Economie

Dix principes pour préserver le monde des cygnes noirs, par Nassim Nicholas Taleb


Nassim Nicholas Taleb est l’auteur du « cygne noir », un ouvrage dénonçant le peu de consistance des modèles mathématiques utilisés par la finance structurée qui tablaient sur une distribution normale, gaussienne, indemnes des singularités propres au réel, et incapables de les prendre en compte. L’aspect prémonitoire de ses avertissements, ignorés à l’époque de la publication de son livre, fait de lui aujourd’hui l’un des oracles, aux côtés de Roubini, dans lesquels Wall Street cherche son salut. Il y a dans cette gloire subite une forme d’illustration des travers de l’époque. Elle indique que la prépondérance acquise par une formalisation mathématique réductrice - mais venant de façon opportune confirmer le bien fondé des situations établies - lui a conféré une aura telle que même au milieu de la pire crise imaginable, elle apparaît comme le dernier recours. Au point qu’il semble encore nécessaire de faire appel à cet appareillage pourtant disqualifié pour rendre recevable une critique qui relevait depuis longtemps de la plus simple évidence. Quoi qu’il en soit, les dix points que M. Taleb énumère afin de définir les règles de conduite qui permettraient selon lui de « réguler la bête », et ont pour objet de restaurer - sans discuter de ses fins - la possibilité d’un capitalisme « version 2.0 », ne manquent pas d’intérêt, car ses préconisations pourraient utilement s’appliquer à de nombreuses formes d’organisation humaine. On peut résumer ses principales propositions ainsi : minimiser les risques systémiques induits pour les sociétés par l’apparition de pouvoirs démesurés, se débarrasser des élites qui ont failli, interdire les contrats maximisant le risque et les rémunérations au détriment de la sécurité, ne pas tabler sur l’appréciation des actifs pour assurer la prospérité et, last not least, faire en sorte que cette crise ne soit pas l’occasion d’un rafistolage d’un système à bout de souffle, mais bien l’occasion de bâtir un nouveau modèle.


Samedi 11 Avril 2009

Dix principes pour préserver le monde des cygnes noirs, par Nassim Nicholas Taleb

Par Nassim Nicholas Taleb, Financial Times, 7 avril 2009

1. Ce qui est fragile doit se briser rapidement avant que de pouvoir grandir. Rien ne doit jamais atteindre une taille telle que cela ne puisse faillir. Les processus de l’évolution à l’oeuvre dans la vie économique favorisent les êtres porteurs du maximum de risques dissimulés - et donc les plus fragiles - qui deviennent ainsi les plus gros.

2. Pas de socialisation des pertes et de privatisation des gains. Quoi que ce soit qui doive être renfloué devrait être nationalisé ; quoi que ce soit qui ne nécessite pas de renflouement devrait être indépendant, de petite taille, et assumer ses risque. Nous avons réussi à associer les pires aspects du capitalisme et du socialisme. En France dans les années 1980, les socialistes ont pris le contrôle des banques. Aux États-Unis dans les années 2000, les banques ont pris le contrôle du gouvernement. C’est surréaliste.

3. Les gens qui ont conduit un bus scolaire les yeux bandés (et ont eu un accident) ne devraient jamais se voir confier à nouveau un autobus. Les institutions et les élites du monde économique ( universités, organismes de régulation, banques centrales, responsables gouvernementaux, organisations diverses employant des économistes) ont perdu leur légitimité avec l’échec du système. Il est irresponsable et stupide de placer notre confiance dans la capacité de ces experts pour nous permettre de sortir de ce pétrin. Au contraire, il convient de rechercher des gens intelligents, ayant les mains propres.

4. Ne pas laisser quelqu’un bénéficiant d’une prime de résultat gérer une centrale nucléaire - ou vos risques financiers. Il y a toute les chances qu’il rogne sur les sécurités pour faire état de « bénéfices » tout en affirmant agir de façon prudente. L’octroi de primes s’accorde mal avec les risques cachés de déflagration. C’est l’asymétrie [1] propre au système des bonus qui nous a conduit où nous en sommes. Aucune incitation sans mesures de dissuasion : le capitalisme est fait de récompenses et de punitions, et non seulement de récompenses.

5. Compenser la complexité par la simplicité. La complexité de la mondialisation et de la vie économique fortement mises en réseau doit être contrée par la simplicité des produits financiers. La complexité de l’économie est déjà en elle même une forme d’effet de levier : celui de l’efficacité. De tels systèmes ne survivent que grâce à la répétition et la facilité ; l’ajout débridé de produits financiers basés sur la dette produit de dangereuses fluctuations ne laissant aucune place à l’erreur. Le capitalisme ne peut éviter les engouements des modes et les bulles : les bulles boursières (comme en 2000) se sont avérées être supportables ; mais les bulles de dettes sont délétères.

6. Ne pas confier de bâtons de dynamite aux enfants, quand bien même ils seraient accompagnés d’un avertissement. Les produits dérivés complexes doivent être interdits parce que personne ne les comprend et que bien peu sont suffisamment compétents pour les maîtriser. Les citoyens doivent être protégés d’eux-mêmes, des banquiers qui leur vendent des produits spéculatifs, et d’autorités de régulations crédules qui prêtent l’oreille aux théoriciens de la finance.

7. En dehors des escroqueries pyramidales, rien ne devrait être basé sur une entière confiance. Les gouvernements ne devraient jamais être confrontés à la nécessité de « restaurer la confiance ». Le mode de propagation en cascade des rumeurs est le produit de systèmes très complexes. Les gouvernements ne sont pas en mesure d’arrêter ces rumeurs. Nous devons tout simplement être capables d’ignorer les rumeurs, d’être suffisamment robustes pour y faire face.

8. Ne pas donner de drogue à un toxicomane lorsqu’il est en manque. Le recours à l’effet de levier pour guérir les problèmes de l’excès de l’effet de levier ne relève pas de l’homéopathie, mais du déni. La crise de la dette n’est pas un problème temporaire, mais structurel. Nous devons nous désintoxiquer.

9. Les citoyens ne devraient pas dépendre des actifs financiers ou des conseils d’ « experts » faillibles pour ce qui est est de leurs retraites. La vie économique doit être « définanciarisée » Nous devons apprendre à ne plus considérer les marchés comme des stocks de valeur : ils ne procurent pas le niveau de certitude dont les citoyens ont besoin. Les citoyens ne devraient ressentir d’anxiété qu’au sujet des circonstances de leurs propres affaires (celles qu’ils contrôlent), et non de leurs investissements (qu’ils ne contrôlent pas).

10. Faire une omelette avec les oeufs cassés. Au bout du compte, cette crise ne saurait être surmontée par des expédients, pas plus qu’un bateau à la coque pourrie ne pourrait être remis à flot par des réparations de fortune. Nous devons reconstruire la coque avec des matériaux nouveaux (et plus forts) ; nous aurons à rebâtir le système avant qu’il ne le fasse par lui-même. Passons volontairement au capitalisme version 2.0, en faisant en sorte que de ce qui doive casser casse de lui même, en convertissant la dette en capital, en marginalisant l’etablishment économique des entreprises et des universités, en supprimant le « Nobel » d’économie, en interdisant les rachats financés par la dette (LBO), en cantonnant les banquiers à leur tâche, en récupérant les primes de ceux qui nous ont entrainés où nous en sommes, et en enseignant aux gens à trouver leur route dans un monde de moindres certitudes.

Ceci accompli, nous disposerons d’une économie plus proche de notre milieu biologique : des entreprises de taille moindre, une écologie plus riche, pas d’effet de levier. Un monde dans lequel les entrepreneurs, et non les banquiers, prendront les risques et où les entreprises naissent et meurent chaque jour sans faire les gros titres.

En d’autres termes, un monde plus résistant aux cygnes noirs. [2]


Publication originale Financial Times via Market Pipeline, traduction Contre Info

[1] asymétrie entre la qualité de l’information dont disposent les investisseurs et les gestionnaires. (ndt)

[2] Le cygne noir est la métaphore de l’évènement jugé improbable ou impossible et dont la survenue infirme les hypothèses faites jusqu’alors. Dans le domaine des sciences, cette image fait référence à la notion de réfutabilité, développée par Karl Popper, qui conditionne la validité d’un modèle, d’une affirmation - comme par exemple « tous les cygnes sont blancs » - à la possibilité de les confronter au réel, à l’observation d’un « cygne noir ».



Samedi 11 Avril 2009


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