faire observer qu’Israël est en train de nous conduire à une catastrophe imminente.

La tâche d’Alba Rico semble aisée ; fondamentalement, il accuse de meurtre le massacreur en plein jour. En revanche, Sánchez Cedillo vise l’impossible : dans un article publié dans Diagonal (« Le danger : une guerre sans fin, plus le fanatisme »), Sánchez Cedillo tente de réfuter Alba Rico en se faisant l’avocat d’Israël…

De fait, Sánchez Cedillo s’attelle à une tâche quasi impossible ; il se lance sur une piste que même les sionistes s’efforcent d’éviter, et ce, depuis pas mal de temps. En fait, les sionistes ne tiennent plus de « discours d’autojustification ». Avec le soutien de l’Amérique et des centaines de bombes nucléaires à leur disposition, le droit à l’existence d’Israël est maintenu à la pointe de l’épée, ou plus précisément, par des millions de bombes américaines à sous-munitions, prêtes à être lancées.

La décision qu’a prise Sánchez Cedillo de défendre une argumentation en faveur de l’existence de l’ « État réservé aux seuls juifs » [le ‘Jews Only State’, le JOS, NdT], doit donc être perçue comme une tâche héroïque. Après Jénine, après Gaza et après Beyrouth, il est extrêmement difficile d’offrir à Israël une défense et illustration morale. Sánchez Cedillo fait du mieux qu’il peut, et c’est la raison pour laquelle un examen scrupuleux de son argumentation est extrêmement important, car il nous permet d’avoir un aperçu de ce qui reste du « discours d’autojustification » sioniste.



Bourrage de crâne

Il est parfaitement établit que, dans le discours libéral démocratique d’après-guerre, celui qui domine le « signifié » et celui qui donne sa forme à la réalité. Autrement dit, si vous voulez gagner, vous devez apprendre à maîtriser la propagande. Bourrer le crâne aux gens, c’est leur dicter des signifiés. Faire de la propagande, c’est aider les gens à cesser de penser de manière indépendante et éthique. C’est détourner l’attention du public, c’est détacher l’auditoire de la réalité, c’est détacher les gens d’eux-mêmes, c’est rendre les individus aveugles à leurs propres intuitions premières.



1 – Nom de code : ‘Israël’

Les sionistes ont tendance à dissimuler le fait qu’Israël n’est rien d’autre qu’un nom de code pour un État national expansionniste aux fondements raciaux. Israël est, fondamentalement, un nom de code servant à désigner l’ « État réservé aux seuls juifs ». Israël n’est pas simplement un État-nation innocent comme tente de nous le faire accroire Sánchez Cedillo, il s’agit bien plutôt d’un État raciste, aux lois discriminatoires déjà dénoncées par Hannah Arendt dans les années 1960, et qui ne diffèrent pas catégoriquement des infâmes lois de Nuremberg.

Une fois que vous avez compris que le ‘signifiant’ Israël n’est rien d’autre qu’un ‘truc’ dont la seule raison d’exister est de dissimuler le sinistre agenda sioniste raciste, vous êtes fondé à remplacer le terme soi-disant innocent d’ « Israël » par sa signification réelle, à savoir l’ « État réservé aux seuls juifs. »

Dans son commentaire, Sánchez Cedillo suggère que « l’existence d’Israël ne saurait être remise en cause, tout au moins en tant que point de départ vers une perspective de paix et de justice. »

A première vue, cette citation semble une affirmation innocente et légitime. Toutefois, une fois le mot « Israël » remplacé par sa véritable signification idélogique, nous obtenons :

« l’existence de l’État réservé aux seuls juifs ne saurait être remise en cause, tout au moins en tant que point de départ vers une perspective de paix et de justice »…

A l’évidence, du point de vue éthique, la citation modifiée est une absurdité qui en dit long. A l’évidence, le concept d’ « État réservé aux seuls juifs » doit être remis en cause avant toute discussion à propos de « la paix » ou de « la justice ». Ce qui est très inquiétant, c’est le fait que Sánchez Cedillo, tout en le sachant parfaitement, préfère, plutôt que raisonner avec ses lecteurs, les embobiner, détourner leur attention, à seule fin de gagner la partie, tout en dissimulant la vérité.



2 – Aucun business n’arrive à la cheville du Shoah business

Dans sa réfutation, Sánchez Cedillo repousse toute comparaison entre Auschwitz et Gaza. Son argumentation semble valide, à première vue : alors qu’Auschwitz était un « camp de la mort », Gaza est « simplement » une prison géante, où plus d’un million de prisonniers affamés sont bombardés et investis quotidiennement par la puissante armée de l’ « État réservé aux seuls juifs ». Et puis, regardons les choses en face : ces prisonniers respirent encore ! Il peut se faire que quelqu’un admette qu’il s’agit là véritablement d’un argument imparable, dès lors que le quelqu’un en question a été mentalement, intellectuellement, émotionnellement ou physiquement circoncis. De fait, les sionistes et leurs thuriféraires ont un mal fou à comprendre la raison pour laquelle l’argument cité plus haut n’arrive pas à franchir les murs du ghetto juif et du discours sionocentrique.

Je vais essayer des les aider. Dès lors que ce sont précisément les sionistes et leurs thuriféraires qui bloquent catégoriquement tout processus de réexamen et de révision de la Seconde guerre mondiale et du judéocide nazi, la Shoah est en train de se transformer rapidement en un bourrage de crâne politique, en cessant d’être un enrichissement moral vivant et authentique. Au lieu d’exercer leur esprit critique à propos de l’Holocauste, les Européens sont aujourd’hui assujettis à des lois qui déterminent la vérité de ce que fut Auschwitz. Plutôt que de se confronter à Auschwitz du point de vue éthique en tant qu’êtres libres, les Européens sont condamnés à accepter une unique narration strictement délimitée et ayant une implication morale et politique très précise, pour ne pas dire une interprétation. Autrement dit, c’est l’hégémonie sioniste sur le discours historique qui a transformé Auschwitz en un fait isolé et momifié, qui continue à perdre sa pertinence tandis même que je finis d’écrire cette phrase.

En revanche, la réalité de Gaza, de Jénine, de Bint Jbeïl et de la banlieue sud de Beyrouth est le résultat d’une réaction authentiquement éthique se développant à l’intérieur de toute pensée et de tout esprit libres. Éprouver de l’empathie pour les Palestiniens est la conséquence directe du simple fait d’être au monde. C’est la raison pour laquelle cette empathie prend de si nombreuses formes, de si nombreux aspects. Alors qu’Auschwitz est devenu partie intégrante de la politique occidentale contemporaine et qu’il est intrinsèquement associé à tout ce que nous détestons dans le discours politique occidental, ressentir de l’empathie envers les Palestiniens, c’est rédimer l’humanisme, c’est prendre fait et cause pour David et l’aider à vaincre Goliath.



L’invocation des grands gourous

Parvenu au terme de sa réfutation, Sánchez Cedillo martelle que « l’existence d’Israël ne saurait être remise en cause ». Au cas où quelqu’un se demanderait : « pour quelle raison, au juste ? », Sánchez Cedillo s’empresse d’apporter la réponse : « En 1968, Jean-Paul Sartre considérait « insensé » d’attribuer le « rôle de l’agresseur » à l’État d’Israël, dans la guerre de 1948 ». Alors, pensez-vous en vous-même, « l’ « État réservé aux seuls juifs » devrait se voir accorder un droit inconditionnel et illimité dans le temps à exister, simplement parce que le grand Jean-Paul Sartre était soit mal informé, soit intellectuellement handicapé, en 1968 » ? ! ?

Permettez-moi de suggérer que s’il s’agit là de la meilleure entourloupe dont soient capables les défenseurs d’Israël, Israël et le sionisme feraient mieux de ne compter que sur leurs canons, leurs chars et leurs avions de guerre ! Ne serait-ce qu’intellectuellement, le droit à l’existence de l’ « État réservé aux seuls juifs » est en effet manifestement insupportable.

Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier



La paix exige la disparition du sionisme

par Khalid Amayreh





Je suis un Palestinien, qui vit depuis plus de 39 ans sous le joug de l'occupation militaire israélienne, et qui a perdu trois oncles innocents sous les balles de l'occupant. En tant que tel, je devrais pouvoir sans problème comparer Israël à l'Allemagne nazie.



Il est évidemment vrai qu'Israël n'a pas mis en place des chambres à gaz dans les villes et villages palestiniens. Cependant, comme de par le passé, Israël tue et tourmente sans trêve les Palestiniens en utilisant toute une variété de méthodes qui, par leur brutalité et leur malfaisance absolue, ne diffèrent pas significativement, par essence, du comportement des nazis.

En outre, il est d'une importance cruciale de se rappeler que l'holocauste nazi n'a pas débuté avec Auschwitz ni Bergen-Belsen, mais bien plutôt avec une idée, un livre et une "Nuit de Cristal", le genre de choses qui, de nos jours, abondent sans frein dans l'imaginaire collectif israélien, tandis que la société juive israélienne continue de dériver vers un fascisme religieux et ultra-nationaliste.

Ce n'est pas un glissement du sionisme libéral vers un sionisme religieux, comme le soutiendraient certains apologues pro-Israéliens. Il n'y a rien qui ressemble de près ou de loin à un "sionisme libéral" ou à un "sionisme démocratique". Ce sont des expressions contradictoires, [des oxymorons, NdT].

On nous dit que le propos du sionisme est de "construire un foyer national pour les juifs." Cependant, pour ses millions de victimes, le sionisme, c'est le déracinement et l'expulsion de la majeure partie du peuple palestinien hors de son foyer ancestral, et sa dispersion vers les quatre coins du monde, par le biais de la terreur organisée et de la violence. C'est là le hideux visage du sionisme que l'Occident, en grande part, refuse de regarder en face.

En effet, dès ses balbutiements, le sionisme considérait la Palestine comme "une terre sans peuple pour un peuple sans terre". Cette négation arrogante de l'existence même de mon peuple ne trouve pas son origine dans une ignorance de la réalité. C'était l'expression d'un racisme violent et virulent, très semblable à celui des barbares européens blancs qui exterminèrent six millions d'autochtones amérindiens et nommèrent ce génocide "Destin manifeste". [1]

Les sionistes savaient fort bien que la Palestine était peuplée de centaines de milliers de chrétiens et de musulmans. En 1898, une délégation sioniste, qui visitait la Palestine pour évaluer dans quelle mesure il était faisable de la transformer en un État juif, envoya un télégramme lapidaire qui résumait la situation. "La mariée est superbe, mais elle est l'épouse d'un autre homme." Néanmoins, le mouvement sioniste persista dans sa détermination inflexible à vouloir ravir la mariée à son époux légitime.

Ce fut un viol pur et simple, c'est encore un viol pur et simple, et ce sera toujours un viol, et rien n'y change, que les faiseurs de mythes soient célébrés et leurs mythes glorifiés.

En fait, malgré déjà cinquante années d'existence de l' "État des juifs", le but inavoué et cependant ultime d'Israël demeure l'expulsion des Palestiniens, en majorité ou en totalité, hors de la zone qui s'étend du fleuve Jourdain jusqu'à la mer Méditerranée.

En effet, n'importe quel observateur occasionnel des médias israéliens sera confronté ces temps-ci, quasi quotidiennement, à des remarques et des déclarations émanant d'officiels israéliens, parmi lesquels des membres de la Knesset [2] et des ministres, qui en appellent à un "transfert" des Palestiniens, pas seulement hors de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est, mais aussi hors d'Israël lui-même.

"Transfert", voilà un mot qui est loin d'être innocent. Ce n'est rien d'autre qu'un euphémisme pour "génocide", au moins un génocide partiel, puisqu'il est à peu près impossible de mener à bien l'expulsion en masse et le nettoyage ethnique de millions de personnes hors de leur patrie sans recourir au meurtre et à la terreur de masse.

Eh bien, n'est-ce pas justement la méthode qu'utilisèrent avec libéralité les légions sionistes en 1948, afin de forcer la majeure partie des Palestiniens à quitter leurs villes et villages ? [3] Dans son livre "The Revolt" [4], Menahem Begin n'a-t-il pas comparé le massacre de Deir Yassin à un miracle parce qu'il poussa des centaines de milliers de Palestiniens terrorisés à fuir ?

Nous devons impérativement appeler une pioche une pioche, particulièrement lorsqu'elle est entre les mains de nos fossoyeurs [5]. Les sionistes sont comparables aux nazis, parce que leurs actions et leur comportement sont comparables et similaires aux actions et au comportement des nazis.

Car, si les nazis cherchèrent à effacer les juifs en tant que peuple, les sionistes [6] ont cherché à effacer les Palestiniens en tant que peuple. Il ne s'agit pas seulement du dédain de Golda Meir demandant "Quels Palestiniens ?" ou de certains officiels israéliens nous qualifiant avec mépris de "Gens de nulle part" [7]. La destruction systématique de quelques 460 villes et villages palestiniens par Israël (1948-1952) fut un acte nazi de premier ordre, qui impliquait une indifférence et une négation absolues de et envers "l'Autre", sans nulle raison que la non-judéité des victimes. (Les maigres ruines de certaines de ces localités peuvent encore être observées aujourd'hui, et ont fait l'objet d'une documentation et d'une recension méticuleuse dans l'ouvrage monumental de Walid Khâlidî "All that Remains") [8].

Malheureusement, ce modus operandi [9], fait de racisme haineux et de terreur, reste central dans la politique israélienne envers le peuple palestinien. Il n'y a pas de preuve plus flagrante des intentions malveillantes d'Israël que la construction à marche forcée de centaines de colonies exclusivement juives en territoire occupé. Oui, tout ici est "réservé aux juifs". Colonies "réservées aux juifs", routes "réservées aux juifs", piscines "réservées aux juifs", et même les droits "réservés aux juifs", puisque les non-juifs sont considérés, par une fraction des juifs israéliens qui va s'élargissant, comme les fils d'un Dieu inférieur, voire carrément comme de simples animaux.

Et maintenant, voilà que nous avons ce mur gigantesque et maléfique, dont le but prétendu est d'empêcher les combattants palestiniens de s'infiltrer en Israël, alors que son objectif réel est d'annexer et de voler la part la plus étendue possible du territoire palestinien.

En 2004, la Cour internationale de Justice de La Haye a jugé que le Mur était illégal et devait être démantelé. Pourtant, Israël, soutenu par son allié-garde du corps, les États-Unis, a bravé le jugement avec arrogance, accusant implicitement la Cour et ses juges d'antisémitisme.

Outre les colonies, dans lesquelles demeurent les juifs les plus violents et racistes qu'on puisse trouver au monde, Israël a toujours cherché à rendre la vie des Palestiniens si insupportable qu'ils soient contraints à l'émigration.

Afin de réaliser cet objectif maléfique, les gouvernements israéliens successifs (qu'ils soient menés par le Parti travailliste [10] ou le Likoud [11]) ont employé toutes les astuces légales concevables, y compris la mise en place d'un double système judiciaire, libéral pour les juifs, intraitable pour les non-juifs.

L'une des manifestations de cet apartheid judiciaire réside dans l'incarcération à durée flexible de milliers d'activistes, d'étudiants, de professionnels et de professeurs d'université palestiniens, de même que des politiciens, y compris des législateurs et des ministres, sans inculpation ni procès. (Depuis 1967, Israël a arrêté plus de 800 000 Palestiniens).

Lorsqu'il est apparu que ce système de répression institutionnalisée, notoirement insidieux, avait échoué à faire émigrer les Palestiniens en nombre, Israël recourut à une violence physique éhontée, terrorisant et tuant les Palestiniens à la moindre "provocation", une violence fort semblable à celle des armées hitlériennes à travers l'Europe occupée il y a plus de soixante ans.

Il allait sans dire que les incursions et les raids de "pacification" israéliens laisseraient nombre d'enfants et de femmes sans vie, de maisons détruites, de fermes pulvérisées, de meubles vandalisés, et de routes et infrastructures rasées au bulldozer. En bref, sous prétexte de "combattre le terrorisme", cette entité comparable aux nazis commet toutes formes concevables de crimes. Suite à quoi la plupart des médias occidentaux répètent comme des perroquets la version israélienne, comme si les porte-parole de l'armée israélienne étaient les parangons de la véracité et de l'honnêteté.

En dernière analyse, lorsque les juifs [12] (ou qui que ce soit d'autre) se comportent comme les nazis, ils doivent être comparés aux nazis. En effet, un pays qui envoie ses chasseurs-bombardiers F-16 larguer des bombes d'une tonne sur des immeubles résidentiels au beau milieu de la nuit, où sont endormis des femmes et des enfants, un tel pays fait preuve d'une mentalité moralement proche de celle de la Gestapo.

De plus, une armée dont les soldats assassinent avec insouciance et enthousiasme des enfants en chemin vers leur école, puis s'assurent de leur décès en leur déchargeant vingt balles supplémentaires dans la tête, ainsi qu'il est arrivé à Iman Al Hamas dans la ville de Rafah il y a presque trois ans, et dont les soldats qui se sont ainsi comportés sont blanchis et reçoivent une compensation financière, une telle armée n'est pas réellement une armée de soldats professionnels, mais une armée de voyous, de gangsters et de criminels de droit commun. C'est une armée qui ne diffère que fort peu de la Wehrmacht [13].

Oui, des Palestiniens ont commis des attentats-suicide à la bombe contre des civils israéliens et ont tué des quantités d'Israéliens innocents, souvent en représailles pour le massacre d'enfants palestiniens par l'armée israélienne et les colons juifs paramilitaires. Je condamne totalement et sans aucune hésitation ces crimes suicidaires commis contre des Israéliens innocents. [14]

Néanmoins, Israël ne peut pas mener les Palestiniens au bord de l'extermination physique et de leur disparition en tant que nation, et en même temps hurler "Hamas, terrorisme, attentats-suicide".

Le poète usaméricain Auden a écrit :

"Le grand public et moi-même savons
Ce que tous les écoliers apprennent

Qui subit le mal

Fera le mal en retour" [15]



Et en effet, que ferait n'importe quel peuple après 59 années d'oppression "quasi-nazie" qui défie l'imagination ? Que ferait n'importe quel peuple forcé de choisir sa mort : dans l'abattoir juif [12] ou en commettant un attentat-suicide à la bombe ?

Israël affirme ne pas tuer délibérément d'enfants ni de civils palestiniens. Il s'agit là d'un mensonge manifeste et éhonté. Une erreur peut se produire une, deux, dix fois. Mais lorsque le massacre de civils se produit quasi-quotidiennement, cela s'appelle une politique. En dernière analyse, tuer sciemment, c'est tuer délibérément.

Aujourd'hui, Israël empêche des millions de Palestiniens de se procurer nourriture et travail, ce dont furent également empêchés par la Gestapo les habitants du ghetto de Varsovie. A Gaza, Israël a bombardé et détruit la majeure partie des infrastructures civiles, incluant des écoles, des universités, des routes, des ponts, des oeuvres de charité, ainsi que des milliers de maisons, tout cela sous prétexte de libérer un soldat israélien [16]. Israël a également détruit la seule centrale électrique de Gaza, contraignant 1,4 million de Gazaouïtes à vivre dans l'obscurité totale ou partielle. [17]

C'est toujours le même Israël qui vient de détruire une bonne partie du Liban et de larguer 1,5 million de bombes à sous-munitions sur tout le Sud-Liban.

Eh bien, 1,5 million de bombes peuvent tuer au moins 1,5 million d'enfants.

Je sais parfaitement que les apologues pro-Israéliens, parmi lesquels certains s'affirment héritiers de la grande tradition de gauche d'opposition à l'oppression, sont tentés de façonner une certaine symétrie morale entre Israël et les Palestiniens.

Mais, honnêtement, on pourrait demander : quelle symétrie peut-il bien y avoir entre le violeur et sa victime, entre l'occupant et l'occupé, entre le colon fanatique armé et le paysan palestinien terrifié qui doit s'en remettre à la protection des "volontaires de la paix" occidentaux face au vandalisme et à la sauvagerie du colon ?

Y a-t-il il un espoir de solution pacifique à cet amer conflit qui dure ? Certainement, et il réside dans le démantèlement du sionisme et la création d'un État unique, civique et démocratique en Palestine-Israël, où les juifs et les arabes vivraient en citoyens égaux comme vivent aujourd'hui en Europe de nombreux juifs et arabes.

Je dis que le sionisme doit disparaître car le concept d' "État juif" implique nécessairement un racisme intrinsèque envers les non-juifs [16]. Heureusement, il existe des juifs [12] de conscience et de bonne volonté qui s'accorderaient sur une telle solution. Ils sont nos partenaires naturels pour la paix.



Traduit de l'anglais en français par Xavier Rabilloud.





Notes du traducteur



[1] Lire à ce sujet de Rodrigue Tremblay "Le mythe du « destin manifeste », rebelote" sur : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1052&lg=fr

[2] La Knesset est le parlement israélien.

[3] Emblématique de cette politique fut le massacre de Deir Yassin le 9 avril 1948. Les habitants de ce village, qui avaient pourtant passé un accord de non-agression avec les juifs, furent massacrés par l'Irgoun de Menahem Begin (qui deviendra plus tard Premier Ministre d'Israël et… prix Nobel de la paix !). Au sujet de cette politique d'expulsion dans son ensemble, on pourra lire avec profit "La guerre de 1948 en Israël" de l'historien israélien Ilan Pappé, qui adopte une position intermédiaire entre celle défendue par le non moins célèbre historien israélien Benny Morris (chronologiquement le premier des "nouveaux historiens" israéliens), et celle défendue par l'historien palestinien Walid Khâlidî. Les divergences d'interprétation portent notamment sur le "plan D" (ou "plan Dalet", "Dalet" étant la lettre D dans l'alphabet hébreu) et sur sa dimension de préméditation et d'organisation de l'expulsion des Palestiniens par la destruction, la terreur et les massacres.

[4] Littéralement "La révolte". Livre en anglais : Menahem Begin, The Revolt, Dell Books, New York NY, 1978.

[5] "to call the spade a spade", littéralement "appeler la bêche, une bêche", c'est-à-dire en français : appeler un chat, un chat. Je n'ai pas ici traduit par l'expression française habituelle, afin de conserver l'image choisie par l'auteur.

[6] Le lecteur remarquera qu'il s'agit bien ici des "sionistes" et non des "juifs", entre lesquels il n'y a nullement identité. On peut être juif et anti-sioniste, comme l'on peut être sioniste et non-juif, lorsque ce n'est pas sioniste et anti-sémite (cf certains chrétiens fondamentalistes et sionistes aux Etats-Unis par ex.).

[7] "Never-landers"

[8] Littéralement, "Tout ce qui reste".

[9] Littéralement "mode opératoire" en latin.

[10] Le Parti travailliste (HaAvoda) est le grand parti de "gauche", actuel allié gouvernemental du parti karima de Ehud Olmert

[11] Le Likoud est le grand parti de droite des héritiers de Vladimir Jabotinksy, chef de file des sionistes dits "révisionnistes" et- grand ami de Mussolini. Après l'entrée en coma d'Ariel Sharon, il a été détrôné par le nouveau parti créé par Ehud Olmert, Kadima.

[12] Il serait à mon sens bien plus judicieux de parler ici des "Israéliens" ou des "sionistes" et non des "juifs". En effet, c'est là se soumettre à son insu au propre discours d'Israël, qui se veut l' "État des juifs" et non pas l'État de tous ses citoyens. C'est également, et peut-être d'abord, reprendre implicitement à son compte la croyance qu'Israël et les sionistes s'efforcent de répandre, à savoir que les juifs soutiennent unanimement l'existence d'Israël en tant qu'État juif, ou du moins sa politique. A mon sens, l'auteur commet ici une erreur qui, pour fréquente qu'elle soit, n'en est pas moins très dommageable. En clair, les Israéliens sont certes des juifs à 80% (puisque 20% d'entre eux sont des Palestiniens, non-juifs, intégrés à l'Etat d'Israël, de manière relative puisqu'ils sont des "citoyens de seconde zone" avec des droits inférieurs), et en nommant Palestiniens ceux qui vivent en Israël, on pourrait aller jusqu'à dire que les Israéliens sont des juifs, MAIS les Israéliens ne sont pas (tous) LES juifs !

Le langage est aussi une des armes qu'affectionne Israël, et puisque ce texte met en exergue la légitimité d'une comparaison entre Israël et le régime nazi, il faut rappeler ici l'analyse que le philologue juif allemand Victor Klemperer a faite de la langue asservie par le nazisme dans son magnifique journal "LTI : Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich". Il y reconnaît la difficulté à s'abstraire des modalités du discours nazi, auquel les juifs allemands, et Klemperer lui-même, pourtant linguiste, succombent sous ses yeux. Autre point résolument important, il établit clairement une comparaison et un parallèle étroit entre le discours de Hitler dans "Mein Kampf" [Mon combat] et celui de Theodor Herzl (principal leader et théoricien du sionisme fin XIXe - début XXe siècles) dans son ouvrage "fondateur" du sionisme, "L'État des Juifs".

[13] La Wehrmacht est l'armée de l'Allemagne nazie.

[14] Il n'en reste pas moins que l' "innocence" de ceux qui, parmi les citoyens d'un pays né d'une telle injustice et d'une telle violence, ne s'élèvent pas contre cette injustice et cette violence, cette innocence-là peut être sujette à discussion. Cela ne justifie bien sûr en rien le recours au terrorisme à leur encontre, et, bien évidemment, les civils israéliens victimes des attentats-suicide ne sont pas tous, loin s'en faut, d'inconditionnels supporters de la politique sioniste, et parmi les familles touchées, certaines se sont organisées en faveur de la paix, faisant montre d'une admirable capacité à comprendre le malheur du peuple palestinien, et donc à pardonner.

[15] "I and the public know / What all school children learn / Those to whom evil is done / Do evil in return"

[16] C'est le traducteur qui souligne

[17] Si seulement il ne s'agissait que d'obscurité ! L'absence d'électricité est bien plus dramatique que cela. Voir par exemple ce qu'en écrivait le 5 juillet 2006 le Dr Virginia Tilley dans son article "Mourir de faim dans le noir – Les bombardements épouvantables de la Bande de Gaza" .

[18] Ici encore, on peut regretter que l'auteur se laisse aller à un amalgame entre racisme (qui de la part des Israéliens s'exerce envers la figure de l'arabe, et non pas envers la figure du gentil, c’est-à-dire du non-juif) et une autre forme d'ostracisme, religieux celui-là et également bien réel, envers les non-juifs. Mais je ne vois pas comment on peut le nommer "racisme". Il y a dans l'attitude israélienne deux formes distinctes et complémentaires de rejet, qu'il ne faut pas confondre.

A mon sens, et c’est un point de débat plus qu’une certitude, considérer l’antisémitisme ou l’islamophobie comme des sous-catégories du racisme, me semble, sinon erroné, au moins réducteur : je vois là plutôt des formes d’ostracisme et d’essentialisme influencées ou dérivées du racisme, mais qui ne s’y confondent pas.



Les auteurs

Le philosophe Santiago Alba Rico a écrit de nombreux essais et ouvrages traitant d’anhropologie, de philosophie et de science politique. Il vit dans le monde arabe depuis dix-huit années, et il a traduit en espagnol le poète égyptien Naguib Surur et l’écrivain irakien Mohamed Judayr.



Raúl Sánchez Cedillo appartient à l’Universidad Nómada (Espagne)



Gilad Atzmon est un célèbre musicien de jazz, philosophe, écrivain et militant.



Khalid Amayreh est un journaliste palestinien résidant à El Khalil (Hébron) en Cisjordanie. Il collabore à de nombreuses publications. On peut trouver nombre de ses articles traduits en français sur le site de Tlaxcala.





Traduit de l'anglais et de l'espagnol par Manuel Talens, Xavier Rabilloud et Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Ces traductions sont en Copyleft pour tout usage non-commercial : elles peuvent être librement reproduites, à condtion d 'en respecter l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs. URL de cette page


Samedi 28 Octobre 2006

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