RELIGIONS ET CROYANCES

Djihâd culturel


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Jeudi 10 Juillet 2008

Dans ce monde orgueilleux et misérable qui croit avoir éliminé l'inconnu, quadrillé le périmètre de la Liberté humaine à l'aide de ses méthodes « scientifiques », « frappé les cieux d'alignement, chassé les dieux du firmament » comme chantait avec nostalgie l'un des derniers troubadours français, j'ai la certitude : 1° que les voix des religions, des théologies, des métaphysiques du passé, restent vivantes, assez pour nous montrer le chemin de la Vie, de la Joie, de la Liberté. Péguy disait : « Homère est nouveau ce matin, et rien n'est peut-être aussi vieux que le journal ». Parole on ne peut plus juste, encore que le « peut-être » soit pour le moins une litote. Ce matin comme tous les matins, c'est Homère, c'est Hésiode, c'est Parménide, ce sont Socrate, Platon, Plotin, Proclus, Denys, Augustin, Ghazâli, Ansâri, ibn 'Arabi, etc. qui sont nouveau, qui viennent de sortir, qui sont jeunes, vifs et frais ; et c'est le journal, avec en page 3 l'interview de la gourdasse de service qui a sorti le énième panégyrique de la psychanalyse jüngienne, c'est l'imâm machin et son stupide islam salafiste repeint aux couleurs de la démocratie de marché, ce sont les petits cuistres derridiens et leur déconstructionnite aiguë qui vont encore nous bassiner avec leurs multiples strates de bavardage « sédimenté », ce sont tous ces Bouvards, ces Pécuchets, ces professeurs Nimbus pérorant dans le poste qui sont vieux, décatis, ratatinés, fripés, qui sentent le renfermé ; ils ressemblent à de veilles peintures jaunies et décolorées d'ancêtres aux postures guindées, qui ornent les greniers de certaines vieilles demeures hantées par les rats et la mérule. Qu'on leur fasse un enterrement sans cérémonie, à moins qu'ils ne préfèrent le mode d'inhumation jadis préconisé par Alphonse Allais : un pétard dans le fondement, et envoyez le feu d'artifice ! Mais de grâce, laissez vivre les vivants. 2° qu'en particulier, l'islam représente une inépuisable réserve d'Esprit et notamment d'Esprit de jeunesse, d'Esprit de conquête et de liberté, et surtout une inépuisable réserve d'étrangeté dont ce monde menacé par l'infâme triomphe de l'anodin, du familier, a besoin pour éviter l'écrasement dont parlait Péguy dans ce magnifique quatrain de l'Ève, que je ne résiste pas à l'envie de citer :

Vous regardez monter la lourde ingratitude.
Et ce dévêtement de la vénalité.
Vous voyez s'étaler l'immense platitude.
Et cet écrasement sous la banalité.

Oui, l'islam, Religion de l'Étranger, lequel était au commencement des choses et emmènera ses rares amis, à la Fin des Temps, dans la « demeure de Majesté », vêtus d'habits étincelants confectionnés avec tous les crachats des gens du Monde, représente bien la grande espérance pour ceux qui se sentent résolument étranger au monde des Bouvards, des Pécuchets, des baudruches et des Pantalons (2), des Ramadan et des Ratzinger.

En ces temps de barbarie, la « nouvelle barbarie dont il n'est pas sûr cette fois qu'elle puisse être surmontée » comme a dit un grand philosophe contemporain, il y a un énorme combat à mener pour l'Intelligence, pour la Vie, pour la Culture au sens de Michel Henry : « « Culture » désigne l'autotransformation de la vie, le mouvement par lequel elle ne cesse de se modifier soi-même afin de parvenir à des formes de réalisation et d'accomplissement plus hautes, afin de s'accroître ». Les musulmans peuvent et doivent être à la pointe de ce combat, s'ils ne veulent pas manquer à leur vocation et encourir la Colère du Celui qui a créé l'Intelligence avant toute chose et en a fait le premier devoir du croyant. Mais pour cela, il faut qu'ils retournent – qu'ils se « convertissent », au sens étymologique – à l'islam véritable, celui enseigné par l'homme qui a dit « consulte ton cœur », celui qui peut réellement « faire sienne » toute « parole de sagesse », d'où qu'elle provienne ; celui, enfin, qui, au rebours du Monde Moderne, épouse complètement le mouvement de la Culture, ce mouvement de la vie vers des formes de réalisation et d'accomplissement plus hautes. Peu importe que cet islam-là soit, aujourd'hui, assez minoritaire – la Vérité a toujours été minoritaire ici-bas : heureux les minoritaires ! – de toute façon, s'il faut qu'un islam survive à la catastrophe cyclique qui nous pend au nez, ce sera forcément celui-là, et non la caricature entretenue à grand frais dans toutes les « universités islamiques » par des momies baignant dans le formol. De cette dernière, on peut augurer la disparition prochaine, suivant de peu deux ou trois impostures du même acabit, et ce ne sera pas dommage. Rien que cette perspective constitue en soi une raison d'espérer.

Oui, c'est à l'islam de l'Esprit, cet éternel étranger, qu'il est grand temps (je veux dire : pour nous, musulmans. Les autres n'ont qu'à prendre leurs propres responsabilités) de nous convertir ou de nous re-convertir, non à celui qui s'ébroue contre la métaphysique et s'extasie devant les derniers progrès de la physique, naturellement annoncés dans le Saint Coran (avec combien de décimales exactes ? On ne nous le dit jamais. Ou bien peut-être est-il sacrilège de poser la question ?) ; celui qui tourne le dos à sa propre tradition métaphysique et spirituelle au nom d'un prétendu « retour aux sources » parfaitement illusoire. Parce que la Source à laquelle il importe de faire retour – tout comme la Vie et la Culture procèdent à leur propre « accroissement » à travers un incessant retour aux sources, et sont en ce sens répétition, tradition – cette Source est en nous-même et pas ailleurs. Mais cela, il ne faut jamais oublier que dans ce perpétuel « complot contre la vie intérieure » qu'est le Monde Moderne, ainsi que l'a défini l'un des grands esprits du siècle dernier, c'est une position subversive et révolutionnaire. La bataille promet d'être rude, mais elle mérite d'être menée parce qu'elle est aussi celle du sens, et que le sens est ce qui ne peut décevoir. Comme dit un philosophe contemporain qui a toute ma sympathie : « seul ce qui a un sens est réel ». La bataille du sens est la bataille du Réel. Tel est le « Grand Djihâd » aujourd'hui. C'est une fierté et un honneur pour moi de le faire. Dans cette perspective, je me ferai une joie de dénoncer toute imposture intellectuelle commise au nom de l'islam ou d'autres valeurs éminentes comme Dieu, la Liberté, etc. Et j'essaierai, autant que possible, de montrer aux hommes la vraie nature du Croissant, figure de l'Esprit, emblème de la Folie et de l'Idiotie divines sources transcendantes des lumières de l'Intellect, appelées à triompher du Monde de l'avilissement et de sa rationalité inversée. Terminons provisoirement par ces paroles qu'un certain Bédouin illettré – mais pas plus fruste que ne l'était le philosophe Plotin, cet autre illustre analphabète – prononçait en voyant la nouvelle lune, et qui résument parfaitement notre foi dans cette folle sagesse du Croissant :

« Allahumma – notre Seigneur ! – Apporte-nous avec cette nouvelle lune l'Assurance et la Foi, le Salut et la Paix (islâm) ! Mon Seigneur et ton Seigneur est Allah, Croissant de Rectitude et de Bien ! »


(1) La coloquinte est un genre de courge ornementale, au goût amer et aux propriétés purgatives. Beaucoup de religieux officiels me font penser à ce légume en raison de ces deux dernières caractéristiques. En revanche, ils en diffèrent par les qualités ornementales beaucoup plus contestables.

(2) Voir l'article « Aristote chez la Mère Poulard ».


Esprit de l'islam, islam de l'Esprit

L'islam de Rûmi est l'islam authentique, parce qu'il accomplit vraiment la parole du Prophète : « Le croyant est à la recherche de paroles de sagesse  ; où qu’il les trouve, il est le plus en droit de les faire siennes. » De la bouche de l'Envoyé d'Allah, la foi islamique est amour et recherche de la sagesse, par delà toutes les frontières de temps, d'espace, de culture ou autres, puisque il est bien dit que le croyant est en droit de s'approprier toute sagesse véritable, sans regard pour sa provenance apparente, étant bien entendu que sa provenance véritable ne peut être que l'Attribut unique et transcendant de la Sagesse divine. Or toute parole du Prophète étant infiniment inspirée et par conséquent absolue, doit dès lors signifier réellement tout ce qu'elle est susceptible de signifier. Si j'entends bien, toutes les « paroles de sagesses » écrites dans tous les dialectes d'Orient et d'Occident, en hébreu comme en syriaque, en arabe comme en persan, en grec comme en latin, en tant que croyant (s'il plaît à Dieu), je suis en droit et par conséquent en devoir de les faire miennes, je suis même plus en droit que n'importe qui au monde et hors du monde, si ce n'est un croyant comme moi ou meilleur que moi. Notamment, j'ai le droit de faire miennes les paroles suivantes, pleines de sagesse, de Léon Bloy :

« Si l'Église, dont [Louis Veuillot] aimait à se dire le fils dévoué, avait pu faire entrer son esprit dans la tête de ce mastodonte, il aurait trouvé mieux à faire, assurément, que de couvrir d'immondices la race douloureuse des plus nobles hommes de son siècle. Il aurait pu dire avec une sagesse catholique très haute, et qui eût été la clairvoyance même de l'amour : Shakespeare nous appartient et Byron nous appartient ; Musset, Lamartine, Hugo lui-même, nous appartiennent aussi et tous ceux qui ont eu une minute de désintéressement adorateur et de vraie tendresse. Ils sont à nous tous les pleurants, tous les souffrants, tous les crucifiés et tous les désespérés de la vie, tous ceux enfin qui ont battu de leur cœur contre l'intangible porte des cieux. Et nous disons qu'il en est ainsi, parce que nous avons faim et soif de justice, et qu'un rassasiement éternel a été promis à ceux qui auraient cette fin et cette soif... ».

Si je prêtais attention à toutes les idioties que l'on écrit au nom de l'islam, et qu'en plus je me mettais à les appliquer, ce qui serait bien le comble, je devrais trembler de respect devant des mandrilles enturbannés sortis d'al Azhar par le croupion ou de l'émonctoire médinois par n'importe quelle embouchure, qui n'ont jamais écrit ni même pensé de leur vie quelque chose d'aussi profondément islamique que ce qui précède. Ce faisant, je trahirais la littéralité de la parole du Prophète : « Consulte ton cœur. Le bien est ce qui procure le repos à l'âme et au cœur. Et le péché est ce qui te dérange en ton for intérieur et qui tourmente ta poitrine en dépit des multiples conseils. » Le voilà, l'esprit de l'islam. C'est dire avec une sagesse très haute qui est la clairvoyance même de l'amour : Plotin nous appartient et Proclus nous appartient ; Augustin, Denys, Érigène, Eckhart, Rusbrock, Bloy lui-même nous appartiennent aussi et tous ceux qui ont eu une minute de discernement métaphysique et d'intuition intellectuelle. « Consulte ton cœur », c'est-à-dire non point : « fais ce que tu veux », encore moins : « consulte telle charogne influente connue pour son incomparable habileté à rendre la religion odieuse aux gens et l'air irrespirable à son approche », mais bien : consulte cette part de divin en toi, ce rayon de la Lumière divine qui est l'ombilic de ton être, il t'indiquera le moyen de remonter à la source des Lumières, du bien et de la sagesse, où il trouvera le repos et la paix au milieu des autres rayons – cette divine Paix intérieure que le bienheureux Rusbrock décrivait à la perfection dans ses Noces spirituelles : « l’unité du cœur est la collection de toutes les puissances de l’homme réunies et senties dans le domicile de la profondeur. La paix intérieure est le don de l’unité. La paix est la puissance intime et recueillante qui embrasse l’âme, le corps et toutes les puissances intérieures ou extérieures dans l’unité brûlante de l’amour » - et où, embrasé et embrassé, et embrassant toute chose dans « l'unité brûlante de l'amour », il se reconnaîtra dans toute parole d'amour, et fera sienne toute sagesse : celle de Rusbrock comme celle de Rûmi.

En vérité, il n'y a qu'une Sagesse et nous savons qu'elle est « folie aux yeux du monde ». Qui était Platon ? Un fou. Qui était Plotin ? Un fou (néo-)platonicien. Qui étaient les Ikhwân as-Safâ' ? Des fous néo-platoniciens et pythagoriciens. Qui étaient le Prophète et ses Compagnons ? Des fous assurément, les plus fous d'entre les fous, qui nous ont montré l'exemple de la plus haute et de la plus sainte forme de folie, celle qui consiste à placer la Vérité unique au-dessus de tout, des biens et des enfants, de la vie et de la mort, du moi et des autres, poussant le délire jusqu'à ne pouvoir poser les yeux sur une chose, aussi dérisoire et insignifiante soit-elle, fût-ce une pierre, une charogne ou un lointain ancêtre de nos intellectuels islamo-démocrates modernes, portant sur ce qui lui sert de visage toute la turpitude de sa lignée, sans voir la Vérité, c'est-à-dire la Face même de Dieu, avec elle, avant elle, après elle, emplissant de Sa Présence tout ce qui se trouve au ciel et sur la terre, entre les deux et au delà... Oui, l'islam est cette merveilleuse école de folie, le délire ultime qui récapitule toute la folie d'une humanité capable de dépassement vers le Supra-humain, non encore avilie par les conceptions modernes qui ravalent tout au niveau d'un hypothétique « homme moyen » tout pétri en réalité d'infra-humain, authentique untermensch aussi incapable de générosité que de véritable égoïsme, de sainteté que de vrai satanisme, d'enthousiasme que d'intellection... École de folie et, plus encore, d'idiotie ; les ennemis de l'islam prétendent que celui-ci rend idiot, n'ayons pas peur de leur donner raison pour mieux en souligner la grandeur, selon la fameuse méthode thomiste consistant à « épuiser l'objection » en accordant à l'adversaire tout ce qu'il demande et même davantage. En effet, le Prophète lui-même n'a-t-il pas dit que « la plupart des habitants du Paradis sont des idiots » (cité par Ghazâli dans son Livre des merveilles du cœur) ?
Nul doute par conséquent que l'islam professe bien l'idiotie, mais pas n'importe laquelle : celle qui s'identifie à la pure intellectualité, dont le Monde Moderne a perdu la notion et la possibilité.

Voilà pourquoi, face à ce monde de l'ingratitude et de l'avilissement, du déni de l'Être, de la Pensée et de la Vie, l'islam, dans sa dimension eschatologique essentielle qui le rend comme mystérieusement solidaire des temps troublés que nous vivons et qui, ne l'oublions pas, ont été annoncés et voulus par Dieu de toute éternité, représente une « ardente espérance » pour tout être vivant et pensant, pour tous les crucifiés et tous les désespérés de la vie, tous ceux enfin qui ont battu de leur cœur contre l'intangible porte des cieux, qui aspirent immédiatement à une Vie supérieure et divine, tendus vers l'Absolu depuis les hauteurs de l'Esprit qui en est l'image très parfaite, le piédestal au-dessus de la multitude des porcs et le reposoir au milieu de ses dévots. Cela parce que sa nature même le prédispose à jouer ce rôle d'enseigne et d'annonceur du règne de l'Esprit à la fin des Temps, et par conséquent de rassembleur de tous ceux qui croient encore à la dignité inamissible de l'Âme, de l'Intelligence et de la Pensée, et à l'indignité subséquente de ceux qui niant l'unité de l'Âme et la transcendance de l'Intellect, prétendent soumettre la Pensée au règne de la Matière.
Analysée à la lumière de l'Amour, c'est-à-dire la seule que nous ayons, l'histoire de l'Islam se présente comme une tapisserie opulente et bariolée, tissée de tous les fils qui composent l'écheveau humain : sang, guerre, meurtre, luxure, injustice, orgueil, lâcheté ; grandeur, héroïsme, courage et sainteté ; mais par-dessus tout, émergeant invinciblement de l'entrelacs de tous les fils comme le motif central de la tapisserie, un grouillement ininterrompu de génies spirituels, de penseurs inspirés, d'amants éperdus dans l'extase de la Magnificence divine : les Junayd, ibn Adham, Niffari, al Kindi, ibn Sina, Ghazâli, Ansâri, ibn 'Arabi, Rûmi, Semnâni, ibn Machîch, Wali Allah, Sultan Bahû... pas un siècle ni une contrée qui n'ait eu les siens, et leur lumière éclaire encore les cœurs fidèles à l'esprit de la tradition, et les éclaireront jusqu'à la consommation des siècles, si Dieu le veut, car tout être doit suivre sa vocation ou mourir, et les musulmans n'ont pas d'autre choix que de vendre leur âme, ce qui ne signifie rien d'autre que la mort spirituelle, ou d'emboîter le pas à tous ces fous de génie, ces idiots lumineux qui à travers les siècles, leur ont montré la Voie : les Ghazâli, les Ansâri, les Rûmi, successeurs légitimes et qualifiés de ces autres idiots sublimes qu'étaient les Platon, Plotin, Proclus... et avant eux, tant d'autres dont nous avons oublié les noms, mais qui sont à jamais connu du Détenteur de tous les Noms ; Rayons d'un même soleil de spiritualité, effusions d'une même Monade réfractée sans fin à travers le dédale de l'Histoire, et qui a pour nom : Esprit-Saint prophétique ou Lumière Muhammadienne (nûr muhammadiyyah), source transcendante de l'Être, principe de toute connaissance authentique et vivifiante ; dans ses Effusions des bienfaits (dalâ'il al khayrât), l'un des textes qui résonnent le plus fortement dans l'âme musulmane à travers les siècles, le grand maître saint imâm al Jazûli – Dieu lui fasse Miséricorde – écrit :

« Allahumma – ô mon Dieu – prie sur notre seigneur Muhammad, l'Océan de Tes Lumières, la substance de Tes Secrets, la langue de Ta preuve, l'époux de Ta Souveraineté, le patron de Ta Présence, l'archétype de Ton Royaume, le plérôme de Ta Miséricorde (Rahmah), la voie du cheminement vers Toi, l'être comblé de la délectation de Ton Unité, l'Homme (insân) essence concrète, eccéité de l'Existence, la raison d'être de tout existant, essence de l'essence des êtres que Tu as naturés, le jaillissement primordial de Ta Lumière ; prie sur lui d'une prière qui dure de Ta Durée et subsiste de Ta Subsistence. »

Platon, Plotin, Proclus... Boèce, Érigène, Rusbrock... Ghazâli, Rûmi, Ansâri... Autant de rayons émanés d'une même Face de sainteté, ondulations d'un même Océan de grâce, secrets pétris d'une même Substance, délires issus d'une même Folie... La doctrine du Tawhîd rassemble et lie tous ces rayons dans la figure de son sublime fondateur, le Prophète pasteur, philosophe et gnostique ; elle a le pouvoir de nous enseigner le moyen de remonter à la source de toute divagation sur l'Ineffable, de contempler cette source en elle-même, d'une contemplation supérieure à la multiplicité, à la raison, à la science, supérieure au délire même. Elle remplira cette fonction jusqu'à ce que l'hydre moderne soit terrassée et la dignité de l'Intellect à nouveau reconnue, parce qu'à moins de tourner purement et simplement le dos à la tradition, un croyant ne peut pas lire une parole comme celle-ci :

« la première chose qu'Allah a créé est l'Intellect. Il dit alors : « Approche ! » Et l'Intellect s'approcha. Puis il dit : « Tourne-toi ! » et il se tourna. Puis Allah, puissant et majestueux, dit : « Par Ma Puissance et Ma Majesté, Je n'ai rien créé de plus noble que toi. Par toi Je prends et par toi Je donne. Par toi Je récompense et par toi Je châtie »,

ou celle-ci :

« il y a une sorte de science cachée connue seulement de ceux qui sont savants par Allah. S'ils en parlent, seuls les contredisent ceux qui méconnaissent Allah »

et faire semblant de ne pas voir ce qui crève les yeux, que l'homme qui prononce de telles paroles et quantité d'autres du même genre est en symbiose et en résonance, en consonance avec les métaphysiciens de toutes les nations, les fanatiques de la Vie divine et de la Pensée pure, qu'ils se nomment Proclus ou ibn 'Arabi, et certainement pas, en tout cas, avec le triple extrait de coloquinte (1) enturbanné qui a prononcé, pour sa honte et celle de tous ceux qui le suivent, cette fatwa mémorable, digne de figurer au palmarès des sentences d'imbécile aux côtés de la « prestigieuse modernité » de l'indétrônable Meddeb :

« l’erreur sur laquelle s’est fixée pendant bien longtemps la pensée islamique était cet entrain pour les recherches métaphysiques. Car ces recherches se faisaient aux dépens des recherches scientifiques et techniques, ces dernières constituant le pilier central du développement humain et de l’élargissement des activités humaines. »

Jusqu'à l'ablation des mille têtes de l'Hydre et à la réduction complète du monstre, il y aura toujours des légions d'imbéciles dévots pour bienvenir ce genre d'avis qui, émanant d'« autorités » dûment appointées, les dispense heureusement d'avoir à penser par eux-mêmes. Contre les légions d'imbéciles indévots toujours prompts à instrumentaliser l'imbécillité des imbéciles dévots pour justifier leur haine du Sacré, confirmant au passage les conceptions les plus étriquées de ces derniers sur le dit Sacré – car les imbéciles, dévots ou indévots, se serrent toujours les coudes quand il s'agit de conspuer une idée vraiment noble, une doctrine vraiment profonde – on fera valoir que tout cela avait déjà été prévu et dénoncé d'avance par les Nobles Anciens, tel l'Imâm 'Ali qui disait :

« Deux hommes sont une calamité : le savant débauché et l'ignorant dévot. L'ignorant égare les gens par ses actes de dévotion et le savant les égare par sa débauche » (cité par l'imâm Ghazâli dans sa Reviviscence des sciences de la Religion).

Il y a une singulière et fort réjouissante convergence de vue entre le saint Imâm Commandeur des croyants et l'auteur des Grands cimetières sous la lune :

« Dieu sait, par exemple, ce que coûte au reste du monde le maigre cheptel bigot entretenu à grands frais par une littérature spéciale, répandue à des millions d'exemplaires sur toute la surface du globe, et dont on voudra bien reconnaître qu'elle est faite pour décourager les incroyants de bonne volonté. »

Non, mille fois non, le Prophète et ses Compagnons, et les saints qui les ont suivis en donnant leur vie ne sont pas venus pour ce « maigre cheptel bigot » qui écoute les leçons de Tariq Ramadan sur cassette audio et se repaît d'une « littérature spéciale » aux titres aussi aguicheurs que : « Comment préserver sa vertu », « Juge-toi avant d'être jugé », « Les mille vérités scientifiques du Coran », etc. Ni pour ceux que Bernanos appelle encore les « combinards de la dévotion » : puisque tous ces gens, « savants » prébendés, avides d'honneurs et de pouvoir, vivant au crochet des masses dont ils organisent l'abrutissement méthodique, et ignorants qui « égarent les gens par leur dévotion », sont au contraire ceux que l'Imâm 'Ali, comme le Prophète et tous les authentiques sages de l'Islam à sa suite, ont dénoncé comme la plus grande des « calamités ».
Non, l'islam n'est pas venu pour entretenir et conforter cette double calamité, mais pour la combattre et l'éradiquer. Il n'est pas venu pour les « combinards de la dévotion », pour les amateurs de ramadaneries et autres âneries sur bande, sur cédérom ou sur papier à recycler. Il est venu pour « ceux qui réfléchissent », pour les « doués d'intelligence » comme dit le Coran, pour les savants selon la « science du cœur », ceux qui peuvent se reconnaître avec la même instinctive spontanéité et ardeur d'enthousiasme dans un passage des Ennéades, un hadith du Prophète ou une divagation spirituelle de Rusbrock l'Admirable, du moment que l'auteur des Ennéades, le Prophète ou Rusbrock divaguent sous l'influence de l'Esprit.
Que l'islam soit venu pour ceux-ci principalement, sinon exclusivement, qu'il s'adresse en priorité à ceux-ci et non à ceux-là, dito au « maigre cheptel » de zombis drogués aux petits livres et aux fatwas comme la susmentionnée, est une évidence que l'on ne peut contester sans insulter à la raison humaine, lorsque l'on se donne la peine de lire les textes en rapport avec le sujet qui nous occupe. J'en ai déjà cité quelques-uns, qui permettent de se faire rapidement une idée. On pourrait en citer une infinité d'autres. Ils prouveraient tous ce que j'avance ici. Que la Religion du Tawhîd est venue pour redonner l'espérance aux assoiffés de la Splendeur, aux amis du Concept et de la Pensée pure ainsi qu'aux fanatiques du Réel et de la Vie, en un mot aux hommes libres ; parce qu'elle est, en ce sens, la Religion de l'Esprit, et en un sens plus restreint – car la notion d'Esprit recouvre celle d'Intellect mais la déborde en partie – la Religion de l'Intellect, ou de l'Intelligence. Ce qui est à interpréter en ce sens que l'islamité authentique se trouve là où se trouve l'intellectualité authentique. Toute autre interprétation est absurde, puisque l'Esprit par définition est liberté et auto-affirmation : il est « auto-suffisant, auto-déterminant, auto-constituant » ; c'est donc par définition à ceux qui se disent ses amis d'être là où il les attend. On ne peut même pas concevoir que ce soit à lui d'être là où ils l'attendent. Parlant de l'Esprit, une telle proposition est un vulgaire oxymore. Le musulman est celui qui répond présent à l'appel de l'Esprit ou de l'Intellect quel que soit le point de l'espace (intelligible) d'où il l'appelle, notamment du point muhammadien qui marque le zénith vrai de l'humanité pensante. C'est pourquoi aucun autre fondateur de religion connue n'a fait l'éloge de l'Intellect en termes aussi clairs, bien que tous en aient fait l'éloge. Mais aucun autre « prophète » n'est réputé avoir dit que « le savant qui s'assied une heure pour méditer à ce qu'il sait vaut mieux que le dévot qui passe soixante-dix années en adoration ». Ce panégyrique de la Pensée pure est aussi typiquement muhammadien que celui de l'Amour est christique. Il est vrai que Muhammad a aussi parlé comme personne de l'amour, notamment fraternel, mais lorsqu'il en parle c'est, de façon typique, pour insister sur la dimension noétique de l'amour : « Dieu a dit... Mon serviteur ne cesse de s'approcher de Moi par les actes de dévotion jusqu'à ce que Je l'aime ; lorsque Je l'aime, je deviens son œil par lequel il voit, son ouïe par laquelle il entend, etc. ». Il y a donc une finalité à l'amour ; elle est de l'ordre de la connaissance et de l'être, de l'être comme connaissance ou de la connaissance comme être. En tout cas, ceci diffère de la perspective christique au sens strict, qui répugnerait à attribuer à l'amour une finalité autre que lui-même. Il y a donc une différence entre ces deux perspectives, différence mais pas incompatibilité, car de toute façon amour et connaissance ne sont pas séparables : « J'étais un trésor caché ; J'ai AIMÉ à être CONNU, et c'est pourquoi J'ai fait le monde ».
D'ailleurs, de façon générale, ce qui frappe le plus dans l'enseignement muhammadien, si on le compare à ce qui nous est parvenu d'autres fondateurs de religion, comme Moïse ou Jésus, est son caractère relativement peu allusif, explicitement métaphysique et doctrinal. Il semble bien souvent en effet que Muhammad dise de façon claire et non voilée ce que d'autres « prophètes » avant lui ont enseigné à mots plus ou moins couverts. Ou encore, il tient un type de discours que l'on rencontrera chez des « mystiques » comme Denys ou Rusbrock, à qui il revient justement de développer ce que les paroles du fondateur de la voie enveloppent de façon plus elliptique et condensée. Dans l'Évangile (tel qu'il nous est parvenu, et sans examiner la vaste question des apocryphes et autres fragments « gnostiques »), nul doute que Jésus prêche l'union d'Amour et de Connaissance avec Dieu ; il l'enseigne, tout au moins, de façon symbolique, lorsqu'il dit « Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde » (Jean, 6.51) et « En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et que je suis en vous » (Jean, 14.20). Mais c'est à des « mystiques » comme Meister Eckhart qu'il reviendra de développer jusqu'au bout les implications de telles Paroles divines en déclarant : « Warum ist Gott Mensch geworden ? Damit ich Gott werde ». Le Prophète de l'islam, lui, reprend ouvertement ce type d'enseignements et leur apporte si possible un surcroît de clarté, en déclarant que lorsque Dieu aime l'un d'entre nous, il devient « son œil par lequel il voit, son ouïe par laquelle il entend, son pied par lequel il marche, etc. ». De même, c'est en mode explicite et non voilé qu'il expose des doctrines relatives à l'extinction en Dieu et à la connaissance absolue qui en est le fruit, lorsqu'il décrit ceux qui sont « supprimés dans la mention d'Allah », de sorte qu'Allah dit à leur propos : « ensuite, je dirige Ma Face vers eux. As-tu vu ceux vers qui J'ai dirigé Ma Face : y a-t-il quelqu'un qui sache le don que Je leur réserve ? Le premier de mes dons à leur égard est que Je fais rayonner la Lumière dans leur cœur, de sorte qu'ils sont informés de Moi comme Je suis informé d'eux ». Tous les grands thèmes métaphysiques qui font l'objet de l'enquête des Théologiens traditionnels ont été abordés par Sidnâ Muhammad, qui apparaît ainsi comme prophète-« mystique » et prophète-théologien, livrant sous forme d'enseignement doctrinal clair ce que certaines des « révélations » antérieures véhiculaient comme une intention cachée. L'explication la plus convaincante à ce fait me semble être l'évolution des conditions noétiques au cours du cycle humain, qui imposent, même aux « prophètes », un langage de plus en plus limpide et « rationnel ». C'est l'évolution que l'on rencontre en général au sein d'une forme traditionnelle donnée, notamment en islam, mais qui peut également s'observer dans la succession de ces formes elle-même, et pour les mêmes raisons en somme.

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Jeudi 10 Juillet 2008


Commentaires

1.Posté par ecolomuslim le 10/07/2008 12:20 | Alerter
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En ces temps de barbarie, la « nouvelle barbarie dont il n'est pas sûr cette fois qu'elle puisse être surmontée » comme a dit un grand philosophe contemporain, il y a un énorme combat à mener pour l'Intelligence, pour la Vie, pour la Culture au sens de Michel Henry : « « Culture » désigne l'autotransformation de la vie, le mouvement par lequel elle ne cesse de se modifier soi-même afin de parvenir à des formes de réalisation et d'accomplissement plus hautes, afin de s'accroître ». Les musulmans peuvent et doivent être à la pointe de ce combat, s'ils ne veulent pas manquer à leur vocation et encourir la Colère du Celui qui a créé l'Intelligence avant toute chose et en a fait le premier devoir du croyant. Mais pour cela, il faut qu'ils retournent – qu'ils se « convertissent », au sens étymologique – à l'islam véritable, celui enseigné par l'homme qui a dit « consulte ton cœur », celui qui peut réellement « faire sienne » toute « parole de sagesse », d'où qu'elle provienne ; celui, enfin, qui, au rebours du Monde Moderne, épouse complètement le mouvement de la Culture, ce mouvement de la vie vers des formes de réalisation et d'accomplissement plus hautes. Peu importe que cet islam-là soit, aujourd'hui, assez minoritaire – la Vérité a toujours été minoritaire ici-bas : heureux les minoritaires ! – de toute façon, s'il faut qu'un islam survive à la catastrophe cyclique qui nous pend au nez, ce sera forcément celui-là
,

Salam,

A part ce passage, ce texte est une insulte à l'islam. Celui qui à écrit ce texte semble imbu d'un savoir qu'il pense posséder. C'est quoi ces insultes indignes d'une personne voulant se faire passer pour un sage ??
la caricature entretenue à grand frais dans toutes les « universités islamiques » par des momies baignant dans le formol.


C'est juste un peu de respect que je te demande... Pour un défenseur de l'esprit comme toi, ça ne devrait pas être difficile à comprendre...

Salam

Ps: je n'ai pas lu le deuxième texte, le fadeur et les approximations du premier ne m'a pas donné envie de lire le second.

2.Posté par jean devriendt le 10/07/2008 13:15 | Alerter
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ECkhart et les mystiques chrétiens de la Trinité n'ont RIEN à voir avec l'Islam.

3.Posté par A. M. le 12/07/2008 14:28 | Alerter
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Cher M. Devriendt : que voulez-vous dire exactement ? Ne pourriez-vous pas préciser votre pensée ? Si vous voulez dire qu'il y a des différences formelles et qu'on ne doit pas les passer sous silence, je suis bien d'accord avec vous, mais je ne vois pas le rapport avec mon texte, ni en quoi cela empêche de reconnaître aussi des ressemblances quant au fond, entre des purs mystiques de l'intériorité comme Eckhart et Ansâri. Si vous voulez dire qu'un musulman n'a pas le droit de lire et d'aimer Eckhart ou d'autres mystiques chrétiens, je réponds que j'étudie ces derniers depuis près de quinze ans (c'est peut-être moins que vous, mais je suis encore relativement jeune) en parallèle avec ma pratique de l'islam, la seule religion que je conçois de pouvoir pratiquer, et cela ne me pose pas le moindre problème ; et je continuerai à le faire tant que Dieu y consentira, quoi que vous en pensiez et qu'en pensent les cornichons d'al Azhar que certains croyants à l'esprit naïf croient indispensable de respecter, quand eux-mêmes ne respectent pas leur propre tradition.

Et j'ajoute que si vous condamnez toute ouverture islamique vers les mystiques chrétiens, vous devriez aussi logiquement condamner la démarche inverse. Que pensez-vous alors de celle de Serge de Laugier de Beaurecueil ? Ce frère dominicain qui a consacré sa vie à l'étude d'Ansâri, au point de passer trente ans dans les montagnes d'Afghanistan, aux côtés du peuple afghan, à rechercher les traces du 'maître' ? Et qui fut néanmoins fidèle à sa foi, à son ordre, au point que tous ceux qui l'ont connu le considèrent comme un modèle ? Et qui a relaté son expérience de prêtre en pays musulman dans un livre publié, si je ne me trompe, chez le même éditeur que vous, un éditeur au demeurant réputé 'sérieux' (CERF) ? Condamnez-vous son entreprise sous prétexte que 'Ansâri et les mystiques musulmans de l'Unité n'ont RIEN à voir avec le christianisme' ? Ou bien voulez-vous seulement m'interdire, à moi, de m'inspirer de cette expérience à ma façon ?

Bien cordialement,

A. M.

4.Posté par Ben le 28/08/2008 06:10 | Alerter
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COURT MESSAGE .Vous , vous savez écrire, vous pouvez écrire , vous avez le goût , le vouloir et le pouvoir . Mais nous , est ce que nous voulons lire ? Est ce que nous pouvons lire ? Quand , là où je suis , je regarde autour de moi , quand j'interroge, mes parents , mes amis, mes voisins ... en particulier , les jeunes parmi eux , je dirais non , les gens ne lisent presque plus . Ils sont absorbés par les images et les sons des évènements catastrophiques ou spectaculaires pour eux . ALORS ESSAYONS DE FAIRE PASSER NOS MESSAGES AVEC UN MINIMUM DE PAGE !
C'est peut être mieux pour l'écrivain et pour le lecteur d'aujourd'hui .

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