RELIGIONS ET CROYANCES

Dieu, le Diable et la Pachamama


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Roberto Bardini

Traduit par Gérard Jugant


Roberto Bardini
Jeudi 23 Novembre 2006

Tecumseh ("Panthère Attrapée"), chef de la tribu shawnee, originaire de l’actuel Indiana aux USA, s’affronta en 1809 à des colons blancs qui cherchaient à acheter ses terres et, selon la légende, il s’exclama : "Vendre le territoire ! Pourquoi pas les nuages et le grand océan ? Le Grand Esprit n’a t-il pas créé tout cela pour l’usage de ses fils ?".


En 1855, Seattle, chef des duwamish, adressa une lettre au quatorzième président des USA, le démocrate Franklin Pierce : "Comment peux-tu acheter ou vendre le ciel et la chaleur de la Terre ? Si nous ne sommes pas propriétaires de la pureté de l’air ou de la splendeur de l’eau, comment alors les acheter ?". Et Toholholzote, chaman des wallowa, disait en 1877 : "La Terre est partie de notre corps à laquelle nous ne renoncerons jamais".



Des Monts Apalaches à la Cordillère des Andes, en passant par le Chiapas et l’Amazonie, la vision indigène du sol est la même : la nature existe pour que tous en bénéficient sans qu’on lui cause de dommages". En Amérique du Sud, depuis l’époque des Incas, on célèbre en août la Pachamama ("mère terre" en langue aymara), dans ce qui forme aujourd’hui le Pérou, la Bolivie et le Nord de l’Argentine.


Une bonne part de cette philosophie a été reprise et exposée le 15 octobre par l’église catholique bolivienne, qui s’est référée à la réforme agraire impulsée par le président Evo Morales comme d’un sujet "brûlant" et a considéré que "la juste distribution de la terre que Dieu a créé pour tous est un principe éthique et chrétien" (Message au peuple de Bolivie de la LXXXIII Assemblée Plénière de la Conférence Épiscopale Bolivienne).



La Bolivie a une longue histoire en matière de lutte pour la terre. La réforme agraire de 1953, impulsée par le gouvernement populaire de Victor Paz Estenssoro, du Mouvement National Révolutionnaire (MNR), s’est inspirée du modèle mexicain initié quelque 35 années plus tôt.



Postérieurement, sous le gouvernement d’Hernán Siles Zuazo (1956-1960), le vice-président Nuflo Chávez Ortiz, un poète et professeur d’université natif de Santa Cruz de la Sierra, impulsa des mesures destinées à favoriser le secteur paysan. Chávez Ortiz est l’auteur de "Sous le signe de l’étain" et de "Cinq essais et une aspiration", texte qui servit d’avant-projet au programme politique du MNR en 1952 et comportait une étude sur le problème de la terre. Par la suite, il fut conseiller du gouvernement de Fidel Castro pour la réforme agraire cubaine puis plus tard ambassadeur de Bolivie à l’ONU.



La réforme agraire, cependant, demeura inachevée et causa des distorsions qui s’aggravèrent avec le temps pour mener à la situation actuelle. Au cours des 53 années écoulées, les paysans ont accédé à seulement 4 millions d’hectares tandis que les grands propriétaires ont bénéficié de 32 millions d’hectares.



Le drame de la campagne bolivienne a été bien raconté par le cinéaste brésilien Glauber Rocha, réalisateur en 1964 d’un film âpre, "Dieu et le Diable sur la terre du Soleil" (vf : "Le Dieu noir et le diable blond", NdT). L’histoire, qu’un critique de l’époque résuma d’ "esthétique de la faim", décrit l’affrontement de Sebastião, une sorte de Christ rédempteur, et de Corisco, le dernier des cangaceiros (bandits d’honneur du Sertão brésilien, NdT) poursuivi par Antonio Das Mortes.



Les dictatures qui se succédèrent en Bolivie entre 1964 et 1978, avec de courtes périodes démocratiques, allouèrent les meilleures terres de ce pays à des familles puissantes et à des parents, ce qui provoqua une concentration de grandes propriétés en peu de mains. D’après une étude du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), dans la région qui sera la plus affectée par la réforme agraire cent familles possèdent à elles seules 25 millions d’hectares.



Pour des raisons différentes, propriétaires fonciers et paysans sont aujourd’hui sur le pied de guerre. Et comme dans le film de Glauber Rocha, la généreuse Mère Terre peut se transformer en champ de bataille entre Dieu et le Diable.



Bambupress
Roberto Bardini est un journaliste argentin vivant depuis lontemps à Mexico. Il a entre autres été correspondant de guerre en Irak. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont "La secte Moon attaque de nouveau" et "Tacura".

Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources.


Portraits de Tecumseh et Seattle.


URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1622&lg=fr


Dieu, le Diable et la Pachamama


Jeudi 23 Novembre 2006

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