Politique Nationale/Internationale

Élections au Nicaragua 2006 : Les scénarios du 5 novembre



Carlos F. Chamorro
Samedi 4 Novembre 2006

Élections au Nicaragua 2006 : Les scénarios du 5 novembre

Carlos F. Chamorro

Traduit par Florence Razimbaud et révisé par Gérard Jugant

Nous sommes à l’approche du dénouement de l’élection inédite à quatre candidats où l’incertitude règne encore. Les trois précédentes (1990, 1996 et 2001) étaient vraiment semblables, en contribuant à la polarisation sandinisme-antisandinisme, à l’origine des défaites de Daniel Ortega avec une marge supérieure à 10%.

Selon les données du cabinet M & R , il existe aujourd’hui au moins trois différences substantielles :

a) Le vote de la droite “libérale” (40 %) est divisé entre l’ALN (49 %) et le PLC (43 %).

b) Le vote sandiniste (42 %) a également souffert d’une rupture, toutefois moins notable, provoquée par le phénomène Herty Lewites-MRS . Ortega retient 80% des votes, le MRS obtient 15 % et les votes occultes représentent 5 %.

c) Les votes indépendants (18%), qui lors de la dernière élection ont été décisifs pour pencher en faveur de Bolaños, avec le vote massif contre Ortega, sont également divisés. Le MRS gagne à la majorité (47,5 %), l’ALN (33 %), et 17 % des votes restent incertains.


Le candidat libéral José Rizo en pleine action électorale
Le candidat libéral José Rizo en pleine action électorale

Devant ce panorama de fragmentation des votes, la règle du pacte pour Alemán-Ortega, selon laquelle il est possible de gagner au premier tour avec 35 % des votes si l’on obtient une différence de cinq points de pourcentage sur le deuxième qualifié, est comme un costume sur mesure pour Ortega. Le candidat doté du plus grand appartement électoral bien qu’il ait un toit plus petit devient le gagnant potentiel du premier tour, s’il reste jusqu’à la fin de la division des votes.

En parodiant la chanson de John Lennon : “Give Peace a Chance”, le leader du FSLN a parcouru le pays en offrant “paix, emploi et réconciliation”, en embrassant les ex contras et les somozistes avec le meilleur style du prédicateur religieux. Son épouse et chef de campagne a proclamé que le parti révolutionnaire d'autrefois est désormais un parti confessionnel qui a formé une alliance avec l’Eglise Catholique en votant à l’Assemblée Nationale pour pénaliser l’avortement thérapeutique. La seule innovation du programme du FSLN est l’offre de collaboration économique et l’alignement politique avec le gouvernement vénézuélien d’Hugo Chávez.

Néanmoins, rien de tout cela n’a permis au FSLN de développer sa base électorale. Paradoxalement, Ortega entre dans la dernière ligne droite de la campagne avec sa plus faible projection en ce qui concerne ses élections précédentes. 33 % des votes, c’est-à-dire presque un cinquième de moins que les votes historiques de 42 % mais il conserve une possibilité de triompher par la dispersion et le retranchement des votes de ses adversaires.

A quelques jours du vote, il est impératif de lire avec précaution les enquêtes qui positionnent Daniel Ortega en première ligne, y compris en remportant les élections au premier tour, mais on enregistre encore un pourcentage considérable de votes incertains et un phénomène inhabituel de volatilité des votes.

En 2001, les enquêtes reflétaient un ballottage technique entre Ortega et Bolaños avec presque 16 % de votes occultes. Au final, le total des votes a été attribué à Bolaños, décidant de l’élection. La différence réside désormais dans le fait qu’il n’existe pas une seule alternative face à Ortega et on ne peut pas non plus pronostiquer avec certitude combien de personnes voteront (rappelez-vous qu’en 2001, beaucoup plus d’électeurs qu’en avaient envisagés les enquêtes ont voté) et de la manière dont les votes incertains se répartiront parmi les trois options éventuelles.

De cette observation, trois scénarios possibles sont envisagés :

* Ortega remporte haut la main au premier tour. L’impact initial serait une période d’espérance et d’incertitude économique. Le manque de confiance que suscite le passé d’Ortega inquiète sérieusement les investisseurs, les épargnants et les donateurs extérieurs. Pour combien de temps? Cela dépendrait de son comportement jusqu’à lors inconstant et incertain.

Indépendamment de sa rhétorique révolutionnaire, Ortega serait un président élu avec un scrutin minoritaire, sans possibilité d’effectuer des changements politiques substantiels, il ne pourrait pas non plus compter avec une majorité parlementaire.


Dans le contexte latino-américain, une victoire d’Ortega signifierait un nouvel allié inconditionnel pour Chávez, avec une influence plus symbolique que réelle dans la région centre-américaine. Il serait économiquement dépendant de Chávez, dans une région fortement dominée par l’influence des Etats Unis et le Traité de libre-échange (Cafta). L’équilibre d’une stabilité précaire dépendrait donc d’une relation conflictuelle entre Ortega et les Etats-Unis qui d’avance sera alimentée par une hostilité mutuelle.

* Le scénario de crise. Le dénouement constitue un résultat électoral trop serré pour définir sans controverse un gagnant au premier tour. Les électeurs doutent que le Conseil suprême électoral, fortement dominé par le FSLN et le PLC puisse administrer avec impartialité un résultat serré. De plus, bien qu’aucune fraude massive ne soit perceptible, il existe un risque de fraude sélective pour modifier la volonté populaire. Cela représente un défi extrême pour les délégués des partis, pour les observateurs électoraux nationaux, Ética y Transparencia et Ipade et pour les observateurs internationaux pour combattre une situation semblable ou encore plus grave que celle du Mexique.

* Ortega ne gagne pas au premier tour et perd l’élection. Comme dans d’autres occasions, les votes occultes se retournent à l’encontre d’Ortega le jour du scrutin. Il doit participer à un deuxième tour avec le candidat qui réussit à totaliser à sa faveur “ le vote utile” et au final, Ortega finirait par être renversé d’une manière indiscutable. Par conséquent, on pourrait imaginer un président avec un mandat populaire solide et avec la possibilité de former une alliance démocratique au Parlement.

Face à un dénouement marqué par l’incertitude, la seule certitude est que surgisse de ces élections un nouveau système politique composé de quatre partis, en terminant par le bipartisme fortement imposé par Alemán et Ortega. La nouvelle corrélation parlementaire à l’Assemblée Nationale tend à affaiblir le pacte Alemán-Ortega qu’il a maintenu en étant l’otage du gouvernement de Bolaños.

Le nouveau gouvernement, quelle que soit sa tendance politique, aura l'opportunité de négocier sous de nouvelles règles démocratiques avec un Parlement représenté par quatre factions solides. Cela implique un panorama futur très complexe mais à long terme beaucoup plus prometteur que l'actuel.

Notes
[1] Cabinet de consultants M & R (http://www.myrconsultores.com/)
[2] Alianza Liberal Nicaragüense, candidat Eduardo Montealegre Rivas.
[3] Partido Liberal Constitucionalista, candidat José Rizo
[4] Herty Lewites Rodríguez est un homme politique nicaraguayen. Il a été maire de Managua, la capitale du Nicaragua, de 2000 à 2004.
“Membre du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) durant de nombreuses années, il en fut exclu pour avoir exigé des élections internes et avoir de fait contesté l’autorité de son tout puissant dirigeant, Daniel Ortega.
Herty Lewites Rodríguez est décédé en 2006 alors qu’il briguait la présidence de la République pour le Mouvement rénovateur sandiniste, une dissidence du FSLN.” (Source : RISAL, réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique Latine)
[5] Movimiento de Renovación Sandinista, candidat Edmundo Jarquín
[6] Ipade = Instituto para el desarollo y la democracia

El Nuevo Diario
Carlos F. Chamorro est un journaliste nicaraguayen, ancien directeur du journal sandiniste Barricada et l’auteur de plusieurs ouvrages.


Traduit de l’espagnol par Florence Razimbaud et révisé par Gérard Jugant, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traductione est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle peut être librement reproduite, à condition d’en respecter l'intégrité et d’en mentionner sources et auteurs.

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Samedi 4 Novembre 2006

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