Reflexion

Discours d'adieu de Mme Angela Merkel au Bundestag


" On ne peut apprendre la philosophie, on ne peut qu'apprendre à philosopher." E Kant

1 - Un conte pour enfants
2 - La planète des images
3 - Henry Kissinger
4 - L'asservissement de l'Allemagne
5 - La stratégie de l'esclave
6 - Le déclin des satellites
7 - La fierté des valets de l'empire
8 - Où est passé l'échiquier ?
9 - L'Allemagne libérée de ses chaînes
10 - La guerre des bons apôtres
11 - La guerre aux pauvres

Post sriptum


Manuel de Diéguez
Samedi 29 Novembre 2014

Discours d'adieu de Mme Angela Merkel au Bundestag
1 - Un conte pour enfants

Mesdames et Messieurs les députés, mes chers amis et compagnons de route,

A l'heure où je dois vous demander de me libérer de la charge la plus lourde qu'exercent les Etats, celle de guider les nations sur les planches d'un théâtre qu'on appelle l'Histoire, mon devoir m'appelle à vous faire connaître les grands enseignements que j'ai retirés dans les tempêtes et parmi les récifs d'un monde agité et soumis à des soubresauts permanents. L'Allemagne racontée par nos anciens narrateurs a perdu la seconde guerre mondiale; mais les nouveaux conteurs observent des circonstances riches d'une expérience nouvelle. Nous avons découvert le césarisme masqué qu'affichent les démocraties planétarisées. C'est pourquoi les leçons qui m'ont été enseignées ne sont pas les miennes, mais celles que la mémoire collective de notre pays a désormais le devoir d'engranger.

Soixante-dix après la signature d'une paix marquée du sceau de l'évangélisme américain, nous ne sommes plus seuls à dresser un constat amer : l'Europe de la démocratie triomphante se trouve encore quadrillée - et sur toute son étendue - par des centaines de camps militaires du vainqueur de Hitler. Aussi sommes nous chargés d'entretenir, jour après jour, les bombes atomiques qu'un empire protestant a vertueusement entreposées sur notre territoire. Cette servitude nous est imposée, par des traités bilatéraux. C'est bel et bien notre continent tout entier, de Ramstein à Syracuse et de Mons au Kosovo c'est bel et bien l'Europe libérée qui, de génération en génération, paie un tribut inépuisable pour la maintenance de notre délivreur sur nos terres. Vous savez, de surcroît, que, depuis 1989, le protecteur et le garant de notre liberté censée recouvrée prétend nous mettre à l'abri des menaces d'un ennemi imaginaire. La Russie est le loup-garou dont Washington a besoin de brandir l'effigie. Mais les mâchoires et les griffes de ce lion renvoient toute la politique internationale d'aujourd'hui à un conte pour enfants.

2 - La planète des images

A quel spectacle avons-nous assisté à Brisbane en Australie ? Ne nous a-t-on pas raconté la fable du petit Poucet? Les satellites de Washington jouaient les Blanche Neige. Le mythe de la Liberté est tombé dans le fantasmagorique. La fiction politique fatiguée, mais qui grise encore la "grand-mère Europe", comme dit le pape François, devrait ressortir à la littérature fantastique; mais le conte des sept nains nous donne le vertige. Comment se fait-il qu'une politique mondiale puérile nous ait transportés dans le funambulesque démocratique, comment se fait-il que, de jour en en jour, on nous raconte un conte d'Andersen? (voir: Le vichysme européen , 21 novembre 2014) Mais, hier encore, le fabuleux de nos ossatures se nourrissait de l'alliance du sacré avec notre sang: nos théologies de la terreur nous faisaient rôtir dans l'éternité. Et maintenant, nous n'immortalisons plus nos charpentes sous la terre. Mais puisque nous avons changé le code de nos dévotions, de nos épouvantes et de nos délires posthumes, il nous faut faire le tour de nos démences nouvelles, celles d'Alice au pays des merveilles de la Liberté.

C'est au berceau que je me suis trouvé embarquée sur la galère des songes en folie dont la démocratie mondiale se nourrit depuis 1945. Mais, dans mon enfance, personne n'imaginait que le naufrage du messianisme marxiste dans le séraphisme politique d'aujourd'hui couronnerait nos têtes d'auréoles lexicales et que nos tiares verbales, que nous appelons des idéalités, nous placeraient sous le joug d'un autre modèle de naufrage dans les utopies rédemptrices; et pourtant, un capitalisme branché sur notre mythe du salut, est censé nous transporter plus sûrement que le précédent dans un paradis repeint à neuf, celui de la Liberté, du commerce et des affaires.

Vous voyez, mes amis et frères d'armes, que mon devoir est seulement d'ordre pratique: je dois quitter mes fonctions de la manière la plus utile à une Allemagne bien achalandée, mais qui piétine aux portes de l'avenir radieux qu'on lui promettait. Il est devenu nécessaire à l'intelligence politique de la nation que chaque chancelier fasse connaître à son successeur les fruits de son expérience des démocraties sotériologiques et de leurs relations avec l'histoire messianisée de notre temps, puisque nous savons maintenant que nous sommes demeurés des énigmes à nous-mêmes. Il sera donc plus utile que jamais que le peuple allemand conquière une connaissance d'anthropologues de la vie apostolique de l'humanité. Le patriotisme allemand ne pourra limiter son champ de vision au territoire du pays. Du reste, si je devais encore douter de mon devoir d'informer les élites de l'Allemagne à venir de ce qui les attend sur le théâtre du monde, M. Henry Kissinger, prix Nobel de la paix et acteur de légende sur les planches de nos songes m'a fait connaître son analyse de visionnaire de la vie onirique de notre espèce.

3 - Henry Kissinger

Les relations entre la Russie et l'Ukraine concernent exclusivement ces deux nations. Si l'Europe, me dit ce grand diplomate, se sentait concernée par ce conflit d'un autre âge, nous ne saurions légitimer notre présence militaire en Crimée et encore moins sur le modèle de l'intervention de Napoléon III à Sébastopol en 1856, parce que le véritable enjeu est devenu de savoir si l'Europe du XXIe siècle consentira à se réduire à une fraction de l'immensité d'un empire américain, qui s'étendrait de Brest à Vladivostok.

M. Henry Kissinger objurgue l'Allemagne de prendre seule la tête de l'Europe souveraine de demain. Il déclare que notre pays est devenu le plus puissant du Vieux Continent. Pourquoi prétend-il que nous seuls sommes appelés à redonner son identité civilisatrice et son véritable destin politique aux héritiers de la Grèce et de Rome? M. Kissinger lutterait-il contre l'expansion mondiale d'un mythe irrationnel, celui de la "Liberté démocratique"? Demeurerait-il, un Germain de souche? Pourquoi semble-t-il se donner la mission salvatrice d'un Général de Gaulle allemand?

Croyez-moi, cet éminent homme politique ne songe pas à ruiner sa propre gloire aux yeux de la postérité. Tout au contraire, il sait qu'il sera bien impossible à Washington de perpétuer sa présence militaro-messianique dans le monde entier et sur toutes les mers du globe. L'heure sonnera fatalement où le Vieux Continent secouera le joug du bon apôtre. Seule la défense des véritables intérêts de l'Amérique guide cet ancien ministre des affaires étrangères; et c'est également de sa postérité vivante aux yeux des historiens du monde entier qu'il se fait le meilleur avocat.

Mais, en Allemagne même, que me rappelle M. Hans-Dietrich Genscher, ancien Ministre des affaires étrangères du chancelier Willy Brant? Que le véritable avenir de l'Allemagne et de l'Europe passera par une alliance économique, politique et culturelle avec la Russie de Tolstoï, de Dostoïevski et de Soljenitsyne. Comment voulez-vous que je ne me sente pas encouragée à passer le relais à des chanceliers qui bénéficieront d'une haute intelligence de l'avenir de l'Allemagne et qui seront en mesure de se mettre au service d'une ambition de cette envergure?

4 - L'asservissement de l'Allemagne

Car, avant la chute du mur de Berlin, l'occupation militaire américaine n'était pas encore une sotériologie magique: il nous fallait consacrer de longues années à seulement reconstruire le pays, il nous fallait retrouver une puissance industrielle à l'échelle de nos futures ambitions, mais également restaurer le prestige et le rang de la nation de Goethe et de Kant. Mais voici que l'occupation militaire américaine étale aux yeux du monde entier le spectacle de notre avilissement politique et de l'agonie d'une Europe ensorcelée, voici que notre stratégie industrielle, agricole et commerciale nous est dictée par notre vassalité à l'égard de Washington, voici que notre évangélisateur, notre confesseur et notre convertisseur proclame hérétique d'exporter nos marchandises en direction de l'ex-empire des Tsars. Croyez-vous que notre docilité à nous soumettre aux volontés pseudo-apostoliques de Washington aurait été concevable si cinq cents garnisons de guerriers de notre salut ne nous mettaient pas le bâillon d'une orthodoxie politique sur la bouche? C'est pourquoi il est de mon devoir de vous informer des conditions asservissantes qui m'ont quelquefois mis les fers aux pieds et qui m'ont contrainte de sembler abaisser momentanément le poids diplomatique de l'Allemagne sur la scène du mythe américain de la Délivrance.

Mais souvenez-vous - et à ma décharge - de la composition du Bundestag de 1963. Il avait suffi au Président Kennedy de venir se faire ovationner en toute hâte par un Bundestag américanisé jusqu'à l'os pour que le traité franco-allemand, qui venait de se trouver conclu entre le Général de Gaulle et Konrad Adenauer fût vidé de sa substance et précipitamment jeté aux oubliettes sous un tonnerre d'applaudissements.

Telles sont les décombres du biblisme politique dont nous sommes demeurés les héritiers, tel est le sépulcre des espérances dont nous commençons seulement de briser le cercueil. Mais, le 9 novembre 2014, vous avez reproduit exactement le même spectacle d'ombres asservies qu'en 1963. Pourquoi avez-vous humilié le grand Russe auquel nous devons la chute du mur de Berlin et la réunification de l'Allemagne? Et à quelle occasion avez-vous solennellement souillé l'honneur de l'Allemagne et entaché son avenir? A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de nos retrouvailles avec la capitale de Frédéric II et de Kant !

5 - La stratégie de l'esclave

Que venait nous rappeler l'homme-clé des retrouvailles de notre patrie avec son destin? Que venait nous enseigner le magicien qui nous a réinstallés dans l'histoire du monde, M. Mikhael Gorbatchev? Il nous criait: "Dévassalisez-vous, désassujettissez-vous, désasservissez-vous, sciez vos chaînes, coupez votre garrot, retirez de votre bouche le bâillon de votre servitude." Vous avez écouté votre résurrecteur dans un silence d'esclaves; et, le lendemain, notre presse, dont vous savez tous que leurs rédactions sont achetées par la CIA, passait sous silence l'appel que ce grand homme adressait aux vrais citoyens de notre Allemagne. (Tumulte sur tous les bancs)

C'est dans les années de la vassalisation la plus effrénée de notre pays que je me suis initiée à intensifier les pouvoirs que seuls peuvent prétendre exercer les serfs d'un empire. De nos jours encore, un Titan enserre le globe terrestre de quelque mille soixante-quinze forteresses, de nos jours encore, la flotte de guerre de ce géant demeure la maîtresse de tous les océans. Sachez Mesdames et Messieurs les députés, que, depuis l'origine du monde, l'esclave dominant n'est jamais celui qui brandit ostensiblement sa lance loin du tyran, mais, hélas, celui qui se tient près du colosse. Le plus redoutable des valets de l'étranger se veut si bien le plus glorieux serviteur du glaive de son maître qu'il en devient le bras droit.

Voyez le sort de la France: ce n'est ni la faiblesse actuelle de son économie, ni la sclérose administrative des démocraties vieillies par deux siècles d'engraissement des Républiques, ce n'est pas le tarissement de l'élan d'une Liberté fatiguée sous le harnais de son Histoire qui retire à la France l'audace et l'ardeur de secouer le joug de l'Amérique; ce sont, tout au contraire, les onze années de sa vaillance, qui, de 1958 à 1969, ont paru réarmer un instant la France sous la poigne du Général de Gaulle et qui, dès 1966, ont permis à notre voisin valeureux de chasser les bases militaires américaines de son territoire.

Mais ce sont précisément les exploits de la France d'hier qui se retournent contre elle aujourd'hui. Et nous, qui, depuis quatre générations, comme je l'ai dit plus haut, entretenons aux frais de nos contribuables des centaines de bombes nucléaires américaines sur notre territoire, nous sommes devenus provisoirement hégémoniques en Europe, et cela à la faveur, si je puis dire, de notre rôle de vassaux de premier rang et de grande cuvée, tandis que la France des sacrilèges d'hier paie le prix d'être revenue se blottir sous le joug de l'étranger. Elle s'est bien gardée, la malheureuse, de faire revenir sur ses terres les légions de son asservissement - et pourtant elle se voit traitée en valet de ferme du seul fait que ce sont bel et bien les spectres d'une Europe d'Etats-fantômes qui, depuis 1966, ont fait figure de personnages censés réels et présents en chair et en os dans l'Histoire.

6 - Le déclin des satellites

Vous savez que le Secrétaire général de cette valetaille présente le spectacle le plus ridicule de toute la maisonnée. Cet homme de paille est toujours choisi par Washington seulement, qui détecte sa minusculité dans un pays microscopique du nord de l'Europe. M. Stoltenberg, un Suédois, vient de succéder à M. Rasmussen, un Danois - lequel avait succédé à un petit Hollandais. Le 21 novembre, ce garde-chiourme a donné de la voix: on l'a entendu mettre la France en garde: si elle livrait le navire de guerre Mistral au Gengis Khan que vous savez, la démocratie mondiale se trouverait livrée à un plus grand danger que face à Hitler et Staline.

Mais le G20, qui vient de s'achever à Brisbane en Australie, a sonné le glas de ces ballonnés. Ils feignaient de se trouver tout subitement enflammés d'un évangélisme planétaire, ils prétendaient défendre tout soudainement une Ukraine située à vingt mille kilomètres de leurs affaires. Du coup, ils se sont empêtrés dans les enfantillages qui leur étaient dictés. Mais puisque les agitations des satellites d'un empire ne leur conquièrent plus les mêmes rubans qu'aux vrais Etats, l'Allemagne retourne se ranger parmi les adultes. L'âge des balivernes et des forfanteries s'est achevé à Brisbane.

Quand prendrons-nous le relais de notre courage d'autrefois, quand relèverons-nous la tête? Vous vous souvenez sans doute du 11 février 2014, M. Barack Obama a dit à son hôte, M. Hollande - et à l'occasion d'une visite d'Etat apparemment somptueuse du Président français à Washington - que si le malheureux s'avisait de commercer dans son dos avec l'Iran, donc de se passer de l'autorisation expresse de Washington, ce Tartarin verrait un camion de briques se déverser sur sa tête.

Pourquoi M. Hollande n'a-t-il pas tourné les talons? Et maintenant, l'Amérique se permet d'aller plus loin encore: elle conteste l'existence même d'un Président de la République française. Un Premier Ministre, dit la Maison Blanche suffira aux Gaulois. Quant à l'Allemagne, voyez comme nous étions mieux lotis que la France avant que Washington eût ordonné à ses satellites, Ottawa et Melbourne, de promener un instant notre voisin en laisse sur leur territoire et de lui offrir la montgolfière planétaire du réchauffement climatique pour jouet.

7 - La fierté des valets de l'empire

Nous devons apprendre à réfléchir au tarissement des formes connues de l'abaissement et de la vassalité des nations auxquelles, depuis 1945, le glaive démocratique américain a conduit les peuples du Vieux Monde: car cet Hercule juvénile a fort bien retenu les leçons de l'empire romain. C'est à l' exemple de ce géant qu'il a rendu ses majordomes tout fiers d'afficher leur souveraineté contrefaite. J'ai moi-même reçu une leçon publique de ce type de servage: le 2 mai 2014 M. Barack Obama et moi avons tenu à Washington une conférence de presse censée partagée; mais, sans se soucier en rien de ma présence à ses côtés, le Président s'est d'abord exclusivement adressé au peuple romain d'aujourd'hui. La presse internationale s'en est montrée naïvement stupéfaite.

Mais comment voulez-vous que, de mon côté, je m'adresse au peuple allemand asservi? Les Germains ne sont-ils pas censés vivre dans une démocratie égalitaire? Quand M. Udo Ulfkotte, un ancien rédacteur en chef de la Frankfurter allgemeine Zeitung, démissionne afin de publier sans entraves un ouvrage dans lequel il accuse, pièces en mains, toutes les rédactions de presse de mon pays et tous nos hommes politiques - y compris moi-même - de se trouver achetés en sous-main par la CIA, dois-je porter plainte ou suis-je condamnée à me taire? Vous avez constaté que Washington reste de marbre quand je proteste de ce que mon téléphone portable se trouve placé sur écoutes par les services secrets de notre souverain d'outre-Atlantique. Mais, encore une fois, les évènements de Brisbane ont changé la donne.

8 - Où est passé l'échiquier ?

Vous savez que la France s'est vu châtier d'une amende de neuf milliards de dollars par un tribunal américain devant lequel elle n'était pas autorisée à plaider. Mais je refuse d'avance de reconnaître la légalité des verdicts d'un tribunal invalidé d'avance et devant lequel il ne nous sera pas permis de nous défendre à armes égales. Sachez que la juridiction du souverain jugera sans appel les conflits commerciaux qui surgiront nécessairement entre une Amérique dominatrice et une Europe disloquée. Vous savez également qu'un "pacte de libre-échange", mais, en réalité, d'échanges forcés, se prépare en secret et que M. Juncker a demandé la levée préalable d'un secret aussi intéressé. Car un tribunal exclusivement composé de patriotes de nationalité américaine aura besoin d'imposer le huis-clos entre une Thémis juge et partie et des défenseurs minoritaires.

Mais voyez comme, de son côté, la France héritière du Général de Gaulle, n'a pas osé livrer un navire de guerre à la Russie et voyez quel spectacle elle présente de son abaissement. Voyez en outre les engrenages de la fatalité politique dont la vassalité déclenche les ressorts. De semaine en semaine, ce cancer se ramifie; sans relâche, il étendra ses cellules rongeuses - ce gigantesque navire permettra, jour après jour, de substantifier la servitude de la France et, pour ainsi dire, de la toucher du doigt. Dès le premier jour, les adversaires de la démission du pays en eux-mêmes se sont bien gardés de rappeler que les "conditions" pour l'exécution du contrat n'étaient pas celles de Paris, mais celles que Washington imposait à la France de réclamer à la Russie, comme si le véritable protagoniste de la pièce pouvait se cacher longtemps derrière le rideau. Le poids de la vassalité n'est pas fixe, il ne cesse de s'alourdir sur les épaules du serf.

Mais quand la plus vieille loi de l'histoire refait surface - celle qui enseigne aux nations de ne jamais se mettre à l'écoute des promesses de remboursement d'un maître - l'heure des vassalisations bien rétribuées est révolue. Pour cela, il faudra que les démocraties apprennent à porter au pouvoir des chefs d'Etat capables de détecter les compensations falsifiées. Ceux-là ne jouent pas seulement mieux que les autres aux échecs, ils disent que les nains ne jouent pas aux échecs du tout et que les pièces obéissent à d'autres mouvements entre leurs mains. C'est le véritable échiquier de la politique que nous avons perdu en chemin.

9 - L'Allemagne libérée de ses chaînes

Mesdames et Messieurs les députés, j'ai eu à Brisbane quatre heures d'entretien en tête à tête avec M. Vladimir Poutine; et c'est à l'issue de cet entretien que j'ai demandé à notre Ministre des Affaires étrangères de se précipiter à Moscou. Car le G20 a mis en évidence - et jusqu'à la caricature - la scission de la planète des songes démocratiques entre les satellites empressés d'un puissant empire et les nations exténuées par leur ascension dans les nuages. Mais pourquoi M. Poutine a-t-il tout de suite voulu rencontrer lui-même M. Steinmeier? Parce que, tout au long de ma conversation avec le chef du Kremlin, nous ne nous sommes pas trouvés réduits à un tête à tête entre deux Robinsons. Qui se tenait aux côtés de M. Poutine? Un personnage invisible - l'histoire du monde. Et, à mes côtés, une ombre d'Allemagne était redevenue vivante et faisait ses premiers pas dans le temps des vraies nations.

Jusqu'alors, nous avions cru que nous étions seuls; et soudain nous avons compris que l'histoire était notre véritable interlocuteur. C'est de force que le temps des nations nous place sous son regard, c'est de force que tout chef d'Etat devient le témoin actif ou passif de la mémoire de son pays. Alors, M. Poutine m'a dit: "Qui serez-vous aux yeux de ce témoin-là de l'Allemagne? Quel portrait dressera-t-il de vous? Voulez-vous que les aiguilles du temps trottinent au ralenti sur le cadran où qu'elles hâtent le pas? Que vous en teniez l'allure en bride ou que vous les laissiez courir à grandes enjambées, croyez-vous qu'elles sauteront hors du cadran? Sachez que l'horloge de l'histoire ne s'est pas arrêtée en 1945, en 1989, en 2013. A Kiev, c'est l'Amérique qui a dépensé six milliards de dollars afin de remettre en marche une Clio devenue paresseuse. Et maintenant, allez-vous suivre en Ukraine la trace des aiguilles auxquelles Washington a tenté de dicter leur chemin? Dans ce cas, sachez, Mme Merkel, que nous avons une longue expérience des ressorts et des rouages de l'histoire du monde. Les lois qui régissent l'ambition des empires ne sont pas tombées de la dernière pluie."

J'ai compris que l'histoire de la planète tient notre livre de bord et raconte notre voyage. Et j'ai répondu à M. Poutine qu' il n'était au pouvoir de personne d'arracher au genre humain l'horloge qu'il tient entre ses mains. Puis nous nous sommes demandé quels étaient les droits que la politique de nos nations exerce sur la configuration de notre astéroïde , et nous avons convenu que, de tout temps, la politique a commandé la géographie, parce que les Vikings ont beau avoir conquis l'Amérique plusieurs siècles avant Christophe Colomb, ils n'étaient pas en mesure de métamorphoser le Nouveau Monde en un acteur politique du globe terrestre de leur temps.

Alors je lui ai dit : "L'Allemagne n'occupe aucun territoire dans le Pacifique, mais elle croisera un jour en haute mer, comme vous l'avez fait devant le port de Sydney." Et nous avons convenu que la Russie nous servirait de médiateur influent auprès de la Chine, afin que nous entrions ensemble dans la postérité de la route de la soie. Et, à peine de retour, M. Steinmeier a rappelé que l'Ukraine de l'ouest ne deviendrait un Etat moderne que dans plusieurs générations et que, de toutes façons, l'Amérique n'entend faire entrer l'Ukraine dans l'Europe qu'aux fins de la placer sous son sceptre militaire et de la loger dans la caserne de ses vassaux européens. Voilà, Mesdames et Messieurs les députés, les premiers pas de la souveraineté de l' Allemagne libérée de ses chaînes.

10 - La guerre des bons apôtres

Je conjure le peuple allemand de s'armer d'une citoyenneté mieux informée que celle dont quatre générations de vassalisation de notre pays ont égaré le jugement. Notre classe dirigeante devrait savoir que, depuis Périclès, les démocraties victorieuses d'autres nations démocratiques se changent aussitôt en empires et dominent les faibles et les vaincus sur le même modèle que les Spartiates. Mais c'est par la faim et par la maladie, donc à l'aide des armes d'une férocité pieuse - et condamnées par leur propre droit international - que les démocraties modernes écrasent vertueusement les autres peuples et obtiennent leur reddition dévote. Il nous faut donc initier les nouvelles générations allemandes à la connaissance anthropologique de la psychophysiologie des peuples pastoralement domestiqués par les idéaux du vainqueur.

Ce n'est pas une fuite apeurée devant des armées américaines qui asservit les peuples satellisés par les bons apôtres de leur servitude, mais le prestige pseudo évangélisateur des prêcheurs d'une Liberté, d'une Justice et d'un Droit contrefaits. Observez ce qui se passe en Iran. Les démocraties "libératrices" y mettent l'estomac de plusieurs dizaines de millions d'habitants dans leurs talons. La Liberté moderne change les patries en camps de concentration évangélisés par la torture et placés de force sous l'auréole de la Liberté sanctifiante qui leur est trompeusement promise.

C'est pourquoi la vraie arme de guerre de l'empire américain se veut tout enrubannée des idéalités carnassières de la démocratie mondiale, c'est pourquoi l'Amérique asservit une Europe ficelée aux sucreries verbifiques dont le mythe de la Liberté se nourrit. Mais quand Moscou tombe entre les mains d'un envahisseur, jamais l'Etat ne recourt aux confiseries diplomatiques dont le conquérant s'est coiffé, jamais vous ne verrez un Kremlin en dentelles envoyer de gentils plénipotentiaires aux fins de se faire dicter une reddition rédigée en termes sucrés et " dans l'honneur ", comme disent les pâtissiers de l'histoire.

11 - La guerre aux pauvres

Cessons donc de nous vanter d'avoir soi-disant gagné la "guerre froide", alors que nous sommes les orphelins d'une gastronomie céleste. La chute du mur de Berlin c'est aussi la Bérézina d'un grand songe, c'est aussi la chute d'une utopie sacrée. Un mythe de sauvetage du monde nourrissait notre espérance de biblistes de l'histoire. Nous savons maintenant que le genre humain appartient à une espèce bicéphale et dont les spécimens témoignent de capacités intellectuelles tellement inégales que la masse des miséreux ne cessera, hélas, de croître et nous restera de plus en plus sur les bras. Et maintenant, la guerre aux pauvres supplée à l'impuissance de nos armes de guerre. Nous sommes veufs de l'apocalypse nucléaire, parce que le suicide n'est pas un champ de bataille. Mais que savons-nous de plus de nous-mêmes que les Sophocle et les Aristophane?

Certes, Luther nous a enseigné à combattre l'esprit d'orthodoxie; mais, croyez-moi, la clé de la politique mondiale sera de redonner au protestantisme une espérance en la Justice; car ce sont les descendants de Luther et de Calvin qui ont conquis l'Amérique et qui ont inventé une sauvagerie nouvelle, celle des Etats modernes, ce sont les héritiers de l'évangélisme du XVIe siècle qui ont précipité le monde actuel dans la barbarie d'affamer les nations au nom d'un évangile de la Liberté - nous portons le sceptre de la nouvelle barbarie du monde. Rome brûlait les hérétiques, ce qui accélérait leur chute dans les rôtissoires du diable. Nous , les protestants, nous avons essaimé en Amérique et nous nous exerçons à une sauvagerie plus abstraite, plus conceptualisée et plus séraphique - nous nous attaquons au ventre des pauvres et nous leur disons : "Cessez de vous armer des mêmes foudres que nous et nous vous redonnerons à manger". "Notre nouvelle bombe atomique, c'est la guerre aux pauvres."

Voyez nos machines de séraphins retors se substituer aux têtes inaptes à fournir un travail inventif, voyez nos robots ensevelir les derniers savoirs demeurés à la portée de la classe ouvrière. Quel avenir de l'espérance nous attendrait-il dans les ruines du mur de Berlin si la Russie et l'Allemagne ne reprenaient pas en mains le flambeau de l'intelligence de l'humanité? Mesdames et Messieurs les députés, j'ai conduit notre barque parmi les récifs de la servitude allemande. Je crois rendre un dernier service à mon pays par cette confession de mon apprentissage des lois de l'Histoire. Le XXe siècle et la moitié du XXIe siècle auront fait de notre civilisation la servante du Nouveau Monde. Mais les heures de notre domestication s'achèvent. Nous allons retrouver l'histoire d'un peuple debout. Nous nous allierons à une Russie et à une Asie qui auront jeté leur livrée aux orties, nous montrerons le chemin de leur destin aux continents en devenir.

Et maintenant, confiez à un Allemand de bonne trempe la tâche qui nous attend, celle de retirer de son tombeau une nation qui, il y a deux millénaires, retardait de toutes ses forces la chute au sépulcre de l'empire romain.

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Post Scriptum

J'écrivais le 25 juillet:
"A partir de cette date, et compte-tenu qu'on ne luttera efficacement contre le naufrage de la langue française que si le Président de la République et le Premier Ministre se voient nommément mis en cause, je relèverai quelques-unes de leurs fautes."

- 1 - M. Valls dit: On palliera au manque de professeurs de mathématiques. Pallier est un verbe transitif qui signifie compenser, combler. On doit donc dire: on palliera le manque de professeurs...

- 2 - M. Hollande dit: Les enfants débuteront l'école le ........ alors qu'il faut dire " Les enfants commenceront l'école le .....

Le 28 novembre 2014



Samedi 29 Novembre 2014


Commentaires

1.Posté par chris le 01/12/2014 08:26 | Alerter
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J'ai comme des sueurs froides quand l'auteur parle de réveil de l'Allemagne, même si son propos général est tout à fait pertinent.

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