Philosophie politique

Erasme et la campagne présidentielle française



Manuel De Diéguez
Jeudi 22 Mars 2007

La radiographie de l'inconscient théologique de la politique est l'avenir de l'anthropologie philosophique .

Un texte de 1501 d'Erasme facilitera le scannage d'une campagne présidentielle mise à l'école et à l'écoute de l'évangélisme de 1789 . Que deviennent François Bayrou, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et Jean-Marie Le Pen dans le miroir du messianisme démocratique ?

1 - Les religions sont-elles des colombes ou des poignards
2 - La démocratie de feu et la démocratie scolastique
3 - Bayrou, Ségolène, Sarkozy, Le Pen
4 - Combien coûte une théologie ?

1 - Les religions sont-elles des colombes ou des poignards

Puisque la culture occidentale se révèle l'héritière inféconde du siècle des Lumières pour n'avoir accouché ni d'une connaissance scientifique du genre humain en mesure de radiographier les documents anthropologiques de grand prix qu'on appelle des théologies, ni d'explorer l'inconscient politique de ces témoins de haut vol d'un animal rendu onirique par son évolution, il est intéressant d'observer que la campagne présidentielle française se coule dans les formes du discours messianique forgées par les millénaires de l'histoire de trois théologies du salut.

En 1503, Erasme publie à Anvers, chez Martinus , mais prudemment noyé dans un recueil d'opuscules, un Enchiridion militis christiani (Le poignard du soldat chrétien ) rédigé deux ans auparavant aux fins d'humaniser un guerrier ardent à défendre un christianisme alors fort galonné et fier de ses victoires sur tous les champs de bataille du monde de l'époque. Le doux précurseur de la Réforme s'y attaquait avant tout le monde au culte des rites glacés et des cérémonies d'une piété psittaciste. On y lisait que la condition monastique, alors fort encensée, n'était pas une vraie dévotion, mais un mode de vie rongé par des superstitions seulement autrement habillées que celles des païens . L'ouvrage n'allait produire des ravages politiques qu'en 1518 , en raison de sa réédition chez Froben, à Bâle , parce qu'entre temps, Erasme était devenu célèbre par le scandale inouï qu'il avait provoqué de présenter les évangiles en un latin élégant d'helléniste chevronné selon lequel le monde n'avait pas commencé par le verbe, mais par le langage. Aussi l'ouvrage ne se trouve-t-il traduit, encore de nos jours que dans deux pays protestants, l'Angleterre et l'Allemagne. Mais dans les pays catholiques, les connaisseurs d'Erasme le lisent dans l'édition latine publiée en Allemagne par Hajo Hollborn en 1933 et rééditée en 1965. Naturellement, le texte intégral est accessible dans les douze volumes des œuvres complètes rééditées en 1712 par Le Clerc à partir de l'édition posthume de Froben et reproduite à Londres en microfilm depuis un demi siècle.

2 - La démocratie de feu et la démocratie scolastique

Je m'excuse de ces indications bibliographiques ; elles ont leur importance, parce qu'en 1501, l'éloquence érasmienne sentait encore un peu l'huile, mais elle éclairait déjà d'une vive lumière les deux formes fondamentales de la politique dont les démocraties modernes ont retrouvé le creuset et qu'illustre de manière quasi caricaturale la campagne présidentielle d'aujourd'hui: car, d'un côté, les candidats de la platitude institutionnelle prennent appui sur le puissant appareil de la stérilité bureaucratique que la hiérarchie interne et semi ecclésiale des partis a forgé à l'intérieur de l'Etat, de l'autre, des apôtres du salut par le feu du verbe démocratique rassemblent leurs fidèles à seulement se rendre parmi eux, ce qui révèle que les braises de l'évangélisme conceptualisé de 1789 se trouvent dans l'âme des porteurs ardents d'un évangélisme de la liberté.

D'un côté le suffrage universel se veut l'instrument d'un peuple dont l'exercice de la souveraineté aura été normalisé par une caste de missionnaires occasionnels de la grâce démocratique, tandis que, chez les apôtres , la trinité des concepts évangélisateurs - la Liberté, l'Egalité, la Fraternité - se coule dans le moule de la trilogie verbale précédente, celle de la Foi, de l'Espérance et de la Charité. C'est pourquoi, le 11 mars 2007, M. Jacques Chirac a parlé pour la première fois d'amour aux citoyens d'une République.

Aussi le traité de 1501 éclaire-t-il d'une vive lumière la signification anthropologique de l'évidence que la bureaucratie illustre la forme scolastique de la foi démocratique. Moïse , Jésus, le Bouddha ou Mahomet, ne tenaient pas de meetings. Ils se rendaient sur les lieux où une foule , avertie de bouche à oreille, attendait le miracle de leur présence charismatique. La démocratie moderne démontre que seul le discours para messianique assure la conquête du suffrage universel sur le long terme. Il y faut une personnalité qui permette à l'espèce née dérélictionnelle de trouver le réconfort, le soutien, le refuge, le modèle, l'appel, la ferveur, l'espérance d'une vérité apostolique - bref, les ingrédients multiséculaires de la conquête de l'esprit mystique des peuples.

3 - Bayrou, Ségolène, Sarkozy, Le Pen

François Bayrou, qui connaît les secrets politiques de la théologie comme personne, en use magistralement ; mais il n'y réussirait pas s'il n'avait l'étoffe d'un messager audible de la vie intérieure des nations. Dans cette joute, Nicolas Sarkozy se met hors course - le personnage se montre trop manœuvrier , trop carriériste, trop rhéteur pour incarner une démocratie symbolisée par des piliers cérébraux de type eschatologique . Naturellement, le Général de Gaulle connaissait les secrets théologiques de l'humanité : l'élection présidentielle, disait-il, est le fruit de la rencontre d'un homme et d'un peuple.

Ségolène Royal a grandi sous le poignard de l'Eglise militaire de son colonel de père. Elle a appris l'alliance du glaive avec les messes et les cierges. Mais si Erasme a " couvé les œufs que Luther a fait éclore " , sa théologie n'en est pas moins à double face, puisqu'elle se veut à l'image d'une espèce dédoublée entre le rêve et le réel. L'Enchiridion militis christiani dresse donc également le portrait du chrétien pris en étau entre une pluie de bénédictions du ciel et la sauvagerie d'une politique de la torture. Le démon y attise le feu des châtiments éternels sous les saintes marmites de l'enfer. Ce christianisme-là, Ségolène Royal l'a appris à l'école de la discipline de fer du " soldat chrétien " dont le Concile de 1962 a tenté de desserrer provisoirement l'étreinte - mais, naturellement, le retour du pendule est inscrit dans la psychophysiologie de l'espèce spéculaire, puisque le carcan institutionnel de la foi est au service du cerveau bipolaire du simianthrope.

C'est à Jérusalem que Ségolène Royal a perdu son aura morale et sa stature de femme d'Etat. Le rôle de mère Thérésa de la République qui lui reste illustre seulement la deuxième face d'Erasme, celle du théologien oublieux de ce que l'histoire est carnassière et qu'on ne combat pas un fauve sans s'armer d'un poignard. Après le massacre des paysans allemands révoltés contre leur souverain terrestre et livrés sans défense au séraphisme des évangiles - carnage approuvé par Luther - Erasme confessera, en anthropologue avant la lettre, que sitôt privé des piétés apprises et des sottises de la superstition, le peuple chrétien a tourné le dos à des autels privés d' amulettes.

Tandis que François Bayrou se comporte en apôtre, un Le Pen fatigué court de meeting en meeting, oublieux de ce que la politique et la religion exigent un seul et même sacre, celui qu'apporte la présence d'un corps sonorisé par une parole de vie. Erasme nous rappelle que les théologies sont, certes, des fossiles cérébraux, mais que leur dogmatique enseigne non seulement les derniers secrets de la politique, mais éclairent toute l'histoire du cerveau humain.

4 - Combien coûte une théologie ?

On dira que, pour la première fois dans une démocratie d'esprit latin , les croyants demandent aux candidats combien coûte leur théologie , alors que le christianisme enseigne une divinité qui bénit les lys des champs, nourrit les petits oiseaux et fait descendre dans les estomacs des pains multipliés par la parole. Mais qui ne voit que cette comptabilité n'est que pour la forme, qui ne voit qu'elle ne pèse réellement ni dans la campagne institutionnalisée, ni dans la campagne charismatique et qu'elle sert seulement à réinstaller le rêve évangélique des démocraties modernes dans l'antique royaume de l'alliance de la matière et du signe. Alors une gauche de l'éternité et une droite ecclésiale seront censés se réconcilier dans un Eden des démocraties du salut et rendront enfin palpables les promesses eschatologiques de 1789 .

Ce n'est pas le lieu d'approfondir ces brèves considérations. Les lecteurs de ce site savent qu'elles conduisent à une refondation anthropologique de l'évolutionnisme et qu'elles introduisent les sciences humaines dans la postérité politique de Freud , celle où le cerveau biphasé d'une espèce écartelée de naissance entre le rêve et le réel deviendra observable de l'extérieur. L'approfondissement de la connaissance du capital psychogénétique des fuyards de la zoologie est l'avenir de la philosophie .

Mais pourquoi les quatre plus grands diplomates français - Mazarin, Richelieu, Talleyrand et Sieyès - furent-ils des hommes d'Eglise ? Auraient-ils appris dans Erasme à aiguiser le saint poignard de la politique et de l'histoire ?




Jeudi 22 Mars 2007

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