Propagande médiatique, politique, idéologique

« Etat juif-démocratique »


Adi Ophir - Mahsom


fullin13@caramail.com
Samedi 18 Août 2007

« Etat juif-démocratique »
Etat juif-démocratique. Etat juif-démocratique. Etat juif-démocratique. On peut se contenter de cela. Comme une formule magique, il suffit de dire « Etat juif-démocratique » un nombre suffisant de fois pour que s’opère une sorte de miracle. Tout à coup disparaît tout ce qui n’est pas démocratique et tout ce qui n’est pas juif dans l’Etat juif-démocratique. Politiciens et journalistes, enseignants et juges, orateurs et prédicateurs, policiers et soldats, tous accourent pour prononcer l’incantation : juif-démocratique.

Incantation contre le démon ethnique et contre le démon démographique, contre le démon raciste et contre le démon post-sioniste. Si simplement on dit suffisamment souvent « juif-démocratique », on verra disparaître la honte de quarante ans d’occupation et s’effacer la honte de l’administration militaire qui a précédé l’occupation et disparaître trois millions et demi d’Arabes qui veulent un Etat et encore un million et demi qui veulent une autonomie culturelle et une citoyenneté avec des droits collectifs et disparaître le racisme du discours public et du code de lois, et disparaîtront tous les présents-absents et les millions de dounams qui leur ont été volés et tous leurs villages non enregistrés, et puis surtout disparaîtront tous les sentiments de culpabilité et tous les efforts d’auto-illusion.

« Juif-démocratique » n’est pas un écran de fumée. Il ne s’agit pas de cacher la réalité. Maintenant tout, ou presque, est à découvert. Ce n’est donc pas du camouflage, c’est une incantation, à la fois vœu et formule magique. On adjure la réalité d’être autre que ce qu’elle est, jusqu’à ce que tout à coup elle se métamorphose. Comme la grenouille qui redevenait un prince, ou comme, dans l’histoire d’Aladin, le méchant Jafar devenu génie et qui retourne à l’intérieur de la bouteille. Regardez, cela marche. Si on répète le mantra suffisamment souvent avec une foi entière et en fermant les yeux, alors, quand on les ouvre à nouveau, on vit dans un Etat juif démocratique.

Tout est bien sûr resté pareil mais tout ce qui était gênant avant qu’on ne prononce notre formule extraordinaire pour décrire la réalité (et pas juste pour l’attendre), on n’en tient tout simplement plus compte. Une partie de la réalité n’est pas prise en considération parce qu’elle appartient au passé, et une autre partie parce qu’on parle à partir d’une conscience de l’avenir. On parle par une sorte d’étrange certitude qu’au bout du compte il sera mis fin à l’occupation ; la majorité du peuple a déjà déclaré préférer la paix aux territoires ; nous sommes déjà sortis de Gaza et nous sortirons aussi de Cisjordanie, c’est seulement une question de temps, et nous pourrons ainsi conserver la majorité juive et aussi la démocratie.

La profusion avec laquelle on nous parle, ces derniers temps, de « juif-démocratique » témoigne d’un besoin désespéré de chasser les démons. D’un côté, le démon post-sioniste qui murmure : « Toujours pas démocratique », et de l’autre côté, le démon démographique qui souffle : « Bientôt plus juif ». Il y a un besoin désespéré d’établir, dans l’imaginaire politique sinon dans la politique elle-même, une manière de cloison entre nous, gens respectables par essence, et l’occupation, le racisme, la discrimination. Mais comme dans toute expression symptomatique, il y a dans celle-ci une pointe de vérité. Il n’y a pas ici seulement le murmure d’une incantation, mais aussi une simple parole exprimant avec parcimonie une vérité fondamentale. Cette vérité, c’est que, dans les conditions actuelles tout au moins, un vrai Juif est juif-démocratique sans le démocratique, et un vrai démocrate est juif-démocratique sans le juif. La formule est connue. Robert Musil, qui a écrit « Un homme sans qualité » dans les derniers jours de l’empire austro-hongrois, définissait ainsi « autrichien » : austro-hongrois moins le hongrois.

Mais au moins, autrichien et hongrois étaient tous deux du même registre. Juif et démocratique relèvent de genres différents. Comment peut-on d’ailleurs les unir ? Et voici la seconde vérité délivrée par le marmonnement incantatoire. Cette vérité, c’est que juif et démocratique ne sont reliés qu’au moyen d’un trait d’union qui est précisément ce qui les sépare. Le trait d’union crée une liaison décomposable autant qu’il unit, il rend présente et visible une différence dans la mesure même où il est appelé à l’estomper. Ce trait d’union offre un lien à peu près aussi stable et durable que le lien promis par la conjonction « et ». Une combinaison forgée par de simples mots et que de simples mots scinderont un jour.

Grâce au trait d’union, tout Juif inquiet peut s’offrir d’être démocrate : il lui est promis que la composante juive de la formule protègera le régime contre un excès de démocratie ; grâce au trait d’union, tout démocrate inquiet peut sans crainte s’offrir d’être juif : il lui est promis que la composante démocratique de la formule garantira le régime d’un excès de judéité. La symétrie est parfaite. Et la modération est mutuelle, aussi. Tout est dans la mesure. Le sens de la mesure est le nom du jeu.

Un instant : qu’en est-il des Arabes ? Comment un Arabe est-il supposé entrer dans cette formule ? Le « juif » qu’il y a dans « juif-démocratique » est-il destiné à l’éloigner ? La réponse est claire : il trouve refuge dans « démocratique », à condition qu’il ait obtenu de devenir sujet du régime en 48 et qu’il n’a pas dû attendre 67. Le « démocratique » dans la formule est le refuge de l’Arabe israélien, sa cachette, après qu’il a été éloigné de la première moitié de la formule. Par l’effet de notre grande bonté, nous lui accordons une citoyenneté et le reconnaissons comme israélien parce que nous sommes démocrates. Mais la formule est symétrique. Et son principe est : équilibre et modération. Si les Arabes, les non-juifs, trouvent refuge dans la moitié « démocratique » de la formule, qui trouve refuge dans sa moitié « juif » ? Les non-démocrates bien entendu. Nous pardonnons aux racistes, aux fascistes, aux théocrates hallucinés, chacun à leur manière, parce qu’ils sont juifs. Ce refuge a un prix. Il est interdit aux Arabes démocrates de modifier le caractère juif d’Israël. Il est interdit aux racistes juifs de modifier son caractère démocratique.

Les Arabes israéliens ont été condamnés à être citoyens d’un Etat qui n’est pas le leur mais qui est celui d’autres dont beaucoup ne sont pas ses citoyens. Les racistes juifs vivent dans leur Etat, même si ce n’est pas exactement l’Etat dans lequel ils voulaient vivre. Mais ici la symétrie est rompue. Lorsque les Arabes osent discuter publiquement de la possibilité de remodeler Israël comme l’Etat de tous ses citoyens ou comme Etat binational, on les déclare « menace à la sécurité ». Lorsque les racistes agissent - il ne se contentent pas de parler - afin de consolider les rapports d’autorité entre Juifs et Palestiniens ou de renforcer la démocratie israélienne en tant que démocratie de seigneurs, on ne les menace de rien et on ne leur impose pas de limites - au contraire, on les intègre au gouvernement et on leur fournit toutes les ressources nécessaires.

Réflexion faite, même ceci se cache déjà dans la formule « juif-démocratique ». Israël est bel et bien juif-démocratique parce qu’il est démocratique pour les Juifs. Il assure la démocratie aux maîtres juifs. Aux Palestiniens israéliens, cette démocratie des seigneurs et maîtres propose un refuge sous conditions restrictives, et aux Palestiniens qui ne sont pas citoyens, elle propose l’enfer. Comme en Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid, le caractère démocratique du régime des seigneurs est une composante importante dans la capacité de ce régime d’engager lesdits seigneurs dans la création de conditions infernales pour les sujets.

Les sionistes bien intentionnés, qui parlent du droit du peuple juif à un Etat nation à lui, s’attachent à chuchoter l’incantation pour laquelle c’est comme s’il n’y avait pas d’occupation, ou comme si l’occupation était une affaire temporaire et étrangère au régime israélien, comme si quarante des soixante années de ce régime n’avaient pas été consacrées à dominer un autre peuple, et les vingt années restantes à prendre le contrôle de ses terres à l’intérieur de la Ligne Verte ; comme si un tiers des dix millions de personnes placées sous le contrôle de l’Etat israélien n’étaient pas des non-citoyens, privés de tous droits et de toute protection, plus encore un cinquième d’entre elles qui sont détentrices d’une citoyenneté boiteuse.

Un Etat nation juif démocratique qui ne soit pas une démocratie de seigneurs et maîtres, ce n’est pas une description de la réalité mais un programme utopique. Ce n’est pas moins utopique que la vision proposée par les documents visionnaires arabes ni que la vision d’un Etat démocratique unique entre la mer et le Jourdain. Mais « juif-démocratique » n’apparaît pas comme une utopie. « Juif-démocratique » prétend décrire une réalité. Et on a là exactement le moment où la formule devient une incantation chuchotée par des gens qui cherchent à faire entrer des démons dans la bouteille.

* Ce texte a été présenté lors de la soirée organisée le 1er août 2007, par l’organisation « Ofakim Hadashim » [Horizons Nouveaux] en l’honneur du livre d’Amalia Rosenblum et Zvi Triger, « Sans mots : la culture israélienne au miroir de la langue » [en hébreu].

Adi Ophir est professeur associé au Cohn Institute pour l’histoire et la philosophie de la science et des idées de l’université de Tel Aviv.

Adi Ophir - Mahsom, le 12 août 2007
Traduit de l’hébreu par Michel Ghys

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Samedi 18 Août 2007

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