Politique Nationale/Internationale

Evo Morales : « La Bolivie n’a plus de maîtres, mais des partenaires »


De passage en Suisse, le président bolivien a fait le bilan d’un an et demi de pouvoir. L’ancien syndicaliste met en avant les indicateurs économiques et une crédibilité internationale nouvelle.

par Benito Pérez


Benito Pérez
Mardi 17 Juillet 2007

Evo Morales : « La Bolivie n’a plus de maîtres, mais des partenaires »
Le secret avait été bien gardé. Jeudi, le président Evo Morales a réalisé un voyage éclair à Zurich pour défendre la cause du football bolivien auprès de Joseph Blatter, le patron valaisan de la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) qui s’était mis en tête d’interdire toute compétition internationale au-dessus de 2 500 mètres. Un voyage gagnant - contre toute attente - selon un communiqué publié hier par la fédération internationale du sport roi..
Entre ses deux traversées de l’Atlantique, le président bolivien a encore trouvé le temps de s’entretenir avec un expert suisse des biocarburants, de prendre part à un match de foot (perdu 2-1) contre des Boliviens de Zurich, de rencontrer longuement ses compatriotes exilés et de répondre aux questions du Courrier et de L’Événement syndical ! Un entretien en forme de bilan de dix-sept mois de gouvernement populaire, marqués par la reconquête de la dignité nationale et une politique économique et sociale aussi ambitieuse que pragmatique.

Vous dites souvent que vous ne vous étiez jamais préparé à diriger la Bolivie. Quels enseignements tirez-vous après dix-sept mois ?

Nous avons démontré qu’un Indien pouvait gouverner, et même mieux que d’autres ! Bien sûr, nous avons fait des erreurs. Je n’avais jamais rêvé d’être président. Les circonstances ont voulu que nous passions de la défense de la feuille de coca à celle des ressources naturelles et à la politique. Personnellement, je m’étais seulement préparé à la lutte syndicale, à faire des blocages de routes, ça, oui, je savais faire ! (rire)
En un an et demi, nous avons beaucoup appris. Et le processus de transformations structurelles en démocratie porte ses fruits. Mais il faudra beaucoup plus de temps pour payer la dette accumulée avec le peuple depuis 500 ans.

De quels résultats économiques et sociaux êtes-vous le plus satisfait ?

Durant la campagne électorale, nos adversaires assuraient que, si nous parvenions au pouvoir, l’inflation exploserait et notre monnaie serait dévaluée... Rien de ça n’est arrivé. Au contraire, la stabilité macroéconomique est assurée. La croissance est supérieure à 5% et notre monnaie s’est appréciée face au dollar. Quant aux investissements, ils croissent, même si ce n’est pas encore assez. Mon inquiétude, en janvier dernier, lorsque j’ai rédigé mon rapport devant le Congrès, était que les progrès ne se remarquaient pas assez dans la microéconomie, les petites entreprises, l’économie familiale. Or, j’ai appris dimanche que, selon un journal qui ne nous fait pourtant pas de cadeaux, 12 000 nouvelles microentreprises sont nées. Si l’on compte les initiatives non déclarées, c’est sûrement le double !

Et au niveau social ?

Un récent rapport d’une ONG pourtant très critique avec le gouvernement estime que le chômage a reculé de deux points. Je pense que c’est plus ! Et après des années de stagnation, le salaire minimal a été augmenté de près de 20%.

Aujourd’hui, presque 5 millions de personnes, soit plus de la moitié des Boliviens, bénéficient d’une attention sanitaire gratuite. La mortalité infantile a reculé. Grâce à la coopération de Cuba, 100 000 personnes ont pu être opérées des yeux !

Sur le plan de l’éducation, nous avons rencontré davantage de difficultés. Pourtant, grâce au bon Juancito Pinto [1], de nombreux enfants sont revenus vers les écoles publiques. L’an dernier, nous n’avons pas connu un seul jour de grève dans les écoles, et seulement deux en 2007. Et encore, le mouvement était extrêmement minoritaire... Pourquoi ? Parce qu’avant les enseignants étaient contraints de faire en moyenne un mois de grève pour obtenir une augmentation de salaire de 3,5%. Nous, nous les avons augmentés de 7% puis de 6%.

Quel rôle a joué la réforme des hydrocarbures dans ces avancées ?

Central, selon moi. L’an dernier, les investissements publics ont atteint un niveau record. Malgré cela, la Bolivie a fini l’année 2006 avec un bénéfice public, et ce, pour la première fois depuis 1940 ! L’explication en est simple. En 2005, l’Etat avait touché moins de 300 millions de dollars de recettes liées à l’exploitation du gaz et du pétrole. Grâce à la révision des contrats des multinationales et à la nationalisation, cette année nous recevrons 1,6 milliard ! Et ce chiffre ne comprend même pas la hausse des tarifs que nous venons de signer avec l’Etat brésilien de Cuiabá et celle que nous sommes sur le point d’obtenir de Rio de Janeiro...

En dix-sept mois, nous avons réduit notre dette extérieure de 500 dollars par habitant à 200 dollars. Grâce en partie à l’abandon de créances du Japon et de l’Espagne. La bonne santé de l’Etat est aussi due à l’austérité que nous avons imposée, en baissant les hauts salaires de l’Etat, à commencer par le mien. Il faut aussi signaler la lutte contre la corruption. J’ai dû me séparer de membres du gouvernement et de fonctionnaires contre lesquels des accusations graves avaient été portées. Les Boliviens savent que désormais on ne pardonne plus. Un sondage indique qu’ils sont 82% à penser que la corruption s’est réduite.

Tout cela a permis de faire passer nos réserves internationales de 1,4 milliard de dollars à 3,7 milliards. Je ne vous cache pas que nous avons un vif débat au sein du gouvernement. Certains disent : « Il faut dépenser ces réserves, investir, on ne va pas garder cette cagnotte en attendant que les néolibéraux reviennent au pouvoir ! » Mais je ne suis pas d’accord. J’espère que nous dépasserons les 4 milliards cette année. Vous savez, un pays, c’est un peu comme une famille, son influence dépend en bonne partie de sa fortune !

Après le gaz, avez-vous d’autres projets de réforme structurelle ?

Nous avons déposé un projet de loi instaurant un impôt sur l’exportation des minerais. Les prix n’arrêtent pas de monter, il faut que le peuple en bénéficie aussi.

N’avez-vous pas peur d’éloigner les investisseurs ?

La réforme est faite de façon à ne ponctionner qu’une part des profits. Si les prix internationaux grimpent, nos recettes monteront aussi. Et dans tous les cas, les investissements demeurent intéressants. Aucune des transnationales des hydrocarbures n’est partie, car nos réformes ne sont pas confiscatoires. Leur but est simplement de faire cesser le pillage de nos ressources. Nous n’avons pas assez de capital propre pour nous passer des investisseurs. Mais, aujourd’hui, nous n’avons plus de maîtres, nous avons des partenaires. Désormais, les transnationales doivent tenir leurs promesses d’investissements, sinon nous reverrons leur situation. Elles veulent la sécurité juridique ? Qu’elles commencent par remplir leur part de contrat.

******

« L’Europe doit ouvrir sa conscience historique »

Aujourd’hui, nous nous faisons respecter. Avant, quand un président bolivien se rendait à une rencontre internationale, c’était pour soutenir telle ou telle initiative prise par les Etats-Unis ou le Brésil ou le Venezuela ou qui sais-je encore. Désormais, nous marquons notre propre ligne politique. Prenez le cas de la défense de l’eau comme un bien public qui ne peut être privatisé. Pour nous, l’accès à l’eau doit être reconnu en tant que droit humain. Eh bien notre démarche a déjà obtenu le soutien de 90 pays ! Prenez les relations économiques. De pays méprisé parce qu’il est le plus pauvre d’Amérique du Sud, la Bolivie est devenu un partenaire à part entière de la Banque du Sud. Grâce à nos réserves financières, nous avons désormais une capacité à l’endettement. La Banque Interaméricaine de Développement (BID) vient de nous prêter 120 millions pour construire une route vers l’Amazonie. Sans conditions.

Vous avez annoncé le retrait de la Bolivie du Centre international des différends relatifs aux investissements (CIRDI), la chambre de règlement des différends entre Etats et transnationales, rattachée à la Banque mondiale (BM). Allez-vous vous retirer aussi de cette institution et du Fonds Monétaire International (FMI), comme le Venezuela ?

Non. Le CIRDI est une chose, la Banque mondiale et le FMI en sont une autre. Nous respectons ces deux organismes. Leur attitude a changé. Par le passé, la Banque mondiale et le FMI nous imposaient leurs politiques. Par exemple, en 2003, lorsqu’ils ont fait adopter par le gouvernement un impôt sur les salaires. La révolte et la répression ayant suivi avaient fait treize morts... Leurs morts ! Quand je suis arrivé au pouvoir, je leur ai dit : « Si vous voulez collaborer avec la Bolivie, ok, mais appuyez nos projets, nous n’accepterons aucune imposition. » Nos relations se sont alors interrompues. Jusqu’à la fin de 2006, lorsqu’ils sont revenus pour nous dire qu’ils acceptaient cette façon de faire. Le CIRDI, c’est autre chose. On ne peut participer à un organisme où les Etats sont toujours perdants. Vous avez des sociétés qui ne respectent ni les lois ni les contrats, parfois qui ne payent pas leurs impôts, et à chaque fois le CIRDI leur donne raison.

Vous êtes en conflit avec une transnationale suisse, Glencore, dont vous avez nationalisé la fonderie Vinto. Avez-vous un message à lui transmettre ou au peuple suisse ?

Pour l’instant, nous nous refusons à mener une campagne pour dénoncer Glencore. Nous pourrions démontrer à l’opinion publique les illégalités commises, mais nous préférons miser sur le dialogue. Tout en précisant que jamais nous ne renoncerons à la nationalisation de la fonderie.

La Suisse héberge de nombreux Boliviens sans papiers. Avez-vous l’intention de mener des discussions bilatérales à ce sujet ?

Non. Nous avons commencé un dialogue de bloc à bloc. La voie bilatérale et thématique prendrait trop de temps et d’énergie. C’est pourquoi l’ensemble des pays andins discutent actuellement d’un accord avec l’Europe. Ce dialogue aborde des aspects politiques et commerciaux, mais aussi de fraternité, de solidarité. Mais attention : il n’y aura accord que si on accepte nos différences. Par exemple, nous sommes opposés aux brevets sur le vivant. La vie n’est pas une marchandise. Quant au caractère public des ressources naturelles, en particulier l’eau, il doit être garanti. La Bolivie doit aussi pouvoir protéger sa production.

Je souhaite évidemment que la question migratoire soit abordée. Il y a 500 ans, quand les Européens sont arrivés à Abya Yala, il n’existait ni visas, ni murs, ni expulsions. Aujourd’hui, les survivants de cette invasion aspirent à vivre mieux. Nous aimerions que les pays européens développent une conscience historique et humaine face aux problèmes de l’immigration. Que leur politique soit respectueuse des personnes et sans exclusion. La question de fond - que nous devons résoudre ensemble - est celle de l’asymétrie entre les continents.

******

Elections après la Constitution

Il y a quelques familles privilégiées prêtes à faire beaucoup de mal au pays pour récupérer la tétine de l’Etat qui les a nourri si longtemps. Ces gens ne supportent pas qu’un Indien gouverne à leur place ! Mais ils ne sont pas nombreux.

Ils sont toutefois puissants...

Même pas tellement. Ils ont beaucoup d’argent, mais l’acteur social le plus important pour l’Etat, le vrai interlocuteur de la société civile, c’est le mouvement syndical. A part une fois, où elle a mis 100 000 personnes dans la rue, la bourgeoisie ne parvient pas à mobiliser.

Mais l’opposition contrôle le Sénat et six départements.

C’est vrai. Cela limite notre marge de manoeuvre. Mais je ne désespère pas de trouver une meilleure coordination avec les préfets des départements. Quant au Sénat, dès que la nouvelle constitution sera adoptée, nous appellerons à des élections législatives comme présidentielles.

L’Assemblée constituante peine à dégager un consensus.

Le principal désaccord porte sur la question des autonomies. Nous sommes favorables à des autonomies départementales, comme le veut l’opposition, à deux conditions : que l’autonomie ne signifie pas division, voire indépendance, et que cela n’exclue pas la possibilité d’autonomies indigènes. Je suis souvent venu à Genève pour défendre la cause de l’autodétermination indigène. C’est une lutte historique, une revendication mondiale. Elle ne peut être subordonnée aux envies d’autonomie départementale qui s’expriment depuis peu. Marions-les deux, répartissons les compétences et le problème est réglé. Mais si l’on ne parvient pas à un compromis, tant pis ! Qu’on organise un référendum. Nous n’avons pas peur du verdict du peuple. Peut-être qu’Evo Morales et les mouvements sociaux sont dans l’erreur.

NOTES:

[1] [NDLR] L’allocation « Juancito Pinto » est censé permettre à des centaines de milliers d’écoliers de recevoir 20 euros annuels, un chiffre considérable en Bolivie grâce aux ressources provenant de la « nationalisation » des hydrocarbures.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch/), Genève, juin 2007.



Mardi 17 Juillet 2007

VIDEOS | Politique Nationale/Internationale | Propagande médiatique, politique, idéologique | Société | Histoire et repères | Conflits et guerres actuelles | Néolibéralisme et conséquences

Publicité

Brèves



Commentaires