Politique Nationale/Internationale

Evo Morales peut-il changer la Bolivie ?


Le leader du Mouvement au socialisme est aux portes de la présidence. Figure de proue d’un mouvement social qui a jeté deux présidents en deux ans, le paysan aymara parviendra-t-il à faire de la Bolivie une République pour tous ?


Vendredi 23 Décembre 2005




Ce week-end, l’Amérique latine a les yeux braqués sur la Bolivie. Plus précisément sur un petit homme trapu, paysan aymara devenu leader social, en passe de remporter le premier tour d’une élection présidentielle déjà qualifiée d’historique. Evo Morales, puisque c’est de lui qu’il s’agit, agrégerait plus d’un tiers des intentions de vote, selon les sondeurs, 5-6 points de mieux que son principal adversaire de droite Jorge « Tuto » Quiroga. Un écart à mettre au conditionnel, puisque depuis l’irruption du Mouvement au socialisme (MAS) dans l’arène politique bolivienne en 1997, les sondages l’ont systématiquement sous-estimé. Autant dire que la victoire du leader indigène lors de ce scrutin est attendue... pour autant qu’aucune fraude ne vienne lui faire barrage !

Dans cette immense République dirigée depuis l’origine par l’infime minorité blanche ; dans un pays recouvrant les deuxièmes réserves latino-américaines de gaz naturel et où plus de la moitié des habitants n’ont pas accès à l’électricité, la montée en puissance de la gauche indigène et de son charismatique leader est un événement en soi. Aymara des haut-plateaux andins grandi parmi les [indigènes] quechuas et les petits Blancs du Chapare tropical, né à la lutte sociale parmi les paysans cocaleros [1], « Evo » symbolise l’espoir de tous les laissés-pour-compte du pays.
Et ils sont nombreux ! Vingt ans de dictatures, autant de réformes néolibérales ont creusé les inégalités. Deux tiers des Boliviens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Ils habitent la campagne ou les banlieues des grandes villes, principalement dans l’ouest du pays. L’immense majorité est d’origine amérindienne. Ce sont eux qui ont chassé les présidents Gonzalo Sanchez de Lozada en octobre 2003 [2] et Carlos Mesa en juin dernier [3]. Au grand dam des 20% de Boliviens qui se partagent la moitié du revenu national, regroupés, eux, au coeur de La Paz et dans les provinces de l’est.
Face à cet abîme, le discours sans ambages d’Evo Morales, empreint de nationalisme de valeurs amérindiennes, rassemble aussi largement que ses tee-shirts du Che et ses déclarations à l’emporte-pièce effraient.
Radical et pragmatique, aussi têtu qu’à l’écoute des masses, Evo Morales a su capitaliser sur le ressentiment de nombreux Boliviens à l’égard de l’ingérence étasunienne et le discrédit pesant sur les partis traditionnels. Au point que son adversaire, l’ex-président « Tuto » Quiroga [4], a dû s’inventer un nouveau parti « Podemos » (Nous pouvons) pour faire oublier son appartenance à l’Action démocratique de l’ex-dictateur Hugo Banzer [5]. Arrivé deuxième de la présidentielle de 2002 avec 21% des suffrages, Evo Morales est assez fin stratège pour savoir que l’élection du 18 décembre - aussi prometteuse soit-elle - n’est qu’une étape vers cette nouvelle Bolivie qu’il appelle de ses voeux. Plan de route.

Devenir président
Pour devenir, en janvier 2006, le président de tous les Boliviens, le candidat de la gauche devra obtenir le soutien au moins tacite d’une partie de ses concurrents. En Bolivie, le second tour se joue en effet au parlement, arène que tous les sondages donnent acquise à ses adversaires. M. Morales, qui se refuse à tout marchandage avec la classe politique traditionnelle, ne pourrait alors compter que sur la pression populaire et la légitimité de son avance sur son éventuel second. Troisième des sondages avec moins de 10%, l’entrepreneur centriste Samuel Doria Medina a déjà assuré Evo Morales de son soutien s’il venait à remporter le scrutin avec 5 points d’avance.
Plus surprenant, le commandant en chef de l’armée a appelé cette semaine les futurs députés à élire le vainqueur du premier tour ! Plus que tout autre, l’amiral Marco Antonio Justiniano sait qu’un résultat contraire pourrait déboucher sur une grave crise sociale. En tout cas, plus d’un Bolivien sur deux pronostique qu’Evo sera leur prochain chef de l’Etat.

Gouverner

Face à un parlement présumé hostile et aux velléités sécessionnistes des riches provinces de Santa Cruz et de Tarijá [6], la tâche d’un éventuel gouvernement du MAS ne sera pas aisée. Un Morales président ne pourrait exercer réellement le pouvoir que s’il dispose d’une forte mobilisation de ses électeurs. Or le soutien des organisations de base ne lui est pas automatiquement acquis. Syndicats et associations boliviens sont bien moins homogènes qu’on ne l’imagine en Europe. La direction de la Centrale ouvrière (COB), dont les troupes se recrutent surtout chez les mineurs, et le Mouvement indigène pachakuti, de l’aymara Felipe Quispe, se montrent très réticents face à l’hégémonie du MAS sur les masses.
A des degrés divers, les autres acteurs du mouvement social - telle la fameuse Coordinadora del Agua de Cochabamba [7] - se disent toutefois prêts, dans un premier temps, à faire bloc derrière un gouvernement du MAS [8]. En ce sens, l’apparition du sociologue et ex-guérillero Alvaro García Linera sur le ticket présidentiel d’Evo Morales a permis un rapprochement des cercles progressistes urbains avec la base paysanne du MAS. Autre atout maître en mains du candidat aymara : la future assemblée constituante, dont le principe a été largement accepté lors de la crise de juin dernier. A l’instar d’Hugo Chávez lors de son premier mandat à la tête du Venezuela, Evo Morales espère y puiser la légitimité pour transformer en profondeur les institutions. Une « Révolution politique » ou « décolonisation de l’Etat », selon les termes de García Linera, le candidat à la vice-présidence [9].

Quelle politique ?

Malgré son nom, le MAS d’Evo Morales ne rêve pas, à court terme, de société sans classes. « On ne construit pas le socialisme sans prolétariat », tranche M. Linera. Son modèle se veut pragmatique. Premier objectif : nationaliser les hydrocarbures comme l’ont exigé les citoyens l’an dernier par référendum [10]. Avec les immenses profits escomptés - les exportations de gaz représentent 10% du produit intérieur brut (PIB) bolivien - l’Etat renforcé devra « articuler » les trois types de production coexistant en Bolivie, à savoir les économies communautaire, familiale et industrielle. Un équilibre en mouvement, que le sociologue appelle « capitalisme andin-amazonique ».
Parmi les projets concrets, on note la création d’une banque des technologies, d’un système national de droits de propriété intellectuelle collective, le développement du micro crédit, une loi de promotion des petites et moyennes entreprises (PME) et des coopératives, un plan de lutte contre la spéculation foncière et la titularisation des terres communautaires. Un Défenseur agraire serait également nommé.
Au niveau social, le ticket Morales-Linera propose l’instauration d’un système de sécurité sociale sanitaire, la légalisation et l’assainissement des quartiers périurbains (bidonvilles) et une réforme scolaire garantissant la gratuité, l’égalité de genre et la pluriculturalité.
Financièrement, le MAS mise sur la hausse des revenus des hydrocarbures et une fiscalité progressive, mais également sur un Etat frugal dans son fonctionnement.

Difficultés

Le défi que s’est fixé le MAS est-il disproportionné ? Déjà lourdement endettée, une Bolivie dirigée par Evo Morales perdrait les millions versés chaque année par Washington ainsi que son appui auprès des institutions financières. La volonté de contrôler les ressources naturelles heurtera de plein fouet les multinationales. On peut compter sur Repsol, British Gas ou Exxon pour multiplier les procès que des systèmes internationaux de « protection » des investissements leur permettront de gagner. Les précédents de l’eau à Cochabamba et à El Alto [11] font figure de mises en bouche. Autre question en suspend : où l’Etat trouvera les fonds pour développer les infrastructures gazières ?
Comme au Venezuela, la gauche pourrait aussi être victime de la fronde des élites économiques et technocratiques, promptes à saboter un gouvernement défavorable à leurs intérêts. A contrario, le mouvement social possède-t-il les cadres nécessaires pour bâtir un tel projet ?
Enfin, demeure l’hypothèque du séparatisme des riches provinces orientales. Après avoir profité durant des décennies des bénéfices miniers pour développer leur région, les élites de Santa Cruz et Tarija ne veulent plus entendre parler de solidarité nationale. Malgré un appui croissant à Evo Morales, notamment chez les indigènes guaranis, les plaines de l’Est font figure de refuge pour une bourgeoisie hostile aux appétits de La Paz.

Atouts

Malgré ces bémols, la perspective d’un changement en profondeur de la Bolivie ne doit pas être sous-estimée. Quel que soit le résultat des urnes, le courant progressiste politiquement incarné par Evo Morales ne s’estompera pas. Fortement structuré, pacifique malgré la répression, s’appuyant sur une base aussi lucide politiquement que parfois incontrôlable, le mouvement social bolivien n’a pas jeté les transnationales Bechtel de Cochabamba et Suez d’El Alto ainsi que deux présidents en moins de cinq ans par hasard ! Sa prochaine conquête - une vraie assemblée constituante - pourrait être décisive.
D’autant qu’une Bolivie rompant avec le modèle néolibéral disposerait d’atouts non négligeables sur le plan international. Lula et Chávez ne cachent pas leur sympathie pour le MAS. Le Brésil - qui importe bonne part du gaz bolivien - et le Venezuela seraient des partenaires de choix pour développer ce secteur.
Plus cocasse encore, la soif d’hydrocarbures des économies capitalistes occidentales et leur volonté de maintenir des prix raisonnables devraient les amener à composer avec M. Morales. Un boycott du type de celui subi par Cuba est peu probable. L’exemple vénézuélien en témoigne. L’or noir fait souvent perdre la boussole idéologique.

"TOUT DEPENDRA DE LA PRESSION POPULAIRE"

Fondateur du fameux périodique "El Juguete Rabioso", Sergio Cáceres réside en France. Cela n'empêche pas le journaliste et écrivain bolivien d'attendre avec fébrilité le verdict des urnes.

Vous êtes en contact régulier avec la Bolivie. Comment est l'ambiance à quelques jours du scrutin?

Il y a un grand enthousiasme pour la possible victoire du MAS. Même ici en Europe, nombre de Boliviens soutiennent activement le MAS.

Vous pensez qu'Evo Morales sera élu?

En Bolivie, on donne sa victoire pour acquise. Il se maintient depuis des semaines en tête des sondages. C'est en effet le plus probable.

Le MAS n'aura probablement pas de majorité au parlement. Avec qui gouvernera-t-il? Que fera l'opposition?

Il y a fort à parier que l'opposition tentera de bloquer et d'asphyxier le gouvernement. Pour le MAS, tout dépendra des pressions populaires et de ses résultats obtenus. N'oublions pas que son gouvernement comptera une majorité de leaders sociaux.

Que pensez-vous du programme du MAS et de son "capitalisme andin-amazonique"?

Au-delà de son nom, le projet de García Linera est le programme économique le plus intéressant et novateur proposé aujourd'hui. C'est une réflexion qui part de la réalité de la Bolivie et non pas, comme c'est le cas pour les autres partis, une recette concoctée aux Etats-Unis.

Le MAS est un parti paysan. La gauche bolivienne compte-t-elle assez de cadres en mesure de mener un gouvernement populaire?

Soyons réalistes: c'est une des faiblesses importantes du MAS. Ce mouvement est encore en phase de consolidation. Il court contre la montre. Espérons qu'il aura la capacité d'improviser sans que ses contradictions internes ne l'étouffent. Mais attention: le MAS n'est pas un parti paysan. C'est une coalition de mouvements sociaux parmi lesquels on trouve des mouvements indigènes, des associations d'habitants, des syndicats, des coopératives et des fédérations paysannes.

Pensez-vous qu'une nationalisation des hydrocarbures soit possible?

Je ne suis pas un spécialiste du domaine. Mais il faut rappeler que ce pays les a déjà nationalisés par deux fois (en 1937 et 1969, ndlr).

Y a-t-il des risques de sécession de Santa Cruz et Tarijá?

Non. Si les revendications autonomistes me semblent valables, les menaces de guerre civile ou de sécession ne sont rien d'autre qu'un rideau de fumée visant à déstabiliser le pays.

La Bolivie peut-elle devenir un nouveau Venezuela?

Ce que l'on espère c'est qu'elle devienne une nouvelle Bolivie!



par Benito Pérez




NOTES:

[1] [NDLR] Le terme « cocalero » désigne les cultivateurs de coca. Si la coca est cultivée et mastiquée de puis des siècles en Bolivie, elle sert aussi à fabriquer la cocaïne.
Evo Morales s’est imposé ces dernières comme le leader le plus important de ce mouvement paysan.

[2] [NDLR] L’auteur fait référence ici au conflit social et politique connu comme la guerre du gaz.
Consultez le dossier « Guerre du gaz » sur RISAL.

[3] [NDLR] Carlos Mesa a démissionné suite à un conflit connu comme la seconde guerre du gaz en mai et juin 2005.
Sur ces événements, lire Thierry Vermorel, Bolivie : la seconde guerre du gaz, RISAL, août 2005 ; Sylvie Dugas, Après l’Argentine, la Bolivie au coeur de la tourmente néolibérale, RISAL, juin 2005 ; Richard Gott, Un soulèvement sismique chez les indiens d’Amérique latine, RISAL, juin 2005 ; Walter Chavez, Bolivie : mobilisations sociales pour la nationalisation des hydrocarbures et démission du président, RISAL, juin 2005.

[4] [NDLR] Jorge « Tuto » Quiroga a exercé la fonction de vice-président de la Bolivie de 1997 à 2001. Suite à la démission du président Hugo Banzer en 2001 pour des raisons de santé, il prendra les rênes du pouvoir jusqu’en 2003. A la tête du parti PODEMOS, une formation créée pour les élections de ce 18 décembre 2005, il est candidat à la présidence du pays.

[5] [NDLR] Hugo Banzer a pris le pouvoir en 1971 par un coup d’Etat et y est resté jusqu’en 1978, instaurant un régime dictatorial et répressif. Il reprendra démocratiquement, après un scrutin électoral, la tête de l’Etat bolivien en 1997. Sa santé l’obligera à écourter son mandat en 2001.Il décèdera en mai 2002.

[6] [NDLR] C’est dans les départements de Santa Cruz et de Tarija, que se trouve la plupart des richesses en ressources naturelles - le gaz notamment - de la Bolivie. Un mouvement « civique », mené par les classes dominantes, chefs d’entreprises, transnationales et grands propriétaires terriens, exige plus d’autonomie territoriale - et certains l’indépendance - pour contrôler ces richesses. La vigueur depuis l’an 2000 des mouvements sociaux remet en cause leur mainmise sur les ressources naturelles.

[7] [NDLR] Cochabamba, dans la région du Chapare, fut le théâtre de ladite guerre de l’eau. En avril 2000, la dénommée « or bleue » a déchaîné dans la ville l’une des révoltes les plus bruyantes de l’histoire récente du pays. Ses habitants se sont mobilisés contre l’augmentation disproportionnée des tarifs de l’eau, dont les prix avaient quadruplé en à peine quelques semaines, et ont obtenu l’expulsion de l’entreprise privée, Aguas del Tunari, (un consortium conduit par la multinationale Bechtel) en charge des services d’eau.

[8] [NDLR] Lire La Vaca, Le mouvement populaire bolivien se prépare pour l’échéance électorale, RISAL, 16 septembre 2005.

[9] Inprecor, no 511/512, www.inprecor.org.

[10] [NDLR] Sur le référendum et ses résultats, lire Louis-F. Gaudet, La Bolivie de l’après référendum : Vers un nouveau cycle de contestations ?, RISAL, 10 septembre 2004.

[11] [NDLR] Consultez le dossier « El Alto, ville rebelle » sur RISAL.
Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), Genève, 17 décembre 2005.



Vendredi 23 Décembre 2005

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