Palestine occupée

Dialogues en Palestine. Michel Warshavsky, Menahem Fruman, Yitzhak Frankenthal


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En provenance d’Israël, voici trois articles d’opposants, très différents, au gouvernement : Une interview de Michel Warschawsky, analyste politique, et du rabbin orthodoxe Menahem Fruman, opposé à l’existence d’un état juif et interlocuteur du Hamas depuis 25 ans, à qui le cheikh Yacine disait "toi et moi, on ferait la paix en 5 minutes". Avec le rabbin Yitzhak Frankenthal, dont le fils a été tué en 94 par le Hamas, ils avaient préparé une rencontre avec deux ministres palestiniens en vue de l’échange de prisonniers demandés par le Hamas. Rencontre sabotée par les services de sécurité israéliens. Dialogues.(M.A.P.)


Vendredi 18 Août 2006

La paix a perdu

Il manifesto, Géraldina Colotti, mardi 15 août 2006.


Entretien téléphonique avec l’analyste politique Michel Warshavsky, 57 ans, un des principaux représentants de la gauche radicale israélienne.



Vous avez été parmi les premiers israéliens à refuser de faire votre service militaire en dehors des frontières pendant la guerre au Liban en 1982, et à cause de cela, vous avez fait plusieurs fois de la prison. Quelle est votre analyse aujourd’hui ?

On ne peut pas comprendre cette guerre d’agression contre le Liban, ni l’acharnement contre les palestiniens, en particulier à Gaza, en dehors du contexte de guerre permanente et préventive intentée par les néo conservateurs de Washington au niveau mondial, et adoptée par Tel Aviv. L’objectif est d’imposer l’hégémonie nord-américaine dans la région au détriment de régimes comme la Syrie et l’Iran, et d’organisations politiques de masse comme le Hamas et le Hezbollah, désignées comme terroristes. Mais cette guerre a aussi été un laboratoire, en termes de stratégie, de tactique, et d’expérimentations d’armes qu’Israël a reçues ces dernières années de Washington : des armes inconnues, même, comme nous l’avons aussi appris, entre autres, par il manifesto.


En 1982, il y a eu une opposition forte à la guerre, en Israël. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Aujourd’hui aussi le mouvement contre la guerre est actif, mais malheureusement minoritaire, il n’arrive pas à avoir une hégémonie. Il mobilise au maximum 5-6.000 personnes. Avec, à l’intérieur, des forces de gauche et d’extrême gauche. La majorité a moins de 25 ans. Ce sont ceux qui se sont mobilisés pendant ces dernières années contre l’occupation, qui n’ont pas cru à la propagande selon laquelle le processus de paix aurait échoué à cause du « terrorisme palestinien », qui ont compris la stratégie de néo-colonisation mise en acte par le gouvernement. Ce sont ceux qui se sont opposés à la construction du mur, à la répression dans les territoires occupés, et qui constituent aujourd’hui la colonne vertébrale du mouvement anti-guerre. Mais entre ces jeunes et ma génération, celle des militants qui se sont opposés à la guerre du Liban de 82, il y a un vide générationnel. Le mouvement contre la guerre qui était vraiment arrivé à se faire entendre en 82, puis en 88 pendant la première Intifada, soutient aujourd’hui officiellement, en grande partie, la politique gouvernementale : il soutient ce qu’il perçoit comme une guerre d’autodéfense. Le discours selon lequel il y a une menace du terrorisme islamique qui pèse sur la démocratie est désormais majoritaire, il a démoli cette grande opposition à la guerre, son efficience et sa capacité d’hégémonie en Israël. Aujourd’hui la majorité de la société voit dans l’armée la dernière défense contre un nouveau judéicide. Certaines des plus prestigieuses unités de combat ressemblent maintenant à des escadrons de la mort, spécialisés comme pour ce qu’ils appellent les exécutions ciblées, et la demande pour en faire partie est très forte.


Pourquoi la société israélienne a-t-elle tourné le dos à la paix ? Je vous adresse une question qui revient dans tous vos derniers livres : Sur la frontière ; Israël Palestine ; A tombeau ouvert...

Depuis des années, une campagne massive est en cours en Israël pour convaincre la société que la paix est une illusion et qu’il faut revenir à ce qu’ils appellent l’esprit de 48. Une véritable contre-réforme sur tous les plans (culturel, idéologique, juridique et institutionnel), qui, après le11 septembre, a rencontré et intégré la théorie du choc des civilisations et la rhétorique de la guerre au terrorisme. Aux raisons géostratégiques de contrôles du territoire et d’annexion continue de toute la Palestine historique, s’est ajouté un autre élément : à partir du 11 septembre, même l’écrasante majorité de la gauche modérée, ce qui est chez vous le centre gauche, pense qu’il y a une menace de civilisation par des barbares, et qu’il faut se défendre. Elle se prend pour l’avant-garde de la civilisation au cœur du monde arabe, la dernière lueur au sein des barbaries : voila le discours qui est passé.


Et ne rencontre-t-il pas une attitude en miroir aussi dans certains secteurs de l’islamisme radical ?

Je ne suis pas d’accord. J’écoute avec beaucoup d’attention Nasrallah et, comme d’autres commentateurs en Israël, je constate que ses discours sont calmes et empreints d’une grande responsabilité : tout le contraire de l’Occident qui se prétend une lumière de la civilisation et qui transpire par contre la rhétorique fondamentaliste. On a l’impression d’assister à un bouleversement des valeurs : le camp laïque s’abandonne au fanatisme et le religieux qui, même s’il part d’une conception différente, fait de tout pour ne pas faire de discours confessionnels.


Dans vos livres, vous parlez de déshumanisation des palestiniens et des arabes de la part d’Israël. Qu’entendez-vous par là ?

Il y a eu un tournant avec 11 septembre. Jusque là, les palestiniens étaient perçus comme des ennemis avec qui on avait une divergence profonde, surtout à cause de la violence, mais on pensait qu’il était possible d’affronter le problème, qu’on devait arriver à quelque tractation concrète. Le fait d’assumer le discours des néos conservateurs américains a poussé Israël à un changement qualitatif : d’ennemis qu’ils étaient, les palestiniens se sont transformés en menace. Et une menace n’est plus identifiable en un contentieux concret et en un ennemi concret, elle plane et c’est tout, et il faut se défendre. « Israël est une maison de campagne au cœur de la jungle » a dit Ehud Barak, il y a quelques années. Est-il jamais possible d’entretenir des rapports avec la jungle ? Ce discours est dominant et guide la politique israélienne et une grande partie de l’opinion publique.


Après la disparition de l’Union Soviétique, a-t-on besoin d’un autre Empire du Mal ?

Il est évident qu’avec la disparition de l’ennemi global qui menaçait le soi disant monde libre, l’Urss, et avec l’anéantissement du processus de paix avec les palestiniens, il a fallu remplacer le vide par une menace apocalyptique. Ce n’est pas un hasard si, quand on fait référence à Al Qaeda, on parle de nébuleuse : un monstre immatériel. Une guerre, donc, qu’on ne peut jamais gagner parce que l’ennemi est un fantôme qu’on ne peut pas identifier. Sauf que la guerre est réelle et fait des désastres concrets. Et même, elle amorce un mécanisme difficilement contrôlable, capable de créer elle même la menace avant même que celle ci se présente. En Israël, ce mécanisme se greffe sur un inconscient collectif marqué par un génocide qui est encore récent, parce que 60 ans seulement sont passés ; ce qui transforme rapidement tout problème politique concret en menace existentielle. Il n’est de fait pas rationnel de croire que quelque missile du Hezbollah puisse préoccuper vraiment un grande puissance militaire comme Israël : tout au plus cela peut-il amener à une déstabilisation, mais pas menacer l’existence du peuple juif comme l’a déclaré le premier ministre israélien. Cependant, la propagande conduit à lire le présent et l’histoire comme un immense pogrom qui continue depuis des millénaires et à cause du quoi on ne peut jamais s’arrêter : une dynamique de guerre infinie. Nous sommes au bord du gouffre et nous en avons un avant-goût.


Votre livre « A tombeau ouvert. La crise de la société israélienne » est dédié à deux communistes allemands qui sont partis en Israël pour fuir le nazisme. Deux militants anti-colonialistes. Pourquoi cette génération de communistes a-t-elle échoué ?

Micha et Trude ont trouvé refuge en Palestine un peu malgré eux ; ils pensaient retourner chez eux après la libération du nazisme, mais ensuite ils sont restés. J’ai appris d’eux, qui étaient imperméables à toute forme de tribalisme, que l’internationalisme et l’engagement communiste sont une manière d’être citoyens du monde. Ils étaient des milliers les communistes qui, avant 48, se sont heurtés à une réalité coloniale qui leur laissait peu de place : ils n’étaient pas cramponnés à l’identité juive, mais ils n’étaient pas arabes. Et les arabes, en plus, les identifiaient au camp adverse. C’est la logique perverse des conflits nationaux. Tu te retrouves malgré toi dans les quartiers bombardés par les arabes, ou vice versa : il faut une grande conviction pour recevoir des bombes et dire : je suis différent de tout ça.


Tout en pensant cela vous continuez à vivre à Jérusalem. Pourquoi ?

Tout fléchissement serait une tragédie pour nos enfants. La politique de guerre des dirigeants israéliens mène à la catastrophe, et ferme les portes à toute possibilité d’une coexistence nationale avec les palestiniens. Ils nous font haïr par les arabes ; tout en vivant dans une région arabe, Israël rejette le monde arabe. Il faut être fous pour croire que nous pouvons imposer notre existence dans cette région et contre le monde arabe.

Géraldina Colotti

- Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio




Le rabbin qui parle avec le Hamas : « Eux et nous, au nom de Dieu »




Il manifesto, Analena Di Giovanni


Rabbin de la colonie de Tekoa, à côté de Bethlehem, et fondateur du mouvement qui a conduit les colonies religieuses dans les Territoires occupés palestiniens, le rabbin Menahem Fruman est presque offusqué de notre stupeur de découvrir ses rapports avec le Hamas. « Je précise que mes rapports avec le Hamas se poursuivent depuis 25 ans au moins », nous dit-il, « du reste, j’entretiens aussi des rapports avec le cheikh Tantawi al-Azar et avec tous les leaders religieux que j’arrive à côtoyer. J’ai été en contact pendant des années avec le cheikh Ahmad Yacine, qu’Israël a assassiné il y a deux ans. Je considère qu’avoir passé toute ma vie à chercher un dialogue est un devoir religieux, parce que c’est la seule contribution pour construire la paix et, donc, servir mon Dieu. Je suis convaincu depuis des années que le conflit israélo-palestinien n’est pas tant un problème politique que religieux et culturel. La seule solution pour ça est la reconquête de Jérusalem comme ville sainte, capitale de la paix dans le monde. Cette terre est sacrée : elle n’est ni aux palestiniens ni aux juifs. Mais le conflit qui s’y perpétue afflige le monde entier. Et l’affrontement avec l’Occident, représenté par les juifs, et l’Islam, représenté par les palestiniens. Apporter la paix ici serait l’apporter dans le monde entier. Moi je n’appelle pas cette terre Israël : pour moi c’est la Terre Sainte, elle est à tous et le projet sioniste est un projet anti-religieux ».


Vous considérez donc que le dialogue est possible ?

Notre religion est très proche de l’Islam. Nous sommes tous deux soumis à la loi divine, elle imprègne toute notre vie, politique, intellectuelle, physique, sexuelle. Les devoirs et les interdits sont présents dans toute sphère. En cela, nous sommes pareils. Avec l’aide de Dieu nous pouvons construire un pont entre nos peuples. Mais d’abord, nous juifs, devons nous libérer de notre arrogance et de nos oeillères ; j’ai passé des années à étudier l’Islam parce que je considérais que c’était mon devoir de le comprendre. Pour construire un dialogue, pour le bien de l’humanité. C’est notre devoir comme leaders spirituels de nos peuples. Ahmad Yacine avait l’habitude de me dire : toi et moi, Menahem, nous ferions la paix en cinq minutes...


Si la vie cohabitation entre juifs et palestiniens est possible sur la base d’une adhésion à des principes religieux, comment se fait-il qu’il y ait 1000 soldats en garnison à Hébron pour séparer les deux communautés ?

Mon fils est parmi les soldats de Hébron. C’est pour protéger le petit îlot juif des 300 000 palestiniens qui les entourent...


Et le cheikh Yacine était d’accord avec vous en ce qui concerne Hébron ?

Tout ce que je peux dire c’est que s’il y avait une chose que nous avions en commun c’était notre attitude : cette terre appartient à Dieu. Et nous n’en sommes que les hôtes.


Que pensez-vous du conflit en cours entre Israël et le Hezbollah ?

La position d’Israël est ridicule. Ils ne peuvent pas prétendre résoudre un conflit contre le Hezbollah avec des armes. Ce sont des religieux. Ils sont le parti de Dieu. Ils doivent nous laisser à nous religieux le devoir de résoudre les conflits. Mais l’empereur du monde, Monsieur Bush, ne sait pas dialoguer avec les communautés religieuses.


Ces 25 années de rapports avec Hamas pourront-elles servir dans la libération des deux soldats ?

Avec l’aide de Dieu. Je ne peux pas dire que je suis optimiste ; je suis en contact avec les leaders du Hamas, aujourd’hui (mardi 1er août) j’ai déjà parlé trois fois avec Ismaïl Haniyeh, mais c’est une situation très, très difficile.

Analena Di Giovanni

- Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio




Dialogues en Palestine. Michel Warshavsky, Menahem Fruman, Yitzhak Frankenthal

« Dialogues entre religions » en temps de guerre.



Il manifesto, Joseph Halevi

Nous commençons par les premières vérités sur le crime perpétré par l’aviation israélienne à Qana. Sur le Haaretz d’hier (mercredi 2 août) Yoav Stern et Amos Arel écrivent : « On a appris hier qu’il n’y a pas eu, dans le passé, de tirs de katyushas depuis l’immeuble bombardé et qu’il n’y avait pas eu d’information (de la part de l’armée israélienne, NDR) à propos de la présence d’hommes du Hezbollah. L’immeuble a été pris comme objectif parce que des katyushas avaient été lancées auparavant des environs, et l’aviation a décidé d’attaquer quelques habitations dans un certain rayon autour du point de lancement ». Le morceau est explicite. On notera en outre que ces phrases n’apparaissent que dans la version en hébreu et pas dans la version anglaise de Haaretz (et celle-ci n’a été signée que par Yoav Stern), qui est la version utilisée par la presse étrangère.

L’élite socio militaire israélienne se trouve dans la même situation de malaise mental que MacNamara et Westmorland pendant la guerre du Vietnam. Grâce aux Usa, cette élite possède une aviation, des missiles et une artillerie de Troisième guerre mondiale, et elle les applique contre des habitants d’un petit pays pour chercher quelques milliers de guérilleros. Ils ne peuvent que perdre et se perdre dans les décombres de la destruction qu’ils ont causée. C’est dans ce cadre de Docteur Folamour que l’existence en Israël d’une activité de protestation, comme celle organisée par Gush Shalom de Uri Avnery, par Taayush -cette dernière explicitement à gauche- et par la Coalition des femmes pour la paix, comme la manifestation du 29 juillet à Tel Aviv, revêt une grande importance. Comme sont tout aussi importantes des initiatives et rencontres conduites sur d’autres terrains.

La tentative de négociation avec des représentants du Hamas - torpillée par les services de sécurité de Tel Aviv à seule fin de donner le feu vert aux blindés israéliens à Gaza- menée par deux rabbins parrainés par le fondateur de l’Institut Arik, Yitzhak Frankenthal, a été un événement tout autre que secondaire. Le nom de l’institut est celui du fils de Frankenthal, tué par le Hamas en 1994.

Frankenthal avait organisé une rencontre du ministre palestinien (Hamas) pour Jérusalem, Chaled Abu Arafa, et du représentant à Jérusalem du Hamas, Muhammad Abu Tir, avec un groupe de rabbins conduit par Menahem Fruman et David Bigman. L’objectif était de faire un échange de prisonniers contre la libération du soldat Gilad Getai, mais aussi de lancer une proposition de paix.

La réunion a échoué parce que les services de sécurité ont arrêté Abu Arafa et Abu Tir les empêchant ainsi de participer à la rencontre, jusqu’à, même, annuler leur permis de résidence à Jérusalem. Fruman est rabbin dans la colonie de Tekoa en Cisjordanie. Ce qui ne semble pas porter préjudice à un dialogue. L’autre rabbin, Bigman, est par contre directeur de la yeshiva (école religieuse) du mouvement kibboutzim religieux. La majorité des kibboutzim - à l’heure actuelle en phase de privatisation- provient du sionisme socialiste et étaient areligieux ou anti-religieux. Comme le rapporte le Jérusalem Post du 26 juin, Fruman et Bigman avec d’autres rabbins orthodoxes sont convaincus que le dialogue sur la base de leurs sensibilités religieuses ouvre plus de chemins que la diplomatie traditionnelle, car, pour le Hamas, les leaders sionistes sont des apostats. Fruman a été conseiller pour les affaires religieuses à la Knesset et avait pris l’initiative de la libération du leader Hamas Ahmed Yacine, qui a ensuite été tué par les forces israéliennes. Fruman croit en la sacralité de la Terre Sainte mais pas en celle de l’état. Il est menacé par des colons et vit sous la protection de la police. Pour Yitzhak Frankenthal, dont le fils a été tué par le Hamas, « nous devons comprendre que c’est une obligation pour les palestiniens, comme pour toute nation, de lutter pour sa propre libération. Le temps de la réconciliation est arrivé et la seule façon d’y parvenir est le dialogue » (rapporté par Arthur Neslen, « A way out of the Gaza crisis », Al Jazeera, 30 juillet).

Joseph Halevi

- Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio


- Source : il manifesto www.ilmanifesto.it




Vendredi 18 Août 2006


Tags : sionisme

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