Politique Nationale/Internationale

Encore un plan de paix proposé par le Hamas et mis au placard


Si vous voulez comprendre le conflit israélo-palestinien en quelques mots, il vous suffit de lire l’éditorial du New York Times du 1er novembre 2006. De manière assez surprenante, le NY Times a publié en pleine colonne une tribune libre [1] d’un officiel de haut rang du parti palestinien Hamas, M. Ahmed Yousef, conseiller auprès du Premier Ministre palestinien Ismaïl Haniyeh. Yousef y renouvelle l’offre que le Hamas fait depuis des années. En arabe, on la nomme « hudna ».


Ira Chernus
Mardi 7 Novembre 2006

Encore un plan de paix proposé par le Hamas et mis au placard


Ira Chernus

Traduit par Xavier Rabilloud et révisé par Fausto Giudice



Ainsi que l’explique Yousef, une hudna est « une période de non-guerre mais impliquant une résolution seulement partielle du conflit ». Elle « va au-delà du concept occidental de cessez-le-feu et oblige les parties prenantes à chercher, tout au long de cette période, une solution permanente et non-violente à leurs différends ». Une hudna « donne l’opportunité de considérer ses adversaires comme des êtres humains et de comprendre leur position, dans le but de résoudre le conflit inter-tribal ou international. »

« Contrairement à ce que certains affirment, cette proposition de hudna n’est pas une ruse en vue de nous permettre de renforcer notre appareil militaire. » plaide Yousef. Et il présente plusieurs raisons de le croire : « La hudna est reconnue dans la jurisprudence islamique comme un contrat légitime et qui engage les parties prenantes de manière contraignante. Elle trouve son origine dans le Coran lui-même. Lorsque le Hamas donne sa parole dans le cadre d’un accord international, il le fait au nom de Dieu et de ce fait respecte sa parole. Le Hamas a respecté ses précédents cessez-le-feu, comme l’admettent à contrecoeur les Israéliens à travers cette formule souvent entendue : "Au moins, le Hamas pense ce qu’il dit." »

Mais que dit-il et que pense-t-il, justement ? En Israël, les opinions divergent.

Pour compenser son geste radical consistant à ouvrir une tribune libre au Hamas, le NY Times a publié, exactement le même jour, une lettre de l’étoile montante de l’extrême-droite israélienne, le nouveau Ministre des Affaires stratégiques, Avigdor Lieberman. Il affirme savoir ce que le Hamas dit et pense :son but déclaré est selon lui « de supprimer toute présence juive à Tel Aviv, Haifa et Jérusalem » - en d’autres termes, de détruire l’État juif – « et jusqu’à ce qu’il atteigne cet objectif, il ne désarmera pas. »

À l’autre bout du spectre politique d’Israël, certains Israéliens exhortent depuis des années leur gouvernement à accepter la proposition de hudna du Hamas, proposition qui tient depuis longtemps. Ils sont scandalisés de voir un super-faucon [2] comme Lieberman obtenir le portefeuille de Ministre des Affaires stratégiques. Zehava Galon, un dirigeant du bloc de l’aile gauche à la Knesset – le parlement israélien – a qualifié cette nomination d’ « attaque terroriste contre la démocratie ».

Ainsi, le NY Times a donné la parole aux deux extrêmités du spectre politique. Cela semble équilibré. Mais le jour suivant, dans le courrier des lecteurs, le NY Times a publié quatre lettres en réaction à ces publications. Certes l’une d’elle applaudissait à l’offre du Hamas, mais trois la dénonçaient, reprenant la ligne de Lieberman, comme étant de la propagande flagrante de la part d’un groupement qui se destine à la destruction d’Israël.

Pour ceux qui pensent que les actes sont plus significatifs que les mots, le NY Times a également publié un reportage sur une attaque majeure menée à Gaza par Israël ce jour-là, qui a tué 8 Palestiniens et en a blessé plus de 40. Et il rapportait que le plaidoyer de Lieberman en faveur de mesures encore plus dures contre les Palestiniens allait être examiné en conseil des ministres.

Pour l’heure, le conseil des ministres a décidé de laisser en suspens un tel durcissement, et de s’en tenir au cours actuel des choses, qui a tué quelques 250 Gazaouïtes ces quatre derniers mois (à comparer aux trois soldats israéliens tués dans le même temps). Mais ils peuvent compter sur le cours actuel des choses pour saborder toute chance de pourparlers de paix ou de hudna.

Ce scénario a déjà été joué auparavant. En juin dernier déjà, le Hamas fit une proposition de hudna. Le même jour, les Israéliens commencèrent leur action militaire redoublée à Gaza, action qui continue aujourd’hui encore. Les dirigeants israéliens comprenaient certainement alors ce qu’ils savent toujours aujourd’hui. Leur politique conduit à un résultat prévisible sans aucune équivoque. L’opinion publique palestinienne en colère rejettera les plans de paix de ses propres dirigeants.

Et en effet, les dirigeants du Hamas ont dû réviser leur offre à la baisse. En juin, ils proposaient une hudna qui serait automatiquement reconductible pour un temps indéfini. A présent, ils la limitent à 10 ans. Mais en matière de politique moyen-orientale, 10 ans ne sont pas loin d’être une éternité.

Et les dirigeants du Hamas ne peuvent pas dire publiquement ce qui est pourtant le plus important : dans la loi islamique, une hudna ne peut être offerte qu’à une entité non musulmane qui contrôle son propre territoire non musulman. En d’autres termes (comme je l’ai déjà mentionné dans une chronique précédente), en usant du mot « hudna », les dirigeants du Hamas reconnaissent implicitement l’existence permanente d’Israël. Ahmed Yousef lui-même écrit que la hudna impliquerait “la fin immédiate de l’occupation et le début d’une période de coexistence pacifique. » Cela sonne comme une promesse voilée d’une solution à deux États.

Comme Yousef l’a déclaré au journal britannique The Guardian, les dirigeants du Hamas ne peuvent pas dire cela publiquement, car « il n’y a aucun soutien populaire à Gaza et en Cisjordanie en faveur de la reconnaissances d’Israël, et le Hamas ne peut proposer un tel changement à l’heure actuelle. » « Si je faisais une telle proposition, je finirais comme Michaël Collins » a affirmé Yousef, évoquant le dirigeant républicain irlandais assassiné en 1922 pour avoir accepté une solution irlandaise à deux États. « Nous devons changer la manière dont les gens considèrent le conflit, et cela prendra du temps. Le climat changera si nous obtenons une période de paix. »

Mais les Israéliens de droite, qui se voient accorder la majeure partie de l’espace réservé au courrier des lecteurs du NY Times, ne veulent tout simplement pas croire cela. Ils refusent de reconnaître le risque que prennent les dirigeants du Hamas en devançant leur propre opinion publique sur le chemin de la paix. Ils préfèrent continuer à se cramponner à leur idée inébranlable selon laquelle les Juifs sont encerclés par des ennemis antisémites dont le seul objectif est de les détruire.

Il est triste de constater que les sondages d’opinion montrent que la vision de la droite, basée sur les peurs qu’elle entretient, progresse parmi les Juifs israéliens. Ils préfèrent persister à se voir en victimes sans défense plutôt que de faire le moindre pas significatif en direction de la paix.

Et la machine des relations publiques israéliennes tourne aussi efficacement que d’habitude pour former l’opinion publique usaméricaine, elle aussi. L’offre de hudna la plus récente faite par le Hamas est totalement ignorée des médias usaméricains, comme toutes les offres précédentes. Si Israël avait offert un nouveau plan de paix radical pour le Moyen-Orient, il aurait fait les gros titres partout. Mais la proposition d’Ahmed Yousef n’a fait l’objet d’absolument aucune couverture médiatique. Par conséquent, très peu nombreux sont les Usaméricains ne serait-ce que conscients du fait que les Palestiniens ont une fois encore essayé d’ouvrir la porte à un processus de paix, pour se la voir une fois encore claquer au nez par les Israéliens.



Notes du traducteur

[1] « a full op-ed column »; « op-ed » est un mélange des mots « opposite » et « editorial », c’est donc un « éditorial invité », à l’origine imprimé face à l’éditorial du journal. Par extension, c’est une tribune libre, dans les limites bien-sûr de ce que le journal entend pouvoir publier dans ses colonnes (« op-ed » étant détourné habilement en « opinion-editorial »).
[2] A prendre dans le même sens que les « faucons » de l’administration usaméricaine Bush. Pour faire court, des hommes politiquement très à droite et conservateurs.

Common Dreams


Ira Chernus est professeur d’études sur les religions à l’Université du Colorado de Boulder. Il est l’auteur de « La non-violence en Amérique : histoire d’une idée » [ "American Nonviolence: The History of an Idea" ] et « Monstres à détruire : la guerre néoconservatrice contre le terrorisme et le pêché » [ "Monsters to Destroy: The Neoconservative War on Terror and Sin" ] .

Traduit de l'anglais par Xavier Rabilloud et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources. URL de cet article





Mardi 7 Novembre 2006

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