Néolibéralisme et conséquences

Eaux empoisonnées : la pollution chimique et l’envasement sont en train de tuer le Lac Inlay en Birmanie


AUTEUR: Kyi Wai

Traduit par Fausto Giudice


Kyi Wai
Mercredi 3 Octobre 2007

Eaux empoisonnées : la pollution chimique et l’envasement sont en train de tuer le Lac Inlay en Birmanie


Lay Phoo rentre à la maison après une longue journée de pêche dans les eaux troubles du Lac Inlay (on écrit aussi Inle, NdT) en Birmanie, avec moins de 2 kg de poisson au le fond de sa barque. C’est une maigre prise, mais  Lay est satisfait : la veille, il n’avait rien rapporté du tout.
Lay Phoo a pêché dans ces eaux depuis plus de 50 ans. Il avait 11 quand il a appris à manoeuvrer le bateau sur le lac, debout à la poupe et se servant d’une jambe pour pagayer, comme des générations de pêcheurs l’ont fait avant lui – c’est là l’un des motifs favoris des cartes postales et des brochures touristiques sur le lac. Mais l’image idyllique des « rameurs unijambistes » penchés sur les eaux placides du lac est trompeuse.
Le Lac Inlay, l’une des principales attractions touristiques du pays, est un malade en phase terminale et ses pêcheurs sont dans de sales draps. La surface du lac est en train de se réduire dramatiquement comme une peau de chagrin. Et au fur et à mesure que sa surface rétrécit, la pollution de son eau augmente Les poissons sont moribonds et des espèces entières sont menacées d’extinction.


Un maraîcher de la tribu Intha aspergeant de pesticide un jardin flottant sur le Lac Inlay [Photo: AFP]

Les communautés lacustres qui autrefois vivaient essentiellement de la pêche sont en train de retourner au maraîchage, étendant la zone de jardins flottants, faussement pittoresques, qui bordent les rives du lac, forçant la productivité à coup d’engrais et de pesticides chers, ce qui ajoute inévitablement à la pollution. « C’est un cercle vicieux », dit un fonctionnaire local frustré.
Les pêcheurs comme Lay Phoo se retrouvent pris dans ce cercle vicieux, incapables qu’ils sont de se procurer les filets qui leur permettraient d’augmenter leurs prises ou les terrains de culture qui leur permettraient de gagner de quoi survivre. Au lieu de cela, en pêchant comme ses ancêtres avec un simple panier de bambou depuis sa barque à fond plat, il voit la source de ses maigres revenus se tarir lentement et littéralement.
Le Lac Inlay, la deuxième étendue d’eau à l’intérieur des terres par ordre de grandeur en Birmanie, a diminué de plus d’un tiers de sa surface ces 65 dernières années, passant de 69 à 46 kilomètres carrés, selon un rapport publié cette année par le Système de recherche intégrée pour la science du développement durable de l’Université de Tokyo.


Des vendeurs de poisons attendant des clients près des rives du lac [Photo: AFP]

Le rapport rend l’expansion des fameux jardins flottants – autre motif favori des brochures touristiques – responsable de 93% des pertes récentes en eau.
Se fondant sur le savoir local, les trois auteurs du rapport de recherche écrivent que durant les 100 ou 200 dernières années, “la longueur du lac aurait diminué d’environ 58 km à 18 km et sa largeur maximale aurait baissé de 13 km à 6,5 km.”
Un rapport de l’environnementaliste de Rangoon Khin Thant en 1968 disait que la profondeur moyenne du lac était alors de 2,13 m ; aujourd’hui elle varie de 2,74 m. à à peine 45 cm.
Neuf espèces de poisons introuvables ailleurs au monde nageaient autrefois dans les eaux du lac. Dans son étude de 1968, Khin Thant en identifiait une seule, une variété de carpe, parmi les 23 espèces de poissons qu’elle avait répertoriées. Un article de recherche de l’Université de Rangoon de 2002 établissait que même cette espèce rare était maintenant disparue. Les pêcheurs locaux suspectent que beaucoup d’autres espèces ont aussi disparu.
Il y a 15 ans, Tun Win, 57 ans, pouvait prendre assez de poisson en une demi-journée pour nourrir sa famille. Aujourd’hui, il doit passer toute la journée sur le lac pour rapporter à la maison le tiers de ses prises d’autrefois.
Beaucoup de pêcheurs qui ont assez d’argent pour acheter des terrains  cultivent des tomates pour s’assurer une subsistance, ce qui augmente la pollution, laquelle à son tour tue les poissons et contribue à la perte de surfaces d’eau.


Htwe Tee, 10 ans, un pêcheur Intha, est assis sur sa barque allongée sur le Lac Inlay. Les pêcheurs du lac sont célèbres pour leur manière de pagayer avec une jambe, ce qui leur laisse les deux mains libres pour pêcher. [Photo: AFP]

La culture de tomates était saisonnière au bord du lac Inlay. “Maintenant, de plus en plus de fermiers cultivant des tomates toute l’année”, dit un maraîcher, Khin Win.
Environ 40 longues barques chargées de tomates traversent chaque jour le lac jusqu’à la ville-marché de  Nyaung Shwe, où les produits son chargés sur des camions et acheminées vers Rangoon et Mandalay.
La concurrence et la nécessité d’augmenter les rendements forcent les maraîchers à utiliser toujours plus d’engrais, de pesticides et de fongicides. Un cultivateur de tomates disposant d’un vaste terrain dans le village lacustre de Lin Kin dit qu’il aimerait bien pouvoir se passer d’engrais chimiques, qui lui coûtent plus de 500 000 kyat (400 $ US, 280 €) par an, mais « j’aurais de plus faibles rendements ».


Les images satellite montrent la réduction de la surface du lac (Source : univeristé de Tokyo)

Le père du fermier utilisait autrefois des engrais organiques, mais les rendements de sa terre ont maintenant été doublés du fait que son fils utilise des produits chimiques.
L’origine des engrais et pesticides chimiques est aussi une source d’inquiétude pour les communautés paysannes des rives du lac. On craint que des produits interdits dans d’autres pays aient été écoulés en Birmanie, selon un universitaire travaillant avec une organisation environnementaliste à  Rangoon.
Les effets des produits chimiques sur les eaux du Lac Inlay restent encore à documenter complètement, mais il y a d’amples preuves que la santé des gens vivant autour du lac est atteinte.   Sur les 64 villages de la zone du lac, seuls 5 reçoivent de l’eau canalisée du réservoir de Nyaung Wun reservoir. Les 59 autres s’alimentent en eau directement dans le lac, la purifiant du mieux qu’ils peuvent, généralement en la faisant simplement bouillir. De rares propriétaires plus aisés possède des puits privés.
Un habitant du village de Kay Lar âgé de 43 ans dit que son fils de 8 ans est mort il y a deux ans après avoir bu de l’eau du lac et être tombé malade. Un responsable de dispensaire dit que la dysenterie, l’hépatite et les affections rénales sont courantes dans la région.
La déforestation autour du lac a provoqué une augmentation de vase dans ses fonds, qui s’ajoute à la pollution et à la baisse du niveau de ses eaux. Un ingénieur à la retraite ayant travaillé pour la municipalité de Taunggyi dit que le taux de sédimentation du lac a doublé ces dernières années. “Le gouvernement essaye de contrôler la sédimentation, mais il n’y arrive pas”, dit-il “Le lac ne pourra pas survivre si ça continue comme ça.”
Le tourisme est un autre facteur de dépérissement du lac. Six hôtels et stations touristiques se trouvent au bord du lac et de nouvelles constructions sont prévues pour absorber le nombre croissant de touristes.
Le Lac Inlay occupe encore une place de choix dans chaque itinéraire touristique mais certains operators se demandent combien de temps encore ils pourront continuer à promouvoir son image idyllique en toute sécurité.

Même les fleurs séchées sont condamnées : une ancienne tradition birmane décline

Les pêcheurs du Lac Inlay ne sont pas les seuls à vivre des difficultés. Une des principales activités artisanales de la région, les figurines de Bouddha en moulages de fleurs, est aussi en tain de décliner fortement.  


Des bouddhas et d’autres objets artisanaux en vente près du Lac Inlay [Photo: The Irrawaddy]

Des générations d’artisans ont fabriqué ces charmantes statuettes depuis des siècles, moulées à partir d’un mélange de fleurs séchées, de poudre de sciure de bois et de résine de teck. Les figurines moulées à partir de pétales de fleurs et offertes aux temples des bords du lac possèdent aux yeux des peuples Pa-O, Shan et Intha qu vivent dans la région des pouvoirs miraculeux. Mais elles sont aussi très prisées par les touristes qui visitent le lac.
L’augmentation du coût des matières premières, notamment la sciure et la résine de teck, et la concurrence effrénée des bouddhas industriels bon marché en bois ou en plastique ont cependant provoqué pratiquement un arrêt de l’artisanat local.
“Nous ne sommes plus que deux ou trois à produire encore d’authentiques bouddhas en fleurs moulées” dit U Aye, tandis qu’il guide sa barque vers le marché de Nam Pam Market, au bord du lac.
U Aye se dirige vers le marché après avoir échoué à vendre son stock de figurines aux magasins de souvenirs autour de la pagode de Phaung Daw Oo Pagoda, une des principales attractions touristiques du Lac Inlay. “Les boutiquiers n’en veulent plus”, dit-il.
U Aye et les autres artisans et marchands ont vu la demande en bouddhas moulés décliner constamment depuis dix ans. Il y a vingt ans, la demande était florissante et faisait travailler au moins une douzaine d’artisans, selon un habitant du village de Lae Shay.
Un boutiquier de la pagode de Phaung Daw Oo confirme qu’à cette époque le commerce était animé. “Les Pa-O et les Shan achetaient sans hésiter de grands bouddhas en moulages de fleurs faisant jusqu’à 1,80 m.”, se souvient-il. “Mais de nos jours, ils ne peuvent plus se les payer.”

Même les statuettes plus petites ne sont pas bon marché, allant de 6 000 kyat (4.60 $ US, 3,25 €) pour une figurine de 2,54 cm. à 25 000 kyat (19 $, 13 €) pour une de 23 cm.. Vu ces prix, même les familles les plus traditionalistes optent pour les versions en plastique meilleur marché.
Les artisans qui subsistent encore se battent pour maintenir les prix le plus bas possible, mais c’est une bataille perdue d’avance contre les prix des matières premières qui montent en flèche.  U Aye dit que le prix d’un sac de sciure de teck est passé de 100 kyat (8 cents US, 5,6 centimes d’€) à 3 000 kyat ($2.30 $, 1,60 €) en 20 ans. Un bidon de 15 kg de résine a grimpé de 6 000 kyat (4.60$, 3,20 €) à 400 000 kyat (300 $, 210 €) durant la même période, une inflation des prix causée principalement par le développement des exportations.  
Beaucoup d’artisans et de marchands sont passes aux activités de maraîchage pour assurer leur subsistance, ce qui a contribué à augmenter la pollution du lac par le recours intensif aux engrais, pesticides et fongicides chimiques.
Un cultivateur de tomates de Nyaung Shwe essaye de préserver la tradition des bouddhas en moulages de fleurs en les vendant devant sa maison. “Je ne veux pas que cette tradition meure, comme les poissons du Lac Inlay” dit-il avec tristesse.


Source : http://www.irrawaddy.org/article.php?art_id=8466http://www.irrawaddy.org/article.php?art_id=8465

Article original publié le 1er septembre 2007

Sur l’auteur

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, le traducteur, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=3793&lg=fr



Mardi 2 Octobre 2007

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