Palestine occupée

Elections sous état de siège


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Si Abbas accepte un accord de réconciliation avec le Hamas sous l’égide de l’Egypte c’est seulement parce que cet accord lui offre de nouveaux moyens pour écraser ses opposants, écrit Azmi Bishara.
Azmi Bishara - Al-Ahram Weekly


Azmi Bishara
Lundi 2 Novembre 2009

31 octobre, village d’Iraq Borin (proximité de Naplouse). De très jeunes manifestants palestiniens s’affrontent aux troupes israéliennes d’occupation - Photo : AP
31 octobre, village d’Iraq Borin (proximité de Naplouse). De très jeunes manifestants palestiniens s’affrontent aux troupes israéliennes d’occupation - Photo : AP

Si les factions de la résistance palestinienne acceptent un accord de réconciliation sous la médiation égyptienne, il faut que le Quartet (USA, Russie, UE, ONU) s’engage à respecter les résultats des élections quels qu’en soient les vainqueurs, et à ne pas imposer au peuple palestinien un nouveau blocus si le gagnant est le Hamas. Cette condition ne vise pas l’Egypte. Elle ne suggère pas davantage que l’accord proposé doit être rediscuté. Elle signifie simplement qu’à moins que les parties internationales concernées ne s’y conforment, l’accord ne sera rien d’autre qu’un moyen pour éliminer la résistance avec son propre aval.

Même si le peuple palestinien n’a pas vu les élections sous occupation comme un moyen de marginaliser la lutte pour l’indépendance et de canaliser les énergies vers des affrontements internes, il reste en droit d’exiger un engagement international sur la condition indiquée ci-dessus. Après tout, les Palestiniens ont déjà tenu des élections, sous surveillance internationale, et ils ont été sanctionnés collectivement pour leurs résultats. De surcroît, les nouvelles élections auraient lieu dans les conditions d’un blocus économique et de l’impossibilité de reconstruire tout ce qui a été endommagé par la guerre israélienne contre Gaza ; c’est-à-dire que ces élections se tiendraient sous la menace.

Si le Quartet, qui est responsable du blocus, ne s’engage pas lui-même sur ladite condition, c’est comme s’il disait au peuple palestinien : « Vous devez voter pour l’équipe d’Oslo et lui faire confiance pour négocier en votre nom. Non parce qu’elle mérite votre confiance pour des raisons politiques, morales et nationales, ou parce que vous privilégiez les accords de coordination avec Israël pour la sécurité, ou parce que vous êtes favorables à l’équipe d’Oslo, en aucune façon. Non, vous voterez pour elle parce si vous ne le faites pas, vous serez soumis à un blocus implacable et impitoyable que l’ordre officiel arabe ne fera rien pour empêcher et qu’il contribuera plutôt à perpétuer. Et que le blocus qui étrangle Gaza depuis plusieurs années maintenant, ce blocus sera votre guide ».

Ne nous attendons pas à ce que ceux qui s’amusent à ce jeu électoral pendant que les épées des ennemis de la Palestine planent au-dessus de la tête des électeurs palestiniens ressentent de la gêne ou de la honte. Ce serait trop leur demander à ce stade. Cependant, demandons leur de ne pas nous faire tant de sermons sur la démocratie. Ce n’est pas une élection. C’est une façon d’exiger un serment d’allégeance à la pointe du fusil, qui ne vise pas juste les électeurs, mais aussi leurs enfants qui sont absolument irréprochables. C’est pourquoi les mouvements de résistance ne sont pas soumis au vote avant l’indépendance, ou avant que la défaite de l’occupant ne soit imminente. Pourquoi les gens devraient-ils accorder leurs votes à un mouvement d’indépendance alors qu’un occupant étranger pointe son arme sur leur tête ? Résister exige des sacrifices de la part des combattants de la résistance, mais cela n’exige généralement pas des gens ordinaires de devoir faire le choix, dans un processus électoral, entre résister et nourrir leur famille.

L’accord de réconciliation proposé contient un autre point essentiel qu’on retrouve dans chaque section, c’est celui qui donne au président de l’Autorité palestinienne (AP) une autorité suprême qui ne peut être contestée. Par cette proposition, il a autorité sur la commission électorale, sur le comité de réconciliation nationale et sur le conseil suprême de sécurité. Le président de l’AP est l’un des symboles les plus marquants de la division qui a secoué le peuple palestinien. De fait, il est même saillant au milieu de cette poignée de personnalités les plus impopulaires et les plus provocatrices de la politique palestinienne. Symboliquement au moins, la clause stipulant cette autorité est pour le moins inopportune à ce stade après son comportement scandaleux à Genève.

Les dirigeants de l’AP approuveront probablement la proposition égyptienne de réconciliation sur parole même s’il s’agissait d’un gros volume de 1 000 pages et non d’un document de 28 pages, et même si elle détaillait longuement les façons et les moyens de libérer la Palestine. Pour ces dirigeants, l’accord n’est qu’un préambule à une chose : les élections. Celles-ci ont été diluées dans un sirop d’expressions mielleuses, comme « union nationale » ou encore, « préserver le bras de la résistance ». Mais il ne s’agit pas d’un accord de réconciliation. Le climat de réconciliation avec l’ « émirat du mal », comme le président éclairé de l’AP l’appelle, n’existe pas au départ. Ce qui est proposé est le moyen de récolter les fruits du blocus et de la guerre contre Gaza. Le président de l’AP a publiquement refusé de se réconcilier avec le Hamas. Mais il est d’accord pour un accord de réconciliation parce qu’il lui donnera les outils pour éliminer le Hamas d’une autre façon.

La raison pour laquelle l’AP approuvera l’accord sans discuter sérieusement, même si elle désapprouve une grande partie de cet accord, c’est pour deux de ses dispositions, le reste n’étant que des mots. La première est la reconstitution des services de sécurité à Gaza tels qu’ils existaient avant les dernières élections. La seconde, c’est la tenue de nouvelles élections avant la levée du blocus sur Gaza et la réparation des destructions causées par la guerre d’Israël. L’objectif des élections dans de telles conditions n’est pas la réconciliation et la concorde, mais « l’éradication des effets du mauvais coup » porté par le Hamas.

Naturellement, l’équipe d’Oslo ne sera pas satisfaite si les prochaines élections se déroulent dans les mêmes conditions que celles qui ont régi les élections de 2006. Ce sont des gens qui ont refusé les nouvelles élections présidentielles quand le mandat du président en fonction est arrivé à terme et dont la demande de report des élections présidentielles a été appuyée par la résolution de la Ligue arabe. Pourtant, ils les attendent avec impatience ces élections, non parce qu’ils sont favorables au principe du processus électoral, mais parce qu’ils comptent sur deux facteurs décisifs. Le premier est la conséquence du blocus sur le Hamas et le gouvernement d’union nationale, aggravée par les effets de la guerre d’Israël. Le second est l’existence de ce gouvernement de Ramallah qui n’a pas été soumis à l’usure d’un siège économique et qui, au contraire, a reçu un soutien financier des Etats-Unis et de l’Europe, en dépit du fait que ce gouvernement n’avait pas été élu par le peuple et qu’il était illégitime. Ces deux facteurs combinés, pensent-ils, devraient être suffisants pour informer les électeurs palestiniens qui accorderont leurs suffrages.

Les élections proposées ne sont rien de plus qu’une tentative générale pour détourner la volonté du peuple palestinien. Il n’y a en réalité qu’une seule façon pour les factions de la résistance de faire face à tout cela, c’est d’insister auprès de la communauté internationale pour qu’elle respecte et soutienne les résultats des élections et, simultanément, qu’elle adhère aux principes nationaux et au droit de résister, tout en faisant preuve elle-même d’un comportement démocratique. Ceci toutefois nécessitera certains changements fondamentaux dans le comportement qui a prévalu dans l’autorité au pouvoir dans Gaza. D’autre part, si le Hamas refuse de signer l’accord de réconciliation et que les élections s’organisent « unilatéralement », comme l’équipe d’Oslo l’en a menacé, cela ne conduira qu’à renforcer la division entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, étant donné que Ramallah ne peut peser sur les résultats de telles élections dans Gaza. Des élections unilatérales ne feront que confirmer que l’objectif de l’équipe d’Oslo n’est pas la réconciliation.

Les Etats-Unis et l’Europe, naturellement, savent ce que des élections « normales » signifient et craignent que leur silence sur la proposition égyptienne ne soit considéré comme un accord. George Mitchell, par conséquent, l’a exprimé franchement. Les Etats-Unis n’ont pas approuvé la proposition égyptienne et insistent sur les trois conditions du Quartet : arrêter la violence, s’engager sur les accords précédemment signés et reconnaître Israël. Ceci signifie que les conditions du blocus prévalent toujours et que les Etats-Unis, par la déclaration d’un haut fonctionnaire, ont mis en garde l’électorat palestinien. Au moins, ils ont adressé un avertissement public.

Maintenant, si nous voulons accorder quelques bonnes intentions, nous pourrions soutenir que, peut-être, les Etats-Unis ne comprennent pas les subtilités de la politique déclamatoire arabe. Peut-être ne réalisent-ils pas que ce que les politiciens arabes se disent entre eux ne signifie pas grand-chose ; ou, plus précisément, que leurs phrases signifient beaucoup en tant que moyens d’influence et de manoeuvre, mais très peu en tant que textes contraignants. Ils sont capables de rédiger un accord pour une union indéfectible, et se réveiller le lendemain comme s’il n’avait jamais existé, comme Nuri Al-Maliki l’a démontré récemment avec l’accord de coopération stratégique avec la Syrie. Bien sûr, il en va autrement quand des puissances étrangères, même hostiles, sont concernées. Alors, les Arabes sont aussi ardents à se dévouer pour leurs engagements qu’ils sont laxistes à se dévouer pour leurs engagements entre eux, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres questions liées au respect des droits, aux autres cultures et aux interactions internes entre les clans et les sectes. C’est un monde différent où des sectes, des clans, des tribus et des petits rois agissent sur le terrain derrière les façades des Etats et des traités officiels ; d’autres règles s’appliquent alors.

Imaginons qu’un officiel états-unien demande à son homologue palestinien ou arabe, « Comment pouvez-vous signer un papier comme ça, qui contient des expressions comme "la préservation du bras de la résistance" et "le devoir des forces de sécurité est de résister’" (on pourrait se demander à qui) sans dire qu’il faut respecter les accords passés avec Israël ou renoncer à la violence, et surtout reconnaître ledit Etat ? ». Nous pouvons alors nous représenter l’Arabe ou le Palestinien souriant en coin devant la candeur de l’Américain. « Tout cela, c’est juste des mots et des formules qu’il nous a fallu mettre au point au cours de longues discussions pour arriver à un document qui pouvait être signé, » dirait-il. « Ce qui compte c’est de reconstituer nos organes de sécurité et de nous en sortir le jour des élections. Alors, advienne que pourra. Regardez ce qui est arrivé au Hamas en Cisjordanie, et à tous ceux qui ont l’audace de mettre en doute l’AP et ses accords avec Israël. »

L’Autorité palestinienne à Ramallah a créé un régime cupide qui prospère sur la perpétuation de l’occupation, la judaïsation de Jérusalem, la marginalisation de la cause des réfugiés palestiniens et la coordination avec Israël pour les questions de sécurité. C’est aussi un régime de terreur, contrairement à tous les régimes que les Palestiniens ont connu, même sous l’occupation directe. Ce régime parodie l’adage libéral occidental de la même manière que les communistes et les nazis ont utilisé le processus démocratique pour obtenir le pouvoir et le supprimer ensuite. L’adage a été brandi contre les mouvements islamistes plusieurs fois vers la fin du XXè siècle. Mis à part le cas du Soudan (qui effectivement a fait preuve des tendances les plus dangereuses dans le mouvement islamiste et qui s’est montré opportuniste dans sa manière d’arriver au pouvoir et de l’exercer), mis à part ce cas, c’est le contraire même de ces avertissements éculés qui a été la règle jusqu’à présent dans les pays arabes : ce sont les opposants aux mouvement islamistes qui ont refusé de reconnaître les résultats des votes ou qui ont empêché les élections de se tenir s’ils sentaient que ces mouvements avaient une chance de les gagner.

Le cas palestinien offre un exemple classique d’une victoire électorale gagnée par un mouvement islamiste et d’un perdant qui refuse de reconnaître cette victoire. Dans ce cas précis, des puissances extérieures sont intervenues pour renverser le vainqueur et l’empêcher de se relever. Pendant ce temps, le gouvernement de Ramallah, qui jouit de la reconnaissance arabe et internationale, n’est pas un gouvernement issu des urnes. Il a été désigné, avec l’approbation et l’encouragement des Etats-Unis et d’Israël. Les membres de ce gouvernement font preuve de quelque culot quand ils prétendent que la résistance islamiste va se servir des élections pour parvenir au pouvoir pour après fouler aux pieds le processus électoral alors qu’aucun d’entre eux n’a même été élu pour accéder au gouvernement. A la place, ils se sont emparés du pouvoir avec l’aide de l’intervention étrangère après le processus électoral qui avait été reconnu internationalement libre et juste, mais dont les résultats n’étaient pas à leur goût.


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Al-Ahram Weekly - publication n° 970, du 29 octobre au 4 novembre 2009 (Opinion) - traduction : JPP
http://www.info-palestine.net


Lundi 2 Novembre 2009


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