RELIGIONS ET CROYANCES

Dialogue entre un rabbin progressiste et Jihad


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Peacepalestine a le plaisir de présenter un dialogue réel entre le Rav Moisha’le Tikunovitz, un rabbin réformé (ainsi qu’un humaniste) et Jihad Axman*, un être humain ordinaire (qui se trouve aussi être un ex-juif).





Jihad Axman
Vendredi 17 Novembre 2006

Dialogue entre un rabbin progressiste et Jihad
Jihad Axman

Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice



Rav Moisha’le Tikunovitz [RMT]: Cher Jihad, je me demandais si vous pourriez m’aider à comprendre le distinguo que vous opérez entre un État et une terre ? Où se trouve la terre de Palestine, quelles en sont les frontières, et qui a décidé qu’il en serait ainsi ? Dieu ? Une force spirituelle, quelque part, dans l’univers ?
Jihad Axman [JA]: Cher Monsieur le Rabbin, la terre est, évidemment, une superficie de terrain dotée d’une référence à sa nature ; une terre est une notion géographique. Alors qu’un État, en revanche, c’est une construction humaine. C’est décidé et créé par des gens…
RMT : Bien. Alors, comment une terre devient-elle une terre ? L’Irak, par exemple, c’est une terre, ou un pays ?
JA : L’Irak était un État national ; à l’origine, l’Irak a été créé par les puissances impériales franco-britanniques, aujourd’hui disparues.
RMT : Bien. Si l’Irak n’est pas une terre, quelles sont donc les relations existant entre un pays et une terre ?
JA : Un État est installé sur une terre, ou sur des terres. Les décisions en la matière appartiennent, manifestement, à l’hégémonie. Dans le cas de l’Irak, il était une fois les impérialistes anglo-français, et consorts. Après, vint Saddam, qui a eu certaines aspirations expansionnistes. De nos jours, c’est Blair et Bush, et très bientôt, ce seront les Chiites ou les Sunnites. Ou même plutôt l’Iran et Al Qaïda…

RMT : Doucement, doucement… Vous semblez bien mystique, et j’aimerais en savoir plus sur vos croyances mystiques concernant la manière dont des terres deviennent des terres. La Palestine était-elle la Palestine, avant que les Grecs et les Romains ne l’eussent conquise ?
JA : Rav Moisha’le, vous ouvrez sans doute la Bible, de temps en temps. Et puisque vous le faites, vous vous souvenez sans doute que les « Plishtim » [les Philistins] vivaient sur cette terre avant même que les tribus israélites ne reviennent de leur long Exil en Égypte. Bien. Maintenant, puis-je suggérer au Rabbin que vous êtes de prêter l’oreille aux similarités entre les sons suivants : Plishtim, Philistins, Filistin, Palestine… Et ce ne serait là que pure coïncidence ?
RMT : Je vois ce que vous voulez dire. Mais, s’agissait-il déjà de la terre de Palestine, à l’époque ? Et avec les mêmes frontières ?
JA : Il s’agissait bien d’une terre, avec des frontières très semblables (à l’Ouest, la mer ; à l’est, une rivière ; au Nord, des montagnes ; au Sud, le désert, et au milieu, des oliviers…). Oh, bien sûr, il manquait le tout nouveau « mur de protection » en cours d’édification, que vos frères et mes ex-frères sont en train d’ériger, ces jours-ci…
RMT : Et… que doit faire une notion géographique, afin de devenir une terre ?
JA : Une notion géographique organique constitue en elle-même une terre, elle n’a rien à faire pour cela, et la terre ne fait rien, du reste. Ce sont les gens qui sont dévoués à leur terre, et qui l’aiment, ce sont ces gens qui font quelque chose ; ils font quelque chose… pour leur terre. C’est là, par exemple, la différence qu’il y a entre les Palestiniens, les gens qui habitent en Palestine et qui veillent sur elle, et les colonialistes israéliens, qui sont venus détruire la terre ; tant son équilibre écologique que sa population indigène, ces éléments qui font d’un endroit une terre…
RMT : Et la Judée, a-t-elle jamais été une terre ? Et qu’en est-il de l’Israël antique ?
JA : Tout dépend si vous faites référence à la tribu de Judée, ou à la terre ? La Judée est, de fait, une petite terre. Il y a très longtemps, cette petite terre était occupée par une tribu qui portait le même nom.
RMT : A-t-il jamais existé une terre qui n’ait été au départ conquise par des gens venus d’ailleurs, qui s’en sont appropriée au détriment des animaux qui la peuplaient, et qui l’ont appelée « une terre » ?
Jihad : Étant un rabbin, et donc ayant la fibre juridique, vous ne vous vous rendez sans doute pas compte que les gens viennent et partent, mais que la terre, elle, est là, pour l’éternité.
Habiter, vaquer, c’est faire l’amour à votre terre. C’est ce à quoi, de fait, le sionisme aspirait, il ambitionnait de transformer le juif de la diaspora en un être organique authentiquement civilisé, vivant sur sa terre, aimant sa terre et la cultivant. A l’évidence, ce but n’a pas été atteint.
A en croire les écrits de jeunesse de Karl Marx, cela a peut-être quelque chose à voir avec la mentalité juive moderne, qui tourne autour de la mobilité, du capital et de la vie urbaine.
RMT : Revenons un peu en arrière. Excusez mon ignorance, mais vous n’avez manifestement pas compris le sens de ma première question. Qu’est-ce qui fait qu’une terre est l’Irak, et pas l’Iran ; qu’est-ce qui détermine, à l’origine, les frontières qu’aura une terre donnée ?
JA : Sykes-Picot 1916.
RMT : Vous appelez une certaine terre « Palestine », mais pourquoi « Palestine », et pourquoi pas « terre de la Nation arabe », ou « terre de la Nation chinoise » ?
JA : Je vous y prends à nouveau ! Derechef, vous confondez entre la notion de terre et la notion de nation. La terre, c’est une notion pré-historique. La terre est antérieure à l’homme. Quant à la nation, c’est un concept apparu à la fin du dix-neuvième siècle…
RMT : Pourquoi la Palestine s’arrêterait-elle, comme elle semble le faire, aux frontières de la Jordanie ou de l’Irak ? Ne devrait-elle pas englober l’Irak et l’Iran, et peut-être même la Chine ?
JA : Dans le cadre de l’émergence de la puissance de l’Islam, les musulmans peuvent s’unir un jour en formant une seule grande nation. Mais la Palestine n’en demeurera pas moins la terre de Palestine…
RMT : Si vous étudiez la question de savoir où les frontières prennent fin, vous verrez qu’il n’existe rien de tel que la terre de Palestine, mais seulement la terre de toute la Terre, une seule entité mondiale, dans laquelle toute assertion qu’une terre est la terre d’un peuple particulier, quel qu’il soit, ne saurait être que le produit de la conquête et de l’arrogance des hommes…
JA : Mais pas du tout !… Comme vous devriez le savoir, en observant le lien qui unit les Palestiniens à leur terre ! La Palestine n’a rien à voir avec « la conquête et l’arrogance des hommes ». C’est l’exemple suprême d’un lien entre l’homme et sa terre. De fait, ce sont les Palestiniens qui sont assujettis au crime sioniste de conquête et d’arrogance. C’est précisément là le mal contre lequel j’entends lutter de toutes mes forces.
RMT : Ne voyez-vous donc pas que la Palestine, la Chine ou l’Amérique ne sont rien d’autre que des parties de l’entièreté de Gaia, et que, par conséquent, votre distinguo entre État et terre, cela ne tient pas debout ! ?
JA : Si tel est bien le cas, alors, s’il vous plaît, éclairez-moi, et dites-moi pour quelle raison l’objectif nationaliste juif était la Palestine, et non pas Pékin, Brooklyn ou la totalité de Gaïa, la Terre ? Pour répondre à votre remarque, la Palestine, la Chine ou l’Amérique sont bien en effet des parties constitutives de l’entièreté de Gaïa. Elles n’en constituent pas pour autant Gaïa. Gaïa, c’est le tout, et les terres, ce sont les parties de ce tout. Le tout et les parties, ce sont des entités catégoriquement différentes entre elles. Demandez-vous donc pour quelle raison nous avons deux mots différents pour désigner la Terre et une terre, en hébreu Cheval Eretz et Olam. La Terre, c’est une évidence, c’est cette planète qui contient toutes les différentes terres, les continents, les océans, les mers, les lacs et les rivières. Notre planète se divise en de nombreuses terres et en de nombreuses configurations et paysages. Sur notre planète vivent de nombreux peuples qui tous sont attachés à leur terre et aiment leur sol. Et, simultanément, il y a un peuple, qui se qualifie lui-même de nation, pour l’unique raison que ce peuple aspire à un morceau de terre qui appartient, en réalité, à sa population indigène. Dans le cas d’espèce qui nous intéresse : les Palestiniens. Vous, Monsieur le Rabbin, vous contribuez à la dépossession de cette population indigène. Certes, vous n’êtes pas le seul à le faire. Mais vous, vous êtes incapable de citer un seul argument moral susceptible de justifier ce vol.
RMT : Mon argument est simple : aucune terre n’a de statut ontologique. Elle n’est qu’un reflet de relations sociales humaines, et cela vaut pour la Palestine autant que pour Israël, la Chine, la France, la Russie ou le Vietnam…
JA : Que vient faire l’ontologie dans notre discussion ? Vous devriez trouver autre chose… Étymologie serait sans doute un terme déjà plus adapté. De fait, la terre de Palestine est la terre des Plishtim de la Bible [les Philistins]. Mais cela ne nous dit pas qui sont les Palestiniens, allez-vous me demander ? Bonne question… Les Palestiniens sont vraisemblablement des Hébreux qui n’ont pas pris la fuite, voici deux mille ans de cela. Vous voyez, Rav, c’est ainsi : les gens viennent et s’en vont ; la terre, elle, demeure.
RTM : Mais je suis solidaire du peuple palestinien, et je veux qu’ils soient libérés de l’occupation israélienne…
JA : Quel magnifique progressiste vous faites ! Vous voulez vraiment que les Palestiniens soient libres, et puissent vivre dans leur patrie ancestrale. Je suis très impressionné…
RTM : … mais je ne pense pas qu’un peuple quel qu’il soit ait un droit intrinsèque à un quelconque « territoire », parce que tout « territoire » ne saurait être autre chose que le résultat d’actes de violence préalables, un point c’est tout…
JA : Je ne vois pas trop ce que vous appelez « droit intrinsèque à un quelconque « territoire » ». D’ailleurs, en Palestine, cela n’est pas le problème. S’il y a quelque chose qui revendique des droits intrinsèques à une « terre (soi-disant) promise », c’est bien la cause sioniste, que vous soutenez en défendant mordicus un État juif précisément là où il a été créé ! Si ce n’est pas vrai, comment expliquez-vous le vol de la Palestine ?

RTM : Les gens conquièrent un lieu donné, après quoi ils appellent l’endroit « leur terre »...
JA : Là, on est en plein dans le cas d’Israël…
RTM : … mais d’autres viennent, qui conquièrent cette même terre et l’appellent leur terre. Et s’ils réussissent à conquérir le territoire du voisin, alors ce territoire devient à son tour « leur terre », et c’est ainsi que ça s’est passé, historiquement.
JA : Ah la vache ! ça fait drôlement du bien de voir que désormais vous fondez vos aspirations sionistes plus sur des arguments historiques que sur des arguments moraux ! En votre qualité de « leader spirituel » juif, il n’est nullement surprenant que vous préfériez le discours du matérialisme historique au discours éthique.
RTM : Jihad, regardons les choses en face : la notion d’indigénat est une billevesée purement romantique…
JA : D’abord, il ne s’agit pas d’une billevesée ; il y a des gens qui ressentent une appartenance intrinsèque à une terre, et cela détermine ce qui fait leur existence. Pourtant, il n’y a rien de surprenant à ce que ce genre de sentiments soient totalement étrangers à un rabbin. Comme vous le savez sans doute, les premiers sionistes ambitionnaient de pallier précisément à cette lacune de la psyché collective des juifs vivant en diaspora. Ils avaient compris que les juifs étaient attachés au capital, et non au sol. Je vous suggère de lire Borochov et les autres premiers sionistes socialistes, qui étaient très préoccupés au sujet de l’absence d’authenticité dont vous faites montre vous-même. On dirait qu’en décrivant ce phénomène, ils vous avaient pour modèle ! Quant à la question du romantisme, elle n’est rien d’autre qu’une continuation du même sujet. Seuls des gens qui ressentent un attachement à une terre peuvent être romantiques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le romantisme est né en Allemagne, et pas à Sion, ni dans un quelconque shtetl.

RTM : Mais votre conception d’un peuple qui a un droit sur une terre est parfaitement réactionnaire, dans le contexte de notre vingt-et-unième siècle, où les gens doivent évoluer et se détourner de toute revendication de cette sorte et reconnaître qu’ils n’ont aucun « droit » sur une terre, mais seulement des obligations envers l’ensemble de l’humanité et à la totalité de la Planète Terre, qu’ils doivent tout faire afin de la protéger et de réparer les dommages qu’elle a subis, dont les hommes sont responsables non seulement depuis cinquante ans ou deux siècles, mais depuis le début de la civilisation humaine, c’est à dire, au minimum depuis dix millénaires.
JA : Cher Moshik… Combien de fois n’ai-je pas entendu des hommes politiques juifs utiliser le mot « réactionnaire »… Cela sonne toujours peu ou prou pathétique. Mais l’entendre dans la bouche d’un rabbin qui défend et pratique lui-même concrètement un rituel sanglant barbare et ancestral tel la circoncision (brit mila), voilà qui confère au mot « réactionnaire » une tonalité vraiment comique !
Toutefois, me permettrez-vous de subodorer qu’en disant « les gens doivent évoluer et se détourner de toute revendication de cette sorte et reconnaître qu’ils n’ont aucun « droit » sur une terre, mais seulement des obligations envers l’ensemble de l’humanité », vous répudiez, en fait, l’aventure sioniste, vous laissez tomber la « solution » à deux États, laquelle est parfaitement immorale, et vous nous rejoignez dans notre appel en faveur de la « Solution basée sur un Seul État », qui a pour fondement une égalité totale ?
Si tel est bien le cas, tout ce qu’il me reste à faire, c’est vous dire Salam Aleykum, yâ Rabbi Tikunovitz. Si tel est bien le cas, cher Rav Moisha’le, vous êtes vraiment Bar Tikun [récupérable]…

NdT : Jihad Axman signifie Jihad le Tueur fou à la hache; c'est le pseudonyme sous lequel les lecteurs reconnaîtront facilement un auteur célèbre. Dans le rabbin Tikunovitz, les spécialistes auront reconnu sans peine un non moins célèbre rabbin.


Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft pour tout usage non-commercial : elle est libre de toute reproduction, à condition de respecter son intégrité et de mentionner auteurs et sources.
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Vendredi 17 Novembre 2006

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