FRANCE

Face à la crise des banlieues, un ancien exilé de l'ex-URSS s'interroge : où est sa place dans cette tragédie nationale française ?


Depuis le début de la flambée de violence urbaine, je m'interroge — comme, je suis sûr, le fait la majorité de français — sur la nature de cette tragédie d'une rare intensité, de cette double blessure nationale qui se classe parmi les plus profondes de l'histoire française :
D'abord, la blessure de quelques millions français qui, depuis déjà des décennies, se sentent oubliés dans leurs «ghettos ethniques» (Le Monde, Modestie et l'ambition, 5 novembre) et qui se sentent aujourd'hui plus isolés et stigmatisés que jamais.


belaga@math.u-strasbg.fr
Samedi 10 Décembre 2005

Ensuite, la blessure qui nous est infligée à nous, «autres» français, par ces gangs cagoulés qui brûlent nos voitures et nos écoles, par ces couvre-feux que la France n'a pas connu depuis très longtemps, par cette menace sans précèdent dans l'histoire moderne française qui pèse aujourd'hui sur «les fondements de la paix civile et l'ordre républicain» (Le Monde, “Notre stratégie est bonne”, 5 novembre).
Ancien dissident soviétique, apatride, exilé et naturalisé en France, je compatis avec cette vaste population des anciens immigrés et je partage la conviction de quatre femmes courageuses (sénatrice, cinéaste, sociologue, chanteuse), issues de cette population, que «ces cris dans nos cités sont des appels au secours» (Le Monde, Appel des mères à la responsabilité, 10 novembre).
Par ailleurs, ce constat explique pourquoi toutes les comparaisons de cette révolte des cités avec «la révolution» de 1968, qui fut premièrement une révolution intellectuelle, voire idéologique — et donc inspirée par une certaine vision optimiste de l'avenir — sont déplacées.
Car il n'y a rien d'optimiste, d'intellectuel ou même d'idéologique dans l'explosion des cités abandonnées à la stagnation culturelle, économique et sociale, de ces cités souvent contrôlées, depuis déjà des années, par les même gangs criminels qui brûlent aujourd'hui nos voitures et nos écoles maternelles (pour être franc, je n'ai pas de voiture et le plus jeune de mes neuf enfants, le garçon trisomique de treize ans, fréquente une classe bien adaptée à son niveau scolaire dans un collège ordinaire).
Pire encore, dans l'inévitable cacophonie médiatique autour de ces événements, on n'entend pas, ou presque, de voix de nos intellectuels et savants. Et dans les rares exceptions, les analyses sont inévitablement basées sur des modèles individualistes de l'histoire occidentale moderne (comme dans La révolte des banlieues et le perdant radical, Le Figaro, 10 novembre) qui n'ont rien ou presque à voir avec les problèmes de quelques millions de nos concitoyens, à la fois en détresse, en effroi et en colère.
D'aucun pourra être surpris par l’intonation dramatique, voire tragique de ma réflexion. C’est parce que je fut témoin de la descente dans l’abîme de la violence de ma patrie Russie qui n’a pas pu ou voulu assumer intelligemment et humblement sa responsabilité devant le petit peuple Tchetchen …
Et pourtant, pour moi, un exilé qui a débarqué autrefois en France à l'âge de quarante trois ans — avec mon épouse, décoratrice de théâtre et peintre, et nos trois enfants, sans savoir parler ni écrire en français — la France a le droit de se vanter de sa culture et de son histoire d'accueil et de compassion.
Ainsi, il y a trois cent ans, les efforts héroïques de Louis Marie Grignion de Monfort, canonisé par l'Église catholique en 1947 (l'année de la grande détresse économique, sociale et politique de l'Europe occidentale après la guerre), et de sa fille spirituelle, Marie-Louise Trichet, béatifiée en 1993, ont transformé l'institut national des hôpitaux généraux (dites hôtels-Dieu), qui furent depuis toujours des ghettos pour des pauvres (jadis proportionnellement aussi nombreux qu'aujourd'hui les habitants de banlieues défavorisés) où on leur fournit logis et pain noir, dans des conditions d'une organisation ruineuse et monstrueusement humiliante. On a commencé avec un seul hôtel-Dieu et on est arrivé, encore du vivant de la bienheureuse Marie-Louise de Jésus, à voir cette nouvelle culture de la charité chrétienne transplantée, souvent sur la demande de l'État, dans tout l'Ouest de la France.
Cent cinquante ans plus tard, ce fut une pauvre «vielle fille» bretonne, Jeanne Jugan, béatifiée en 1982, qui a eu l'audace à confronter la détresse de très nombreux hommes et femmes âgés, sans ressources ni famille, condamnés à la mendicité, au faim, à la mort la plus humiliante. Depuis, cette charité personnelle et confessionnelle est devenue une culture sociale omniprésente, avec des innombrables institutions, en majorité non-conféssionnelles, pour des personnes âgées.
Par ailleurs, Mère Thérèse en Inde ne procéda que sur les pas de Jeanne Jugan, mais dans des conditions évidemment beaucoup plus difficiles d'une culture initialement hostile pour des raisons religieuses à ses efforts.
Ce n'est pas le moment ni la place de raconter ma propre histoire d'amour et de compassion qui est la vraie et seule raison de ma fierté nationale française. Il suffit de dire que, pour moi, c'est la tendresse de Dieu qui encourage des apôtres de causes apparemment perdues de notre humanisme, laïque ou autre, — et c'est de cette tendresse, traduite dans des programmes sociaux raisonnables et efficaces, qu'ont besoin nos concitoyens des banlieues malheureux et aujourd'hui perturbés.
Je suis tout à fait conscient qu'en prononçant ce mot, Dieu, j'évoque cet effroyable fait religieux dont on cherche à éviter la mention publique à tout prix, — en espérant apparemment que si on prétend à ignorer la présence de ce «grand méchant loup», lui aussi acceptera ce jeux d’enfants. Mais, comme le montre l’expérience anglaise, très réussite dans l’intégration des cultures diverses, les enfants des familles musulmanes éduqués tout à fait «laïquement» font la majorités de recrutés d’Al-Qaeda …
Personnellement, je ne vois pas pourquoi en France on se cache du fait religieux : la dignité laïque ne suppose point que l'on nie la dignité religieuse, et comme la majorité de mes con-pères des banlieues — je suis croyant. Je parle ici de mes con-pères d'origines maghrébine et africaine qui sont souvent, comme moi aujourd'hui, pères de famille nombreuse, et qui se sentent, comme moi il y a vingt ans, effroyablement dépourvus devant le défi d'une civilisation étrangère et sophistiquée. Et ils ont le droit et l’obligation de garder leurs liens intimes, la religion de leurs pères en premier lieu, avec leurs enfants.
Pour nous, chrétiens, musulmans, Juifs, le Dieu de tendresse — Dieu d'Avraham, d'Ismael, d'Isaac, de Jacob, de la Vierge Marie, de Jésus Christ et des saints de l'Église française — est la source de notre dignité humaine, la source de notre respect pour la dignité des autres, croyants ou non.
La dignité — c'est le mot-clé qui nous réunisse tous.
C'est la dignité de nous tous qui est aujourd'hui en jeu. Car c'est la dignité de la société française qui est la seule source et garant de la paix nationale — de la paix juste, équitable et durable.

Edward Belaga
Chercheur du CNRS
Strasbourg


Samedi 10 Décembre 2005

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