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Face à la défaite électorale de Bush, l’Europe réagit par une intensification du militarisme


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La défaite électorale subie par les Républicains lors des élections de mi-mandat du 7 novembre du président américain a avant tout suscité en Europe satisfaction et soulagement. Le soulagement ne fut pas seulement ressenti par les grandes masses de la population qui haïssent le président Bush en raison de la guerre en Iraq mais également par une importante section de l’élite dirigeante qui espère à présent un changement de la politique étrangère américaine. Après six ans d’unilatéralisme pratiqué par le gouvernement Bush, les dirigeants européens s’attendent à présent à ce que Washington fasse plus attention à eux.


Peter Schwarz
Lundi 20 Novembre 2006



Par Peter Schwarz




Alors que la joie de la population face au rejet de Bush par l’électorat est sincère et spontanée, l’élite dirigeante éprouve des sentiments mitigés. Elle n’aimait guère les Etats-Unis comme policier mondial qui, de façon arrogante, avait ignoré le droit international et les organisations internationales et qui avait provoqué une guerre sans les avoir consultés. Mais à présent que cette même puissance a été affaiblie, les classes dirigeantes européennes éprouvent un sentiment d’anxiété. Qui garantira l’ordre à l’avenir ? Qui réprimera les forces qui sont ressenties comme une menace non seulement pour les intérêts de la grande puissance des Etats-Unis mais aussi pour ceux des puissances européennes ?

Eu égard à l’affaiblissement de la position américaine qui est visible en Iraq depuis un certain temps, les puissances européennes se sentent à présent obligées de combler elles-mêmes le vide ainsi créé. C’est ce qu’elles considèrent à la fois comme une bonne occasion et un fardeau. Une bonne occasion parce que cet affaiblissement leur permet d’appuyer plus intensément leurs propres intérêts au Proche-Orient et sur la scène mondiale et un fardeau parce qu’elles ne disposent ni d’armées et ni de soutien politique au sein de leur propre population pour pouvoir concurrencer l’appareil militaire américain.

Un commentaire publié par le quotidien conservateur français, Le Figaro, le 27 octobre, peu avant les élections américaines, avait déjà résumé cette position contradictoire de la bourgeoisie européenne. Le commentaire déplore le fait que « la liste est longue des virus de déstabilisation » et que « d’inquiétants furoncles de violence politique, religieuse, ethnique » semblent couvrir aussi rapidement le globe. L’une des principales raisons de cette évolution est, selon Le Figaro, « la perte par l’Amérique de son pouvoir de dissuasion. Les Etats-Unis sont la seule puissance membre permanent du Conseil de sécurité à disposer d’une armée crédible, capable d’être projetée rapidement sur n’importe quel point du globe. »

« Le problème est, » selon le journal « que cette force ne fait plus aujourd’hui vraiment peur… La France ne saurait en aucun cas se réjouir de la destruction du pouvoir de dissuasion américain. Les Etats-Unis sont un allié difficile - parfois même arrogant -, mais ils sont un allié, et le seul dont nous disposions pour rendre crédibles les résolutions que nous prenons ensemble au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. »

Le quotidien catholique parisien, La Croix » tire une conclusion identique en disant qu’il était bénéfique que l’affirmation américaine de vouloir diriger le monde tout seul ait essuyé une rebuffade. Il se demande cependant si l’on peut s’en réjouir complètement. Bien sûr, selon ce journal, le rôle que pourraient jouer l’Europe, l’Union africaine, les Nations unies ou l’OTAN nous vient à l’idée, mais ces forces ne sont malheureusement pas à la hauteur de ces défis historiques.

Le journal conservateur allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) est tout aussi sceptique. D’une part, le journal remarque que l’Europe sera sommée de s’impliquer plus sur le plan militaire et d’autre part il met en doute un changement de la politique étrangère américaine.

Dans un commentaire traitant des élections américaines, le FAZ écrit : « Dans une certaine mesure, les Républicains de la Chambre des représentants et du Sénat ont facilité la vie aux Européens ; en empruntant idéologiquement et politiquement la voie de l’unilatéralisme, les Américains ont laissés leurs partenaires hors de l’équation. Ils s’attendent à un ton nouveau plus modéré de la part de Washington mais ils devraient se préparer à affronter des mesures protectionnistes et de nouvelles exigences. Dans la mesure où la politique étrangère et de sécurité américaine adopte des traits ‘démocratiques’, les attentes vis-à-vis de ses partenaires croissent également. »

Il ressort clairement de ces commentaires que : d’une manière paradoxale, le récent virage de l’électorat américain contre les Républicains aura pour conséquence une intensification du militarisme en Europe, et donc, exactement le résultat inverse de celui auquel s’attend la population européenne qui a accueilli les résultats des élections comme un rejet clair et net de la guerre contre l’Iraq et du genre de militarisme agressif qu’incarne Bush.

Ce développement s’est déjà manifesté par le déploiement de troupes européennes au Liban. Les gouvernements qui ont rejeté la guerre contre l’Iraq - la France, l’Allemagne et l’Italie (où l’ancienne opposition est à présent au pouvoir) - ont fourni le gros des troupes de l’ONU qui a pour mission d’empêcher tout armement du mouvement Hezbollah.

Des voix s’élèvent à présent pour réclamer un engagement européen plus fort en Iraq. Dans une interview avec le Frankfurter Rundschau, le président de la République fédérale allemande, Horst Köhler, a réclamé que les nations européennes (y compris son propre gouvernement) interviennent plus fortement pour la reconstruction et la stabilisation de l’Irak.

En Afghanistan, des unités européennes de l’OTAN remplacent de plus en plus fréquemment les forces américaines dans des missions de combat contre les insurgés. Dans une interview accordée au Berliner Zeitung, le secrétaire général de l’OTAN, le général Jaap de Hoop, a exigé un renforcement des troupes d’intervention déployées en Afghanistan. Il a indirectement réclamé que le gouvernement allemand mette aussi des troupes à la disposition de l’OTAN dans sud du pays qui est éprouvé par de violents combats.

La chancelière allemande, Angela Merkel, a confirmé cette évolution dans un discours clé sur la politique étrangère prononcé mercredi dernier. Elle s’est déclarée convaincue que la politique étrangère et la politique de sécurité deviendraient « dans les prochaines années un élément central de l’activité européenne. » Il est prévu que l’Allemagne prenne l’année prochaine la présidence de l’Union européenne (UE).

Merkel a lancé un appel au rassemblement à l’adresse des membres de l’UE désunis en matière de politique étrangère : « Ce n’est qu’en parlant d’une seule voix que l’Europe sera forte ; la division a un effet contraire. » Elle plaida en faveur d’un « concept de sécurité élargi » qui lie « la gestion militaire des crises » aux « efforts civils en faveur de la stabilité et de la reconstruction. »

Ce faisant, elle donna plus d’importance au facteur militaire que cela ne fut le cas jusque-là. « Il n’est pas possible de garantir la stabilité du pays (Afghanistan) uniquement par la présence militaire, » dit-elle en ajoutant immédiatement « Il n’est pas possible non plus d’y arriver sans une présence militaire. » Partant de là, elle déduisait la nécessité « d’une forme nouvelle de coopération en matière de développement, de moyens pour la sécurité intérieure, d’établissement d’institution et d’interventions militaires. »

Tout cela a un air connu. Le gouvernement Bush et ses groupes de réflexion néoconservateurs avaient également enjolivé leurs campagnes militaires au Moyen-Orient par des motifs nobles, tels le nation building (construction de nations) et l’établissement de la démocratie. Ce qui en est advenu c’est une guerre de conquête qui a plongé l’Iraq dans la misère et le chaos.

Voulant assumer davantage de « responsabilités » dans la région, les puissances européennes empruntent la même voie que les Etats-Unis, une voie qui entraînera inévitablement les nations européennes plus profondément encore dans les conflits militaires existants et nouveaux. Dans son discours, Merkel a pris la peine de souligner la solidarité de l’Allemagne avec les Etats-Unis. « Nous ne devons jamais considérer la politique de sécurité et de défense européenne comme quelque chose qui est dirigé contre le partenariat transatlantique, » dit-elle. « Ceci est extrêmement important. »

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Lundi 20 Novembre 2006

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