Palestine occupée

Et maintenant, Israël, tu vas faire quoi ?



Virginia Tilley est professeur en Sciences Politiques. Elle est citoyenne us-américaine et vit en Afrique du Sud. Elle est l’auteur de :”The One-State Solution: A Breakthrough for Peace in the Israeli-Palestinian Deadlock” [La Solution à un seul Etat : une brèche vers la paix dans le point mort israélo-palestinien] (University of Michigan Press and Manchester University Press, 2005.

Par Virginia Tilley
tilley@hws.edu.


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Lundi 18 Décembre 2006

Maintenant que trois gamins ont été tués par les balles des assassins, et qu’un juge appartenant au Hamas a été traîné hors de sa voiture et assassiné, tu es peut-être content.
Tu penses que les Palestiniens ont fini par tomber dans tes traquenards. Dans la bouteille qui est maintenant hermétiquement bouchée, les "cancrelats ivres" ne peuvent que ramper et se tirer dessus.

Tu es peut-être assis dans ta chaise nationale et, te frottant les mains, tu observes les Palestiniens qui finissent pas se retourner les uns contre les autres, devenant lentement ce que tu déclarais qu’ils étaient.

Tu es peut-être dégoûté, en sécurité derrière ton impression de supériorité.

Mais as-tu songé à ce qui se passerait, si le gouvernement palestinien que tu méprises finissait par se désintégrer ?

A l’évidence, c’est toi qui pousses les Palestiniens dans cette impasse. Voilà des décennies que tu travailles dans ce sens.

Tu as corrompu, terrorisé, expulsé, blessé ou tué leurs dirigeants, banni ou tué leurs visionnaires et leurs philosophes, joué le Hamas contre le Fatah ou le Fatah contre le Hamas, piétiné leur démocratie, volé leur argent, tu les as encagé derrière un mur, tu les a mis “à la diète”, tu as ri de leurs revendications et tu as menti au monde et à toi-même sur leur histoire.

Mais qu’est-ce que tu vas faire, Israël, si cinq millions de Palestiniens finissent pas vivre sans gouvernement et sous ta souveraineté ?

Que feras-tu, lorsqu’ils auront perdu la possibilité de négocier avec toi ?

Est-ce que tu réalises que dans le territoire que tu contrôles, ils sont aussi nombreux que toi ?

Et que tu es en train de détruire leur voix unifiée ? As-tu pensé à ce qui t’arriverait s’ils perdaient réellement cette voix ?

Peut-être crois-tu vraiment qu’il te suffit de fournir au Fatah de l’argent et des fusils pour qu’il reprenne le pouvoir au Hamas et restaure, comme gouvernement palestinien, la marionnette apeurée dont tu rêves ?

Peut-être crois-tu que le Fatah peut survivre au naufrage d’Oslo, sortir des décombres des bureaux de l’Autorité Palestinienne, et réclamer, comme avant, le poste de guide de la nation palestinienne.

Peut-être te dis-tu en ton for intérieur qu’avec juste un petit peu plus de bagarres entre factions et d’assassinats, et encore un petit peu plus de famine, le peuple palestinien tout entier se retournera contre le Hamas et l’éjectera du pouvoir en faveur du grimaçant M. Abbas.

Mais pourquoi croirions-nous tout ça, lorsque la seule autre zone-test, l’Irak, est en ruines et que les USA et le Royaume-Uni tentent désespérément de la fuir ?

Continues-tu vraiment à croire tes propres fantasmes, et que la résistance palestinienne ne serait que le produit d’un gouvernement mauvais ou inflexible ?

Qu’aucune mémoire collective d’expulsion et de dépossession ne soutiendrait l’esprit de résistance collective qui transcendera toujours, inévitablement, ce gouvernement ?

Crois-tu réellement que si tu pouvais écraser ou co-opter le Hamas et le Fatah, cinq millions de personnes disparaîtraient simplement de ton monde – traînées par delà les frontières de la Jordanie ou les frontières égyptiennes vers un désert sans fin, attrapant leurs vêtements, leurs gamins et leurs souvenirs fanés, dans un grand remake de 1948 ?

Penses-tu réellement que si la communauté internationale finit par te dédouaner de ne pas négocier avec le peuple que tu as pillé et discrédité, tu pourras d’une manière ou d’une autre te déplacer en toute liberté, et que tes crimes contre lui seront oubliés ?

Nous savons que tu poursuis ton vieux fantasme fatal et futile : la réalisation du rêve sioniste par la démolition du nationalisme palestinien.
Briser l’unité nationale palestinienne sur les pierres de l’occupation.
Réduire les Palestiniens à des Indiens dans des réserves, à une population en déclin dans le désespoir, l’alcoolisme et l’émigration. Couper tout rapport avec vous.


Mais voilà quelques nouvelles pour toi, Israël.
Les natifs américains n’ont pas encore abandonné. Aussi abîmés et réduits soient-ils, ils connaissent leur histoire et se souviennent de leurs griefs.
Ils ne sont marginaux que parce qu’ils représentent un pour cent de la population des Etats-Unis.

Les Palestiniens sont forts de cinq millions de personnes, égaux à toi en nombre. Et ils vivent à l’intérieur de tes frontières.

Lorsque les membres de sa direction se seront détruits eux-mêmes, se frappant les uns les autres comme des béliers luttant à mort, les Palestiniens tourneront en définitive leurs cinq millions de paire d’yeux vers toi, parce que tu seras le seul pouvoir qui restera au-dessus d’eux.

Et tu seras sans défenses, parce que tes abris de pacotille – ton Fatah ou les traîtres de l’Autorité palestinienne – seront des biens abîmés, des navires fous, discrédités, finis.
Et restera alors toi, avec ceux que tu as privés des droits civils - toi et les Palestiniens, dans un seul Etat, sans Oslo et sans le mythe de la Feuille de Route pour te protéger.
Et là, alors, ils vont vraiment te haïr.

Et là, peut-être, tu entr’apercevras ce que tu as fait, lorsque la désintégration de l’unité nationale palestinienne déferlera comme un tsunami sur le Moyen-Orient, rencontrant le tsunami qui déferle depuis l’Irak, laissant la région exsangue, et rejaillissant sur toi.

En observant cette catastrophe que tu auras créée, nous pensons que tu es tout simplement suicidaire. Nous ne pouvons que regarder, mais ta route vers la ruine promet trop de souffrances pour trop de personnes.

Pourtant, pour prévenir ton pacte suicidaire unilatéral avec les Palestiniens, vers qui pouvons-nous nous tourner ?

Nous pourrions en appeler au moins au Hamas pour qu’il mobilise ses rangs, car il est le seul à être capable de lancer une désobéissance civile à grande échelle, nécessaire pour paralyser la main de fer d’Israël, mais le Hamas n’a pas l’expérience de cette méthode, et maintenant, ses hommes d’Etat sont coincés par les fusils que tu as donné aux voyous du Fatah.

Nous pourrions en appeler au chef des voyous du Fatah, M. Abbas, qui se traîne aux pieds du pouvoir israélien, pour trouver quelque solution.
Ou à l’omniprésent M. Erekat, qui n’a jamais eu de toute sa vie la moindre vision politique, pour qu’il en trouve une en une nuit.

Nous pourrions en appeler aux voyous du Fatah pour qu’ils rejettent M. Abbas et M. Erekat et les contrats juteux sur le ciment que tu as signé avec eux pour construire le mur qui les emprisonne, et chercher une autoroute qu’ils n’ont jamais entrevue.

Nous pourrions en appeler aux microscopiques FPLP et DFLP, pour qu’ils saisissent leurs vieux programmes éventés et consumés par des décennies d’amertume et d’âpres rivalités avec le Fatah et surmontent enfin les vieux et nouveaux griefs.

Nous pourrions en appeler aux Etats-Unis, mais ils s’en fichent.

Nous pourrions en appeler à l’Union Européenne, mais elle s’en fiche également.

Nous pourrions en appeler au monde, mais il ne sait qu’être consterné.

Nous pourrions en appeler aux médias, mais ils sont gelés, le cul à l’air.

Nous ne pouvons en appeler qu’à toi, Israël. Pour que, même si tu t’en fiches, tu songes à ce que tu es en train de faire.

Parce que tu cours à ta propre perte.

Tu as été si efficace, dans ce grand projet national, parce que tu as travaillé d’expérience. Même le peuple le plus courageux, avec des principes, et sensible, comme tu l’as appris, ne peut pas être enfermé indéfiniment dans un camp de concentration.I

Il arrive un moment, comme les historiens de l’Holocauste l’ont montré, et avec quel pathos, où l’humanité se brise.

L’héroïsme individuel peut survivre dans les mémoires, mais l’ordre, l’humanité, et en définitive le sentiment humain s’effrite dans des querelles de factions et dans l’inhumanité de l’homme envers l’homme.

Tu as appris tout ça trop bien et trop amèrement, comment dans un tel chaudron l’essence même d’une société peut se dissoudre et son peuple voler en éclats. Cette leçon est littéralement gravée dans ta mémoire nationale.
Et tu voudrais faire supporter cette leçon à d’autres, en essayant de purger la tragédie sioniste par la ruine de Gaza.

Mais si tu récoltes vraiment le chaos que tu organises pour les Palestiniens, tu vas découvrir que personne d’autre que toi n’est responsable de ces cinq millions de civils.

Alors, Israël, tu vas faire quoi, avec ces cinq millions de personnes vivant sous ta loi, alors que tu ne peux même plus faire semblant, aux yeux du monde, de vouloir négocier avec eux ?

Tu vas faire quoi, avec ces gens que tu détestes, et qui finissent par te détester, lorsque les projets de coexistence auront échoué ?

Tu seras le seul pouvoir souverain sur eux. Tu ne seras en mesure ni de les digérer, ni de les vomir. Et ils te regarderont fixement. Et nous aussi, nous te regarderons.

Parce qu’il n’y aura plus personne à blâmer, ni pour s’occuper d’eux, à part toi.



Lundi 18 Décembre 2006

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