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Evo Morales, une victoire complète sur les grandes entreprises pétrolières


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Newton Garver


Traduit par Xavier Rabilloud et révisé par Fausto Giudice


Newton Garver
Lundi 13 Novembre 2006

J’ai précédemment écrit qu’il serait plus pertinent de décrire Evo Morales comme un génie plutôt que de le caser dans une de ces catégories politiques préfabriquées qui déforment si fréquemment les informations et la politique. L’une des principales raisons à cela réside dans sa manière de combiner principes et pragmatisme, ce qui le conduit à des confrontations dans lesquelles il ne s’attaque pas à ses adversaires (personnes ou institutions) mais au contraire les invite à le rejoindre dans une lutte pour la justice. Les médias associent régulièrement Morales à Hugo Chavez, le président vénézuélien, mais Chavez est plus une brute qu’un génie, et il est impossible de se représenter Morales à la tribune des Nations Unies qualifiant Bush de diable, comme l’a fait Chavez. L’autre principale raison est sa capacité extraordinaire à exploiter les opportunités du moment, comme il le fit après son élection avec son fameux pull rayé en alpaga, et encore l’été dernier en agitant une feuille de coca pendant son discours aux Nations Unies. Un autre exemple, cité dans mon précédent article, est l’usage qu’il a fait de l’armée dans le cadre de la nationalisation des réserves de pétrole et de gaz le 1er mai 2006, qui bien sûr attira l’attention de la presse mondiale, alors même qu’il savait parfaitement qu’il n’y avait aucune opposition armée, et que la nationalisation aurait aussi bien pu être accomplie en signant des décrets dans son bureau à La Paz.



Le gaz est à nous ! par Carlos Latuff


Au moment de la nationalisation régnait parmi les analystes un quasi-consensus, selon lequel celle-ci échouerait. Deux raisons à ce pronostic. Premièrement, les parties adverses étaient le gouvernement brésilien et des cartels internationaux puissants, qui avaient de nombreux autres actifs et étaient suffisamment puissants pour simplement quitter la Bolivie plutôt que renégocier des contrats qui donneraient la part du lion des revenus à un pays désespéré qui avait peu d’alternatives. Deuxièmement, ni le ministère bolivien des mines, ni la compagnie pétrolière nationale, YPFB [1] n’avaient l’expertise nécessaire pour assurer les opérations envisagées dans les contrats renégociés. Ces deux raisons étaient basées sur des connaissances solides et détaillées de cette industrie, et le pessismisme semblait donc bien fondé.


Le décret du 1er mai donna 6 mois aux parties exploitant les ressources en hydrocarbures de la Bolivie pour renégocier des contrats avec le gouvernement, au-delà desquels elles devraient quitter le pays, leurs propriétés étant alors confisquées. La position défendue par la Bolivie dans la négociation était qu’un retour sur investissement de 15% à 18% serait juste vis-à-vis des entreprises d’extraction et d’exportation, et que l’équilibre des profits et des revenus devait profiter au peuple bolivien par le biais de son gouvernement. Au moment de la promulgation du décret et de l’énoncé de ces demandes, la maxime populaire disait « le pillage doit cesser », et Morales lui-même a qualifié de « pillage » le processus par lequel les ressources minières de la Bolivie avaient été extraites et exportées pendant les 400 années précédentes. Ce slogan était très populaire, notamment parmi les populations indigènes de Bolivie. Ainsi une vision populiste [2] et une exigence de justice se sont jointes au jeu de pouvoir de la nationalisation et à la menace de confiscation. Les enjeux étaient élevés et l’issue incertaine.


Les négotiations ont progressé lentement tout au long de l’été, et des déclarations intransigeantes du Brésil assombrissaient les perspectives d’une issue favorable. Ce sentiment a encouragé l’opposition au gouvernement d’Evo Morales, qui semblait devoir subir un revers dans son initiative la plus importante.


Le gouvernement a dû faire face à d’autres difficultés vers la fin de l’été. En septembre, il y eut une explosion de violence dans les mines d’étain près d’Oruro, au cours de laquelle 20 mineurs sont morts. Le clash s’est produit entre les mineurs employés par le gouvernement qui travaillent à présent dans les mines, et un syndicat d’anciens mineurs qui réclament un libre accès aux mines, maintenant que le cours de l’étain a augmenté sur le marché mondial. Les origines du conflit remontent à un quart de siècle, lorsque le prix de l’étain chuta sur le marché mondial, ce qui priva de travail des milliers de mineurs. (Nombre d’entre eux émigrèrent dans la région du Chaparé pour y cultiver la coca.) A présent que le cours de l’étain est de nouveau élevé, nombreux parmi ceux qui avaient alors perdu leur travail de mineur veulent leur part du gâteau, mais la main d’œuvre peu nombreuse qui était restée n’a pas voulu le partager. Ce conflit aurait facilement pu faire l’objet de négociations et d’un compromis, puisque le gâteau à partager devenait plus gros, mais le ministère concerné n’a rien fait. Après le bain de sang, Morales est intervenu en personne, démettant le ministre et un autre administrateur de premier plan, et aujourd’hui les mineurs sont plus nombreux à pouvoir travailler dans les mines d’étain. Les nombreuses victimes du conflit armé sont une tache sur le curriculum du gouvernement, mais les étapes décisives franchies pour remettre la situation en ordre ont prouvé sa compétence.


En octobre, la ville de La Paz a été paralysée par le syndicat des chauffeurs de bus et de taxis. Au départ, il appelait simplement à une grève d’un jour pour protester contre des modifications de certains itinéraires de lignes de bus et pour exiger, assez déraisonnablement, qu’une zone piétonne, constituant depuis une décennie le lieu de travail de 400 vendeurs de rue, soit réouverte à la circulation. Au cours de la journée de grève, celle-ci a été prorogée pour une durée indéfinie, et les chauffeurs ont stationné leurs véhicules de façon à bloquer les principales rues de la capitale. Si les syndicats de mineurs et de cultivateurs de coca sont la base politique de Morales, ce syndicat de chauffeurs avait soutenu un autre candidat à l’élection présidentielle, ce qui rendait plus délicate la résolution négociée du conflit. Mais le blocus ne bénéficiait d’aucun soutien populaire, et il a été levé, de même que la grève, après que le gouvernement a fait quelques concessions mineures.


Le principal défi pour le gouvernement restait donc les contrats pétroliers et gaziers. Le 1er novembre, fin de la période de six mois initialement prévue, devait être un jour « ça passe ou ça casse » pour le gouvernement. Le premier indice d’une possible résolution est venu début octobre, lorsque l’Argentine a signé un accord pour acheter du gaz naturel à des conditions plus favorables pour la Bolivie, et en bien plus grande quantité qu’auparavant. Mais l’Argentine ne fait pas partie des pays prospecteurs et producteurs. Le résultat a finalement été connu à la toute fin octobre, et a constitué une victoire complète pour le gouvernement. Petrobras, le géant pétrolier brésilien, principal prospecteur et producteur en Bolivie, fut le premier à annoncer la nouvelle et les autres entreprises ont donné leur accord quasi-simultanément. Les nouveaux contrats donnent à la Bolivie entre 50% et 82% des revenus nets, le Brésil s’y engage a investir 1,5 milliard de dollars dans de nouvelles infrastructures et dans la prospection, et une part des profits des consortiums internationaux doit obligatoirement être réinvestie dans d’autres industries en Bolivie.


Evo Morales a donc réussi ce que la plupart des analystes jugeait impossible, une victoire complète dans sa lutte contre les entreprises étrangères exploitant les ressources naturelles de la Bolivie. Lorsqu’il a salué les accords, Morales a insisté sur le fait qu’il s’agissait d’un résultat positif pour toutes les parties et a rappelé qu’il avait été atteint sans expropriation des entreprises étrangères. Il s’est réjoui des nombreuses années de coopération à venir.


Evo Morales et le vice-Président Alvaro Garcia Linera


Ayant réussi ce qui semblait impossible à beaucoup, Evo Morales jouit à présent d’une force et d’une crédibilité politiques qu’il va pouvoir utiliser lors des prochaines étapes de son programme. Les trois les plus urgentes et excitantes sont la nationalisation de l’industrie minière selon des conditions similaires à celles de l’industrie pétrolière, un accord avec le Chili, et la redistribution aux paysans de grandes étendues de terre dans les provinces amazoniennes de Santa Cruz et du Beni. Toutes impliquent de surmonter des difficultés techniques et légales de même qu’une opposition inflexible. La nationalisation de l’industrie minière sera sans doute menée à bien en premier, mais l’accord avec le Chili apparaît plus excitant et a fait l’objet de la plus grande insistance de la part du Président lorsqu’il s’est exprimé suite aux accords pétroliers et gaziers.


A l’origine, la Bolivie avait un territoire deux fois plus étendu qu’aujourd’hui, dont de larges parts ont été prises par chacun des cinq pays frontaliers. Celle que la Bolivie souhaite le plus récupérer, et dont la perte entretient le ressentiment populaire le plus fort, comporte un accès à l’Océan Pacifique, qui fut perdu à la fin du XIXe siècle au profit du Chili. A l’époque, la ressource économique perdue était le guano, que le Chili vend depuis comme engrais. Cette zone au nord du Chili présente aujourd’hui peu de valeur économique pour ce pays, pour ce qui est des ressources, mais elle est source de fierté nationale pour de nombreux Chiliens. D’un autre côté, l’économie chilienne en croissance rapide dépend, de manière importante et croissante, du combustible importé. Les projets du Chili visant à augmenter sa propre production énergétique grâce à des installations hydroélectriques, dans ses montagnes et vallées du sud du pays, sont controversés et sont de toutes façons inadaptés aux besoins prévus, qui font relativement consensus. Par conséquent, ces accords qui stabilisent la production de gaz naturel en Bolivie suggèrent une réponse à l’un des besoins les plus pressants du Chili : importer de l’énergie depuis la Bolivie. Cela peut-il faire l’objet d’un arrangement ?


Actuellement, le Chili est le seul voisin immédiat de la Bolivie avec lequel celle-ci n’a pas de bonnes relations commerciales, du fait du ressentiment suite à la perte de sa façade maritime. Techniquement parlant, fournir du gaz naturel au Chili serait simple, et le pipe-line acheminant le gaz au Chili pourrait également l’acheminer vers un port à partir duquel il serait exporté vers le Mexique et la Californie. Le problème est d’ordre politique. Le même mouvement populaire qui a porté Evo Morales à la présidence a exigé que le gaz vendu au Mexique ou à la Californie soit exporté à travers le Pérou plutôt que par le Chili, du fait de l’occupation par le Chili de ce qui a été la seule façade maritime bolivienne.
Michelle Bachelet et Evo Morales : qui donne le la ?
Evo Morales a mis au nombre de ses objectifs un accord commercial politiquement acceptable, assurant au Chili une fourniture de gaz à long terme en échange d’une rétrocession à la Bolivie
d’un accès souverain à la mer. Morales a assisté en personne à l’intronisation de la Présidente chilienne Michelle Bachelet ; il est le premier Président bolivien a avoir assisté à un tel événement. Bachelet et Morales sont tous deux des socialistes et sont tous deux extérieurs, de par leurs origines, à la classe dirigeante traditionnelle. Evo Morales, comme d’habitude, approche le problème avec un mélange de principes et de pragmatisme : il n’est que juste que le Chili rende à la Bolivie ce qu’il lui a pris par la force armée, et il n’est que raisonnable que le Chili obtienne pour cela une récompense matérielle. Puisque la nationalisation des hydrocarbures donne à la Bolivie la possession et le contrôle du gaz extrait, elle est à présent en position d’accorder cette récompense au Chili.


Les nouveaux contrats relatifs au gaz naturel sont un succès considérable pour Morales, car ils le renforcent en politique intérieure comme extérieure. Il sera intéressant de voir ce qui va suivre. Morales continue d’impressionner, et de faire de son pays une nation qu’il est fascinant d’observer.



Notes du traducteur


[1] YPFB : Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos ».


[2] « populism » dans le texte original. Ce terme est en anglais beaucoup moins négativement connoté qu’en français.






Counterpunch

Newton Garver est Professeur émérite de la State University of New-York et de l’Université de Buffalo]. Onze de ses essais sur la guerre, le pouvoir, l’éthique, la vérité et la justice aux USA pendant les années Bush, et sur la récente lutte pour les droits de l’Homme et la moralisation de la politique en Bolivie, ont été publiés dernièrement dans « Les limites du pouvoir : quelques rappels amicaux » [Limits of Power: Some Friendly Reminders]



Traduit de l’anglais par Xavier Rabilloud et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.


URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1520&lg=fr


Evo Morales, une victoire complète sur les grandes entreprises pétrolières


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