Politique Nationale/Internationale

Etats-Unis, Venezuela: La nouvelle politique de l’aide politique au Venezuela


Cinq ans après la tentative de coup d’Etat contre le président Hugo Chavez, dans laquelle étaient impliqués des groupes financés par les Etats-Unis, les programmes gouvernementaux d’aide politique de ce pays continuent à se mêler des affaires politiques intérieures du Venezuela. Nouvelle stratégie des « democracy builders », les bâtisseurs de démocratie, au Venezuela et dans le monde : le soutien à la résistance non violente par des organisations de la société civile.

par Tom Barry


Tom Barry
Mardi 16 Octobre 2007

 Etats-Unis, Venezuela: La nouvelle politique de l’aide politique au Venezuela

Au nom de la promotion de la démocratie et de la liberté, Washington finance actuellement, dans le cadre de sa stratégie mondiale de promotion de la démocratie, une pléthore d’organisations états-uniennes et vénézueliennes — dont une au moins a soutenu publiquement le coup d’Etat d’avril 2002 qui avait brièvement renversé Chavez.

Quand il a appris la nouvelle du coup d’État, le président de l’International Republican Institute (IRI, l’Institut républicain international), a félicité ceux « qui s’étaient soulevés pour défendre la démocratie », ignorant le fait que Chavez avait été élu président par deux fois. Malgré ce soutien déclaré à un coup d’État contre un président élu démocratiquement ainsi qu’à la violation flagrante de l’Etat de droit par l’opposition, l’IRI mène encore au Venezuela des programmes de démocratisation financés par la US Agency for International Development (USAID), l’agence des Etats-Unis pour le développement international.

L’IRI, un institut prétendument non partisan fondé pour distribuer l’aide états-unienne en matière de promotion de la démocratie et dirigé par John McCain (républicain de l’Arizona), fait partie des cinq organisations non gouvernementales états-uniennes qui attribuent les fonds de l’USAID à des organisations et des programmes politiques vénézuéliens. L’USAID finance également le National Democratic Institute for International Affairs (NDIIA, l’Institut national démocratique pour les affaires internationales), ainsi que trois organisations non gouvernementales : la Freedom House, Development Alternatives Inc. et la Pan-American Development Foundation.

Les États-Unis soutiennent des groupes de lutte pour la démocratie et de défense des droits de l’Homme au Venezuela depuis le début des années 1990, mais les fonds consacrés au « democracy-building » ont été fortement revus à la hausse après l’élection de Chavez à la présidence en 1998. L’USAID et la National Endowment for Democracy (NED), la Fondation nationale pour la démocratie, qui finance l’IRI et le NDIIA, ont considérablement augmenté leurs contributions à destination d’associations d’entrepreneurs vénézuéliennes, à la confédération officielle des travailleurs [la Confédération des Travailleurs du Venezuela, CTV], à des organisations de défense des droits de l’Homme et à des coalitions de partis politiques.

L’initiative de l’USAID pour la transition

Plusieurs mois après le coup d’État avorté de 2002 au Venezuela, le Département d’État états-unien a créé à Caracas l’Office of Transition Initiatives (OTI), le Bureau des initiatives de transition, en recourant aux fonds de l’USAID. L’OTI, qui travaille indépendamment de l’ambassade des États-Unis, poursuit deux objectifs déclarés, qu’elle définit comme suit : d’une part, « renforcer les institutions démocratiques et promouvoir un espace pour le dialogue démocratique  » et, d’autre part, « encourager la participation des citoyens au processus démocratique ».

En réalité, l’USAID a mis sur pied l’OTI dans l’intention à peine voilée de soutenir les efforts pour évincer le président Chavez. Selon l’USAID, le nouveau bureau « fournirait une assistance à court terme, rapide et flexible répondant à des besoins clés en matière de transition ».

Bien qu’elle ne définisse pas clairement en quoi consiste la « transition » souhaitée, l’USAID affirme que Chavez « a lentement usurpé la machine gouvernementale et développé des structures de gouvernance parallèles non démocratiques ». En 2001, dans la description du poste de directeur de l’OTI à Caracas, l’USAID a déclaré que celui-ci serait notamment chargé de « formuler une stratégie et de lancer le programme du nouveau bureau, en tenant compte étroitement des intérêts politiques états-uniens », ainsi que d’« élaborer une stratégie de sortie et un plan opérationnel de retrait  ».

Plutôt que de financer directement des organisations et des partis politiques vénézuéliens, l’OTI achemine les fonds alloués par l’USAID au travers d’ONG états-uniennes qui, à leur tour, financent une multitude d’ONG et de projets politiques vénézuéliens. Dans son rapport de janvier à mars 2007, l’USAID mentionne 139 sous-subventions attribuées à des organismes vénézuéliens actifs dans 19 des 23 états du pays.

L’OTI, qui a fourni une aide à la démocratisation du Venezuela estimée à 30 millions de dollars, n’est pas la seule source de soutien politique états-unien. Le bureau se décrit lui-même comme faisant partie d’un « programme complet d’assistance dont le but est de renforcer les voix et les institutions démocratiques du Venezuela  », telles que la NED et d’autres initiatives du Département d’Etat, dont des voyages « éducatifs » offerts à certains acteurs des médias vénézuéliens. Étant donné que l’aide économique états-unienne diminue, l’OTI recherche des fonds locaux pour compléter ses programmes. Dans son rapport de janvier à mars 2007, il prétend avoir récolté 3,5 millions de dollars de contributions locales durant le premier trimestre de l’année.

Dans l’évaluation de ses « initiatives de transition » pour la période de janvier à mars, l’OTI affirme : « Le partenariat qui s’est instauré entre des ONG et des citoyens avides de participer de manière directe à leur propre système de gouvernance atteste le succès du programme (…), lequel répond à un important besoin, ce qui pose les fondements d’un avenir démocratique durable.  »

Bien que les ONG financées par le gouvernement des États-Unis insistent sur le fait qu’elles sont indépendantes, elles coordonnent étroitement leurs programmes, entre elles et avec des fonctionnaires états-uniens. En février 2007, le « chef d’équipe » de l’OTI s’est rendu au Venezuela afin de participer à une session de « planification stratégique » avec les « cinq organisations partenaires de mise en œuvre  », comme le relate l’USAID.

L’OTI a également organisé une rencontre avec deux douzaines d’ONG vénézuéliennes « qui encouragent la participation des citoyens dans les espaces démocratiques ». Dans son évaluation des opérations en cours pour la période de janvier à mars, l’OTI écrit qu’ « étant donné l’importance croissante accordée aux espaces démocratiques par les partis politiques, la rencontre permettra de parler des synergies entre la société civile et les partis politiques ».

Grâce à l’appui de l’OTI, l’IRI et le NDIIA offrent « une assistance technique aux partis politiques » en travaillant directement avec eux, « afin d’améliorer leur capacités en matière de travail de proximité avec les électeurs et de développement institutionnel  », selon les termes de l’USAID. Les deux instituts affirment offrir leurs services tant aux partis gouvernementaux qu’aux partis de l’opposition, mais apparemment, seuls ces derniers profitent de l’aide prévue pour la « construction de la démocratie ».

La Freedom House (La Maison de la liberté) est surtout connue pour ses rapports très souvent cités Freedom in the World (Liberté dans le monde) et Freedom of the Press (Liberté de la presse). Mais on ignore généralement qu’elle est l’un des principaux bénéficiaires des subventions allouées par le gouvernement états-unien, qu’elle reçoit de manière directe par l’USAID ou par l’intermédiaire du NED.

La Freedom House, dont les opérations à l’étranger sont financées presque exclusivement par des subventions gouvernementales, déclare qu’elle travaille «  directement avec des réformateurs démocratiques, sur le front, dans leur propre pays », en Asie centrale, en Europe centrale, en Europe de l’Est, au Proche-Orient, en Amérique latine, dans les pays de l’ex-Union Soviétique et dans les Balkans. Elle considère que ses activités à l’étranger « ont l’effet d’un catalyseur pour la liberté, en renforçant la société civile, en favorisant un gouvernement ouvert, en défendant les droits de l’Homme et en favorisant la libre circulation des informations ».

Avec les fonds qu’elle reçoit de l’USAID, la Freedom House sponsorise un programme « Human Rights Defenders » (« défenseurs des droits de l’Homme »), dont elle dit qu’il « facilite l’interaction entre la société civile vénézuélienne et celle des autres pays d’Amérique latine, dans le but de les aider à améliorer la communication sur les droits de l’Homme au niveau national, et d’étendre la protection de ces droits ». Elle indique en outre que « le but à plus long terme est d’épauler des groupes qui lutteront pour sauvegarder et améliorer le fonctionnement des institutions démocratiques au Venezuela  ».

Pour sa part, le Pan-American Development Fund (Fonds panaméricain de développement) a versé début 2007 de l’argent à des ONG vénézuéliennes afin qu’elles « fournissent de l’information sur les activités suivantes : le processus de réforme constitutionnelle, la discrimination en fonction de l’affiliation politique et la persécution des activistes des droits de l’Homme  ». Development Alternatives Inc., pour sa part, s’attache à « promouvoir la formation sur la gouvernance et les valeurs démocratiques, à augmenter la participation des citoyens au niveau local et à favoriser la participation d’ONG à des événements internationaux  ».

« Plan de déstabilisation » — Un « programme d’actions » pour la démocratie

En mai 2007, Eva Golinger, auteur américano-vénézuélienne du livre Le Code Chavez et critique réputée des programmes d’aides états-uniens au Venezuela, a accusé la Freedom House et d’autres organisations états-uniennes financées par leur gouvernement d’échafauder un « plan de déstabilisation » (voir Venezuelanalysis.com, 26 mai 2007). Selon elle, l’organisation était en train de concevoir une campagne de résistance non violente au gouvernement Chavez.

La Freedom House collabore avec le Center for Applied Nonviolent Action and Strategies (Canvas), basé à Belgrade. Celui-ci a choisi le Venezuela, le Zimbabwe et l’Ukraine comme principales cibles de ses programmes de formation. Sur son site Web, il décrit comme suit sa vision des transitions politiques : « Ces dernières années, on a pu observer des résistances politiques populaires en Birmanie, au Zimbabwe, au Venezuela et au Tibet. Bien que ces mouvements n’aient pas eu raison des dictateurs, ils ont profondément affaibli l’autorité de ces régimes oppresseurs, tant dans les pays concernés que dans la communauté internationale.  »

En mai 2007, lors d’un conférence de presse à Caracas, Eva Golinger a relevé que le poing serré figurant sur les tracts de protestation contre la « fermeture » de RCTV (la chaîne de télévision la plus importante du pays, accusée par le gouvernement d’avoir soutenu la tentative de coup d’Etat) correspond au logo utilisé dans les campagnes d’opposition en Serbie, en Géorgie et en Ukraine – c’est aussi un symbole que l’on retrouve sur le site Internet du Canvas.

Le financement par l’USAID et la NED d’ONG actives au Venezuela reflète la conviction du gouvernement états-unien que le processus démocratique est profondément vicié et que ce type d’aide politique favorisera une « transition » vers une gouvernance plus démocratique – ou pour le moins vers un dirigeant plus acceptable pour Washington. La concentration sur des ONG de l’aide à la démocratisation traduit également la tendance actuelle à considérer la résistance non violente des ONG comme étant l’instrument le plus efficace pour convertir des dictatures en démocraties.

Cette nouvelle méthode visant à instaurer des changements de régime a été promue par la NED, la Freedom House, l’Albert Einstein Institution et le Council for a Community of Democracies (Conseil pour une communauté des démocraties). Ces dernières années, la Freedom House s’est fait le chantre de l’action civile non violente comme moyen de renverser les régimes dictatoriaux. Son étude de 2005 intitulée « How Freedom is Won » (« Comment conquérir la liberté ») conclut que 50 des 67 « transitions vers la démocratie survenues au cours des 30 dernières années » ont été en grande partie menées « par la résistance civile au moyen de grèves, de boycotts, d’actes de désobéissance civile et de manifestations de masse  ».

Peter Ackerman, président du conseil d’administration de la Freedom House, président fondateur de l’International Center on Nonviolent Conflict et co-auteur d’un ouvrage intitulé Strategic Nonviolent Conflict, est l’un des plus fervents partisans du financement international des ONG engagées dans l’action non violente contre les États non démocratiques. Dans un discours prononcé en mars 2007, il a dit de la Freedom House qu’« elle faisait tout son possible pour améliorer le contenu et l’extensibilité des instruments de formation » destinés aux groupes engagés dans l’action non violente.

Mark Palmer est un autre éminent défenseur du financement de la résistance non violente par le gouvernement états-unien. Fonctionnaire du Département d’État, il a joué un rôle de premier ordre dans la création de la NED et occupe aujourd’hui la vice-présidence de la Freedom House. Dans son témoignage du 8 juin 2006 adressé à la Commission des relations internationales du Sénat, intitulé « Promotion of Democracy by Nongovernmental Organizations : An Action Agenda », il a appelé à un « renforcement radical de [nos] combattants de la liberté se trouvant sur le front  », en clair les ONG.

Mark Palmer, acteur-clé dans la création du Council for a Community of Democracies, regrette le fait que les ONG états-uniennes ainsi que « leurs financeurs gouvernementaux ou privés  » n’aient pas fait du financement des ONG étrangères engagées dans la constitution de « mouvements nationaux » leur objectif premier. Il préconise une augmentation plus importante de l’aide gouvernementale apportée aux « programmes d’ONG consacrés aux dictatures ».

Le financement par les Etats-Unis d’une série d’ONG et de groupes associatifs au Venezuela, y compris la formation et le service de consultation offerts par des organisations telles que le Canvas et l’Albert Einstein Institution, soulève des inquiétudes quant à l’objectif premier, qui pourrait ne pas être véritablement l’avancée de la liberté et des droits de l’Homme, mais plutôt la promotion des intérêts stratégiques états-uniens.

Inclure parmi les cibles de construction d’un mouvement national [de résistance] un Etat démocratique tel que le Venezuela, remet en question l’indépendance et l’intégrité des « democracy builders » aux Etats-Unis. Eva Golinger, partisane de Chavez, a formulé le conseil suivant à l’adresse des Vénézuéliens : « Pour la défense de la nation, il serait judicieux de mettre un terme aux actions menées par des groupes tels que la Freedom House et l’International Republican Institute, qui servent de tête de pont au Département d’État et à la CIA, et qui opèrent ouvertement dans le pays. »

Démocratie et intervention

Il ne fait guère de doute qu’au Venezuela la démocratie est mise à l’épreuve. Ce pays connaît depuis 1958 un régime démocratique relativement stable. Toutefois, en bonne mesure cette stabilité était due à une succession d’élections au terme desquelles les partis bien établis de l’élite accédaient à tour de rôle au pouvoir. En brisant ce modèle, Hugo Chavez a interrompu cette stabilité vantée tout en rendant la politique plus inclusive. Pour la première fois, les pauvres des campagnes et les travailleurs des villes étaient représentés au gouvernement.

En gagnant par des majorités impressionnantes plusieurs élections durement disputées depuis 1998, Chavez a renforcé sa légitimité en tant que démocrate. Toutefois, les moyens qu’il a employés pour consolider ses appuis et entrer rapidement dans le « socialisme du XXIe siècle », ont suscité dans les organisations de défense des droits de l’Homme et de la liberté de la presse - dont Human Rights Watch et Reporters Sans Frontières -, des craintes, qui se sont largement répandues, selon lesquelles son gouvernement porte atteinte au processus démocratique.

Les questions relatives à l’intégrité de l’aide états-unienne destinée à la démocratisation sont actuellement utilisées par le gouvernement du Venezuela pour faire pression sur l’Assemblée nationale afin que celle-ci adopte une nouvelle loi en vertu de laquelle toutes les ONG recevant des fonds étrangers devraient être soumises à l’évaluation et à l’approbation du gouvernement. Si cette mesure intrusive devait être instituée, Washington en portera au moins en partie la responsabilité, et cela constituera une part de l’héritage antidémocratique laissé par la stratégie de démocratisation suivie par les États-Unis.

Il est temps pour les « democratizers » de mettre un terme à leurs opérations au Venezuela et de se retirer. En intervenant dans ce pays par l’intermédiaire d’ONG, Washington accrédite les affirmations de Chavez et d’autres qui accusent le gouvernement états-unien de poursuivre une politique dont le but est un changement de régime au Venezuela.

Une politique extérieure plus constructive à l’égard du Venezuela devrait commencer par un soutien à l’autodétermination du pays dans ses affaires politiques et économiques. Les préoccupations à propos de la situation de la démocratie, de la liberté de la presse et des droits de l’Homme pourraient alors s’exprimer à travers les voies diplomatiques habituelles, ce qui n’alimenterait plus les suspicions quant à la participation des Etats-Unis et de leurs institutions de l’ombre à une campagne de sabotage du gouvernement vénézuélien, élu démocratiquement.

Toutefois, dans l’état actuel des choses, Washington et sa phalange d’ONG travaillant à la construction de la démocratie ne font pas que soulever des inquiétudes ; elles opèrent afin d’influencer sur place la politique intérieure du Venezuela. Les États-Unis ne toléreraient pas que des pays étrangers et leurs agents s’immiscent dans leur processus politique. Ils ne devraient donc pas s’accorder le droit de faire à autrui ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fasse.

En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : IRC Americas Program (http://americas.irc-online.org/), 25 juillet 2007.

Traduction : Chloé Meier Woungly-Massaga, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).



Lundi 15 Octobre 2007

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