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Étudiants, méfiez-vous du Professeur Oussama !


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Revoilà les prêcheurs d’angoisse conservateurs et leur sempiternelle croisade qui vise à purger les universités de leurs professeurs d’opinions politiques libérales


Rosa Brooks
Jeudi 21 Septembre 2006

Étudiants, méfiez-vous du Professeur Oussama !

Rosa Brooks

Traduit par Xavier Rabilloud et révisé par Fausto Giudice

Nous voilà en plein mois de septembre, un moment opportun pour consacrer notre réflexion à cette sempiternelle et populaire activité de rentrée scolaire, j’ai nommé le « dégommage de professeurs ».

Selon le livre de David Horowitz « Les professeurs : les 101 universitaires les plus dangereux d’Amérique » [1], les universités usaméricaines sont dominées par « la culture perverse et choquante d’universitaires qui empoisonnent l’esprit des étudiants d’aujourd’hui avec … leur haine de l’Amérique … et leur soutien aux ennemis terroristes de l’Amérique. » Sa croisade contre les « universitaires radicaux » n’est, hélas, pas solitaire.

En liant sa rhétorique enflammée à une campagne d’apparence respectable en faveur de la « liberté académique », Horowitz est parvenu à leurrer, jusqu’à obtenir leur soutien en faveur de son programme, un certain nombre d’étudiants et de politiciens.


David Horowitz en pleine action
David Horowitz en pleine action


Le site web de Horowitz, www.discoverthenetworks.org [2], déplore les vues politiques libérales de la majorité des professeurs, et exhorte à une plus grande « diversité » dans les facultés. Sur son site web « Les Etudiants pour la Liberté Académique » [3], il demande aux étudiants de rapporter les « abus » commis par les professeurs à l’encontre de la liberté académique, et aux législatures des États de statuer pour que les universités publiques se conforment à ce qu’il nomme la Déclaration Académique des Droits [4].

Au premier abord, le manifeste d’Horowitz est séduisant. Il proscrit la discrimination idéologique, met en avant « le caractère incertain et instable de l’ensemble du savoir humain » [5], et énonce que « les institutions académiques … devraient conserver une attitude de neutralité dans leur organisation, respectant les désaccords substantiels qui divisent les chercheurs. »

Qu’y a-t-il de mauvais là-dedans, me direz-vous ?

D’abord, la prétendue Déclaration Académique des Droits est remplie de sottises, certes intelligemment bâties et prudemment travesties. Ironiquement, Horowitz & Co ont à présent adopté précisément le mode de raisonnement qui prêta le flanc à la plus sauvage critique issue de la doctrine juridique au cours des « guerres de la culture » dans les années 1980 : celui du relativisme rampant !
Considérons rien qu’un instant l’affirmation de ce document, selon laquelle les universités devraient être neutres, « respectant les désaccords substantiels qui divisent les chercheurs. » Vraiment ? Tant de choses peuvent semer la zizanie entre les chercheurs, mais les universités devraient-elles rester neutres entre, mettons, l’astrophysique et l’astrologie, ou la théorie évolutionniste et le créationnisme ?

Les universités ne sont pas un marché en concurrence libre et non faussée [6] sur lequel toutes les idées devraient être présumées équivalentes, mais bien plutôt des institutions destinées à favoriser et encourager le savoir. Et en dépit de leur manque supposé de diversité idéologique, la plupart des universités usaméricaines mettent en œuvre de solides normes disciplinaires afin de distinguer l’analyse convaincante du pur dogme, et les théories fondées de celles qui sont invalidées par les faits. Voilà pourquoi des étudiants viennent ici de partout dans le monde – même de pays où un tas de gens haïssent vraiment le libéralisme politique.

La deuxième chose qui cloche avec la Déclaration Académique des Droits, c’est qu’elle n’est rien d’autre qu’un rideau de fumée dissimulant un programme maccarthyste [7] sous une noble rhétorique.

Si Horowitz & Co se souciaient réellement de la diversité, on attendrait d’eux qu’ils se fassent les plus ardents défenseurs de la diversité raciale et sexuelle autant qu’idéologique. Au lieu de quoi, ils se consacrent principalement à « démasquer » et dénoncer les professeurs d’opinions libérales qui, selon eux, saquent ou intriguent contre leurs étudiants et leurs collègues conservateurs.

Un exemple typique et fameux des causes défendues par Horowitz : une étudiante du Colorado que son professeur avait prétendument notée F [8] lorsqu’elle avait refusé d’admettre que George W. Bush est un criminel de guerre. Lorsque l’on prit la peine de vérifier le détail de l’histoire, il s’avéra que l’étudiante avait en fait obtenu un B, qu’elle avait mal compris ce qui lui était demandé, et que le professeur était… un Républicain.

Le véritable programme dissimulé derrière cette soi-disant déclaration de droits n’a rien à voir avec l’encouragement du pluralisme intellectuel, et ne vise qu’à marginaliser ou éliminer les universitaires qui dévient de la ligne politique de la droite.

L’attaque menée par la droite contre les universités présumées libérales s’avéra être au point mort après les années 1980, mais elle reprit de la vigueur après le 11 septembre 2001. Capitalisant sur les vives préoccupations à l’égard de la sécurité nationale, Horowitz et ses semblables ont pu commencer à dénoncer les universitaires qui les rebutaient, non plus seulement comme libéraux, mais en tant que « sympathisants … d’Oussama Ben Laden » et partisans du terrorisme.

La semaine dernière, ils ont insisté pour que les universités soient débarassées des libéraux et « améliorées en vue de la sécurité nationale », et ils ont exhorté les étudiants à « critiquer fortement … la présence, encore préservée, de professeurs d’opinions libérales et séculaires ».

Oh, attendez – oups ! Ces citations étaient – respectivement – du Président de l’Université de Téhéran, l’ayatollah Abbasali Amid Zanjani, un islamiste radical, et du Président iranien, Mahmoud Ahmadinejad.

Idiote que je suis, je mélange mes extrêmistes militants islamistes conservateurs et mes extrêmistes militants conservateurs judéo-chrétiens !

Ceci dit, maintenant que j’y pense, on dirait qu’ils ont bien des choses (affreuses) en commun.

Notes du traducteur
1 - Titre d’origine : « The professors : the 101 most dangerous academics in America ».
2 - Dont le nom signifie en français « Découvrez les réseaux ».
3 - http://www.studentsforacademicfreedom.org
4 - « Academic Bill of Rights » dans l’original. Il eut été à mon sens plus compréhensible de parler d’une « déclaration des droits académiques » (c-à-d une déclaration, par les institutions habilitées, des droits qui doivent être spécifiquement respectés ou affirmés dans un contexte académique) plutôt que d’une « déclaration académique des droits » (c-à-d une déclaration par l’institution académique de droits non précisés, donc potentiellement de tout ordre ; ce serait par exemple une sorte de déclaration, par l’insitution académique, des droits de l’homme), mais la remarque s’applique à l’anglais également (« Academic Bill of Rights » , à comparer avec la Déclaration des Droits de l’Homme : « the Bill of Human Rights »). J’en conclus donc que la formulation bancale est présente dans l’originale, et je la conserve telle quelle.
5-Pour conserver le sens strict et eaxct de la citation, il faut la lire (et la citer !) en entier (son sens est circonscrit aux “humanités” et aux sciences sociales) : « Curricula and reading lists in the humanities and social sciences should reflect the uncertainty and unsettled character of all human knowledge in these areas by providing students with dissenting sources and viewpoints where appropriate. » à l’article 4 de cette Academic Bill of Rights, et à l’article 2 de la Student Bill of Rights qui en fait le pendant.
6 - J’ai choisi ici de traduire par une expression libérale, au sens économique du terme, l’expression « neutral marketplaces », afin d’en rendre les connotations exactes, même si je m’écarte de la lettre du texte d’origine.
7 - Du nom de Joseph MacCarthy, Sénateur républicain du Wisconsin, qui a donné son nom au « maccarthysme », période d’intense anti-communisme aux USA, de la fin des années 1940 à la seconde moitié des années 1950, dans une ambiance de « chasse aux sorcières ».
8 - La notation se fait usuellement par des lettres de A à F, de la meilleure à la plus mauvaise note





Rosa Brooks

Los Angeles Times, 15 septembre .

Traduit de l’anglais en français par Xavier Rabilloud et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources.



Jeudi 21 Septembre 2006

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