RELIGIONS ET CROYANCES

Entretien avec Seyyed Hossein Nasr, chercheur et professeur des sciences islamiques à l'Université George Washington (1ère et 2° partie)


Dans la même rubrique:
< >



La rédaction anglaise du service international de l'IRIB a interviewé le Dr Seyyed Hossein Nasr, écrivain, chercheur et professeur des sciences islamiques à l'université George Washington. Dans cet entretien, le Dr Nasr développe son point de vue sur les récentes déclarations du Pape Benoît XVI sur l'Islam.


IRIB
Samedi 14 Octobre 2006

  Entretien avec Seyyed Hossein Nasr, chercheur et professeur des sciences islamiques à l'Université George Washington  (1ère et 2° partie)
IRIB – Le souverain pontife, le Pape Benoît XVI a cité, dans un discours prononcé lors de sa récente visite en Allemagne, une phrase d'un empereur du Moyen Age, avant de réciter le verset 256 de la sourate II du noble Coran : "Il n'y a pas de contrainte dans la religion." En commentant ce verset coranique, le pape a déclaré que ce verset avait été révélé au noble messager de Dieu à l'époque où la communauté islamique était faible. Par conséquent, le prophète appelait les gens au dialogue et à l'entente, afin de les encourager à se convertir à l'Islam. Mais plus tard, lorsque la communauté musulmane prend le pouvoir, elle propage la religion divine par la force et à coup d'épée. Comment réagissez-vous à ce commentaire du pape Benoît XVI ? Quels sont vos arguments pour prouver que l'Islam n'est pas une religion de violence ou de contrainte ?



Nasr – Les déclarations du pape sont dépourvues de fondement historiques, dans ce domaine. Le verset : "Il n"y a pas de contrainte dans la religion." N'a pas était révélé au messager de Dieu à l'époque de la faiblesse de la communauté musulmane. En d'autres termes, ce verset n'a pas été révélé au prophète à la Mecque avant l'Hégire. Par contre, il faut signaler que la révélation ce de verset date de l'époque où le prophète avait déjà établit la communauté musulmane à Médine, une communauté gérée déjà par la loi islamique. Donc, les déclarations du Pape Benoît XVI ne sont pas conformes à la réalité historique. Par ailleurs, en ce qui concerne l'instrumentalisation de la religion pour recourir à la violence, il faut admettre qu'à des périodes historiques bien déterminées, la violence et la force ont été justifiées au nom de la religion, que cela soit l'Islam ou le christianisme. Autrement dit, on a servit de la religion pour assurer certains objectifs politiques. C'est une chose assez fréquente dans l'histoire du christianisme. Les premiers chrétiens furent persécutés par les Romains. Mais lorsque le christianisme devint la religion d'Etat dans l'empire romain, les empereurs de Rome ont tenté de propager le christianisme dans l'Europe de l'est en recourant à la force et à la violence. Il faut évoquer en passant les crimes commis par les chrétiens et au nom du christianisme pendant les Croisades, ou les crimes commis par les espagnols catholiques lorsqu'ils sont arrivés en Amérique du sud et en Amérique centrale. Il serait donc injuste de vouloir attribuer la violence et la contrainte à la religion musulmane.

Par ailleurs, n'oublions pas que l'Islam s'est propagé très rapidement pendant ses premiers siècles, et ce développement démographique et géographique n'était pas dû au recours des musulmans à la force et à la violence. Les Arabes ont réussi à propager très rapidement la religion musulmane dans les zones géographiques voisines. Cela a permis à la communauté islamique d'accéder très rapidement à un immense pouvoir politique et militaire.

En ce qui concerne l'islamisation de l'Iran, il faut rappeler que les Iraniens n'ont pas accepté l'Islam par la force. En d'autres termes, l'islamisation de l'Iran a duré près de 4 siècles, ce qui montre que ce processus ne s'était pas fait par la force ou par le recours à la violence par les Arabes. Cela nous montrent que les Iraniens, par exemple, ne se sont pas convertis à l'Islam par force ou sous la menace d'une quelconque violence arabe. Le fait que certains pouvoirs prennent position à l'encontre de l'Islam est dû au développement rapide de cette religion divine. Mais les guerres de religions ont toujours existé et existent toujours malheureusement, aussi bien parmi les chrétiens que parmi les adeptes d'autres religions. Mais il est curieux de voir qu'aujourd'hui, on accuse uniquement l'Islam et les musulmans de cette sorte de violence au nom de la religion.

Pour appuyer des arguments il faut avoir recours aux chiffres et aux réalités historiques. Du XVe au XXe siècle, combien de musulmans ont été tués par les chrétiens, et combien de chrétiens ont été tués par les musulmans dans le monde ? Les dirigeants occidentaux n'aiment pas répondre à ce genre de question, parce qu'il n'est pas du tout dans leur intérêt. Ils veulent seulement que les gens détestent l'Islam et les musulmans, sans trop savoir pourquoi.



IRIB – Un Cardinal a déclaré récemment au Vatican que le pape est infaillible donc il ne commet pas d'erreur et il n'a rien à s'excuser. Il a prétendu que ce sont les musulmans qui ont mal compris ses propos. Qu'en pensez-vous ?



Nasr – C'est injuste. On a longtemps discuté de ce caractère d'infaillibilité que l'Eglise catholique attribue aux papes. Des experts de l'histoire du catholicisme, et beaucoup de catholiques d'ailleurs n'acceptent pas l'idée de l'infaillibilité du pape. N'oublions pas que les papes se donnent le droit d'ailleurs d'annuler parfois les décrets des papes précédents, qui eux aussi sont considérés comme infaillibles. Par ailleurs, l'idée de l'infaillibilité des papes va même à l'encontre de la théologie catholique.

De toute façon, il est difficile à admettre que le souverain pontife cite cette phrase d'un empereur du Moyen Age pour vexer les musulmans. A mon avis, les musulmans et les chrétiens doivent absolument éviter de tels actes et de telles paroles, pour attiser des rivalités et des hostilités qui appartiennent aux siècles passés.



Q : Comme vous l’avez dit, le Pape n’est pas une personne ordinaire. Il s’agit du Souverain pontife, qu’il faut distinguer d’un simple citoyen, voire, d’un journaliste danois, qui cherche à ternir l’image de l’Islam. A votre avis quelles étaient, donc, les motivations du Pape, pour tenir de tels propos ?



R : Je connais les œuvres et les écrits du Pape sur la théologie, depuis l’époque où il était, encore, le Cardinal Ratzinger. Je ne sais pas si oui ou non, il a été animé par des pensées politiques occultes. A l’époque de Jean-Paul II, l’Eglise catholique avait davantage tendance au dialogue inter-religieux, non seulement, avec l’Islam, mais aussi, avec le Judaïsme, l’Hindouisme ou le Bouddhisme. Benoît XVI a eu, peut-être, peur du recul du Christianisme et il a, probablement, tenté de réveiller l’enthousiasme des Chrétiens. C’est ce qu’avait fait le Pape Urbain VIII, à l’époque des Croisades. Il avait utilisé l’Islam, pour donner un nouveau souffle au Christianisme et créer l’unité de l’Europe. Cette fausse initiative avait coûté la vie à plusieurs centaines de milliers de Juifs et de Musulmans. Ceci dit, je ne veux pas dire que Benoît XVI voulait imiter Urbain VIII, mais il faut se dire qu’il était plus simple d’encourager les Européens à s’opposer au sécularisme. Je ne sais pas où le Pape voulait en venir. Le Pape a pour mission de faire connaître la parole divine aux gens. Mais il faut faire connaître le Christianisme avec l’amour divin qui est différent de la parole divine. L’idée de présenter l’Islam comme contraire à la parole divine s’inspire du catholicisme occidental. Même si le pape voulait dire que l’Islam croit en l’existence de Dieu et qu’il ne croit pas à la logique et à la raison et que c’est la raison pour laquelle il agit violemment, il faudrait dire qu’avoir la raison et la logique ne signifie pas, pour autant, que l’on n’est pas violent. Le 19ème siècle a été l’époque des courants anti-religieux basés sur les principes logiques, pourtant, de nombreux massacres sont survenus, au 19ème siècle. Idem, pour le 20ème siècle, où l’on a vu de nombreuses tueries, au nom de la logique.



Q : Le Pape a tenté de lier l’Occident à l’identité chrétienne et de lier le Christianisme à la philosophie grecque. Cependant, une majorité de gens sait bien que les Chrétiens ont connu les pensées grecques, notamment, celles de Platon et d’Aristote, à travers les penseurs et les philosophes musulmans, comme Avicenne et Farabi. Or, comment le Pape peut-il lier l’Occident au christianisme ?



R : Jusqu’au 11ème siècle, la théologie chrétienne était dominée par la doctrine de Saint Augustin, elle-même, inspirée de la philosophie platonicienne. Autrement dit, la doctrine platonicienne a pris un aspect chrétien et servi de base à la théologie chrétienne. Les aspects logiques de la philosophie grecque, notamment, les pensées d’Aristote, n’étaient pas connus par les Occidentaux, jusqu’à ce que l’école de Tolède, aux 11ème et 12ème siècles, traduise en latin, les œuvres des philosophes musulmans, comme Avicenne ou Farabi. Ensuite, d’autres penseurs ont tenté de donner une couleur chrétienne aux pensées d’Aristote. Tous les débats et discussions, qui ont suivi, ont permis d’établir des liens et des contacts avec la civilisation islamique. Or, moi qui ai étudié l’histoire, la philosophie et la théologie occidentale et orientale, je ne comprends pas comment une personne pourrait adopter une telle position.



Q : Est-ce une bonne idée que de dire que les Européens devraient avoir une identité chrétienne et non musulmane, car l’Islam n’est pas la religion de l’Europe et qu’il s’agit d’une religion importée sur le continent européen ?



R : Non. D’abord, le Christianisme a été importé, en Europe, peut-être plus tôt que l’Islam, mais il a été importé. Ensuite, le Christianisme a implanté une grande civilisation, au Moyen-Âge, qui a servi de base à la civilisation européenne. En outre, une grande partie de l’Espagne, du Portugal, de la Sicile, de l’Albanie, de la Macédoine, de la Bosnie et du Kosovo était musulmane, durant de nombreux siècles. Bien entendu, l’Espagne a été reconquise, par les Chrétiens, qui y ont répandu le Christianisme. Pourtant, la présence de l’Islam y est palpable. En tant que Musulman, je me réjouis de voir que l’Europe est devenue chrétienne, mais elle doit reconnaître la minorité musulmane, exactement, comme la minorité chrétienne, qui est reconnue, depuis 14ème siècle, dans le monde musulman, où elle continue de vivre paisiblement. Si nous comparons le rôle des minorités musulmanes et juives, dans les sociétés chrétiennes, avec celui de la minorité chrétienne, dans les sociétés musulmanes et juives, nous verrons que la minorité chrétienne joue un rôle plus marquant. Tout au long des siècles, les Chrétiens y jouissaient d'une meilleure position que celle des Juifs et des Musulmans, dans la société européenne. Par conséquent, je serai ravi que le Christianisme prédomine, en Europe, et qu’il promeuve la spiritualité et la morale, mais cela ne doit pas se faire au détriment des autres religion. Il est intéressant de savoir que les penseurs et les intellectuels renommés de l’Espagne qui étaient des Musulmans, comme Ibn Arabi, ou qui étaient des Juifs, n’ont jamais été cités en tant que penseurs européens. Si vous regardez de plus près les nouvelles œuvres européennes, vous ne verrez que la trace des pensées de personnalités, comme Kant, Descartes ou Hegel, car il avait été ainsi établi, dans l’esprit des Européens, que l’Europe occidentale possède la civilisation chrétienne. Je connais les origines du Pape. Mais les autres pays ne limitent pas le Christianisme à l’Europe. C’est le sécularisme, qui a d’abord pris forme, en Europe. Ensuite, avec le militarisme, les Européens se sont introduits ailleurs et menacé le monde avec leur technologie moderne. L’Islam a, toujours, été présent, en Europe, mais les Européens ne l’ont jamais accepté comme une religion minoritaire dans leurs sociétés. L’Eglise catholique cherche à faire de l’Europe une terre d’expansion du Christianisme. C’est, peut-être, pour cette raison que l’Eglise catholique s’oppose, catégoriquement, à l’adhésion de la Turquie à l’U.E.

L'entretien avec le Dr Seyyed Hossein Nasr, chercheur et professeur des sciences islamiques à l'Université George Washington (2ème partie)

L'entretien avec le Dr Seyyed Hossein Nasr, chercheur et professeur des sciences islamiques à l'Université George Washington (2ème partie)

- Nombreux sont ceux pour qui l'Islam est apte à répondre aux besoins quotidiens des hommes sur les plans social, culturel, moral, religieux et psychologiques, ce qui n'est pas mis en relief dans d'autres religions. Qu'en pensez-vous?

Nasr- Chaque religion divine, dont le christianisme, le judaïsme et l'Islam peut satisfaire les besoins de l’homme.

Cependant, les enseignements islamiques sont de sorte qu'ils peuvent satisfaire à la fois les besoins matériels et spirituels des hommes. Il montre aux peuples comment affronter les problèmes en tout temps et tout lieu. En fait, les enseignements islamiques sont plus globaux que ceux du christianisme.

Il faut dire que l'Islam est théoriquement une religion idéale, susceptible de satisfaire les besoins des hommes.
Certains problèmes proviennent des différends interreligieux et tandis que d'autres sont engendrés par l'absence de la spiritualité et de l’éthique.

Si les musulmans se dotent de la technologie moderne, ils pourront surmonter les problèmes auxquels ils sont confrontés.

- Certains gens veulent présenter une image négative de l'Islam.

Ne pensez-vous que leur objectif est de lutter contre la propagation rapide de l'Islam en Occident?

Nasr- Oui, il y a des gens qui tentent de combattre l'Islam et cela ne résulte pas de l'islamophobie.

Le terme grec "phobie" veut dire la crainte. La lutte contre l'Islam ne provient pas de la crainte de cette religion divine, mais cela est le résultat de l’hostilité contre l'Islam.

La lutte contre la propagation rapide de l'Islam en Occident est l'un des objectifs que suivent les ennemis de la sainte religion.

Par ailleurs, ils ne veulent pas voir les peuples occidentaux solidaires avec les peuples musulmans.

La propagation de l'Islam a poussé les occidentaux, notamment les protestants, à profiter de leur suprématie militaire et économique pour affronter les Musulmans et d'exhorter les Musulmans à se convertir au christianisme.

Dans la foulée, les Occidentaux tentent de passer l'Islam pour une religion de violence et de contrainte. Ils ne cherchent ainsi qu’à parvenir à leurs desseins néfastes.

- Vous avez fait des recherches sur la tradition et la modernité. Comme vous le savez, bien que le monde moderne ait du mal à satisfaire les besoins spirituels de l'homme, il s'étende et les idées post-modernes ont pu affaiblir les idées modernes.

Est-ce que seules les idées modernes perdurent-elles ou ce sont de nouvelles idées qui remplaceront les précédentes et ce sont les idées spirituelles qui prédomineront ?

Nasr- Les idées modernes sont en train de se suicider.

En fait, de telles idées se développent, mettant en danger la vie humaine. Les bases de la modernité mettent chaque jour en cause les gens. Je considère la modernité comme une philosophie et une idéologie, fondée sur l'individualisme et le rationalisme.

Après la Renaissance, de telles théories ont créé une sorte de philosophie et une idéologie que nous appelons le modernisme.

Comme le modernisme répond aux besoins matériels de la plupart et que ne sont pas rares ceux qui prennent en compte le matérialisme, le modernisme s’accélère.

Cela étant, on doit reconnaître que le modernisme a lézardé profondément le monde spirituel.

Il y a 50 ans, j’ai commencé à rédiger des livres sur ce thème et je crois que le modernisme a de nombreux de défauts.

Bien qu’il ait connu de nombreux succès, il n'a pas cependant d'avenir.


Samedi 14 Octobre 2006

Actualité nationale | EUROPE | FRANCE | Proche et Moyen-Orient | Palestine occupée | RELIGIONS ET CROYANCES

Publicité

Brèves



Commentaires