Géopolitique et stratégie

Encore un rideau de fer?


Nous ne pouvons pas dire que la politique mondiale a toujours été bien portante sur le plan psychique. Mais aujourd'hui le mal est entré dans une période de récidive.


Piotr Romanov
Mardi 17 Juillet 2007

Encore un rideau de fer?
Par Piotr Romanov, RIA Novosti


Le président russe Vladimir Poutine a suspendu par décret la participation de la Russie au Traité sur les Forces conventionnelles en Europe (FCE) et à tous les autres accords qui en découlent. En vertu du FCE, les signataires doivent notifier la suspension de leur participation 150 jours avant sa prise d'effet. Evidemment, les préavis officiels sont déjà en route vers leurs destinataires.

L'Occident qui a immédiatement manifesté sa préoccupation a ressenti une profonde déception face aux décisions de Moscou. Je crois que la déception est sincère car il est rare dans la pratique diplomatique qu'une telle chance se présente: mener le partenaire d'un accord par le bout du nez des décennies durant. Et lorsqu'enfin il échappe à l'hameçon, vient le tour du désappointement.

Revenons à l'historique du Traité sur les Forces conventionnelles en Europe. Il a été signé en 1990 un an avant la désintégration de l'Union soviétique. Une nouvelle version du traité a été signée en 1999 à Istanbul mais seuls la Biélorussie, la Russie, le Kazakhstan et l'Ukraine l'ont ratifiée. Les pays baltes ne sont pas parties au traité. La Géorgie et la Moldavie refusent de ratifier la nouvelle rédaction du document tant que Moscou n'aura pas retiré ses troupes de Géorgie et de Moldavie pour se conformer aux engagements pris à Istanbul. (Ils en sont donc restés au texte signé le 19 novembre 1990 à Paris entre l'Alliance atlantique (Otan) et l'Organisation du Traité de Varsovie - ndlr).

Sous ce prétexte, l'OTAN s'oppose à l'application de l'Accord sur l'adaptation du FCE conclu parallèlement à Istanbul. D'ailleurs, ce prétexte perd sa force de persuasion compte tenu du fait que le contingent russe s'est déjà retiré de Géorgie. Quant à la Moldavie, un petit contingent reste déployé en Transnistrie pour maintenir la paix dans la région.

D'autre part, l'Occident s'est permis tout ce qu'il a voulu pendant des décennies, à savoir bombarder et démembrer la Yougoslavie, laisser les Américains et l'OTAN déployer leurs bases à proximité des frontières russes (malgré la promesse de ne jamais le faire), fournir des armes aux pays baltes, violer la Charte des Nations unies (il s'agit notamment de l'Irak), et enfin déployer des éléments du bouclier antimissiles américain en Europe centrale, non loin de la frontière russe. Il n'est pas nécessaire d'être politologue pour ne pas voir le déséquilibre qui s'est créé.

Bien que le FCE ait été toujours pour l'Europe la pierre angulaire de la sécurité européenne, nous devons reconnaître que le Traité sur la réduction des Forces conventionnelles en Europe n'a existé qu'en apparence. Ainsi, Sergueï Karaganov, spécialiste russe de l'Europe, estime que ce traité "restera à l'arrière-plan de l'histoire". Selon lui, la Russie "sera désormais libre de ses actions. La préoccupation affichée n'est qu'hypocrisie. Il est évident pour tout le monde que le traité en question ne sert à rien. Il avait pour objectif d'imposer à la Russie des engagements dans le genre des conventions d'Istanbul vu la faiblesse de l'Etat russe dans les 1990".

Le moratoire de 150 jours proposé par Moscou permet en principe aux dirigeants politiques des pays occidentaux de réviser leur politique, quoique les chances soient minimes. L'inertie politique existe aussi. Tout porte à croire que le monde se dirigera vers un siècle de fer, en abandonnant les rêves d'un futur radieux nés avec le début de notre siècle. Il est clair dès aujourd'hui que le XXIe siècle n'a pas justifié les espoirs. Les hommes politiques de notre époque ne souhaitent pas tenir compte des intérêts du partenaire et ne sont pas capables de prendre en considération les erreurs du passé.

Qu'est-ce que l'Union européenne a gagné avec l'accroissement du nombre de bureaucrates qui décident du sort des Européens? Rien. Ils n'ont pas profité d'une situation des plus favorables, à savoir la désintégration de l'Union soviétique. Ils n'ont pas voulu se rapprocher de Moscou après la destruction du rideau de fer et créer une passerelle de confiance. Au lieu de cela, la Russie voit entre autres que l'Alliance atlantique s'élargit, que les droits des parties au Traité sur les forces conventionnelles en Europe ne sont pas les mêmes, que des matériels de guerre sont installés à proximité des frontières russes et le bouclier antimissile américain sera déployé en Tchéquie et en Pologne.

L'Europe n'a pas compris l'essentiel dans ce remue-ménage égoïste. Elle s'est aperçu un jour qu'elle avait affaire non plus à la Russie impuissante d'Eltsine mais à la Russie ambitieuse et de plus en plus puissante de Poutine. En raison d'importantes erreurs stratégiques commises dans la politique étrangère, les frontières orientales de l'Europe ne seront plus sécurisées. Par ailleurs, elle risque de voir à sa proximité des missiles nucléaires, des véhicules blindées et d'autres matériels de guerre russes.

Il ne peut en être autrement. Moscou a le droit d'assurer sa sécurité par tous les moyens nécessaires. Il ne veut pas de course aux armements. Mais Mme Condoleezza Rice, M.Javier Solana et autres politiques européens et américains n'ont pas laissé d'autre choix à la Russie.

Dans chaque crise mondiale, comme dans un éboulement, il y a une première pierre. Dans le cas de l'Europe, il y en a trois: ABM, Kosovo et FCE.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.


Mardi 17 Juillet 2007

Géopolitique et stratégie | Diplomatie et relation internationale

Publicité

Brèves



Commentaires