Politique Nationale/Internationale

Désillusionement en Europe envers le rapport Baker-Hamilton


L’enthousiasme initial qu’avait suscité le rapport du Groupe d’étude sur l’Irak dans les cercles politiques officiels de l’Europe s’est rapidement évaporé. Les premiers sentiments de soulagement ont été remplacés par le scepticisme, la réserve et la tension qui bouille juste sous la surface. Ce que les élites européennes espéraient être la lumière au bout du tunnel s’est dissipé et aujourd’hui, le point de vue qui prévaut est celui que le rapport et sa réception aux Etats-Unis pourraient bien être le début de nouvelles tensions au sein de l’Europe même d’une part et entre l’Europe et les Etats-Unis d’autre part.


Peter Schwarz
Lundi 18 Décembre 2006

Désillusionement en Europe envers le rapport Baker-Hamilton
Par Peter Schwarz



Le rapport sur la situation en Irak de la commission bipartisane dirigée par l’ancien secrétaire d’Etat James Baker, un républicain, et par l’ancien congressiste démocrate Lee Hamilton, a été bien accueilli par la plupart des médias et des cercles politiques européens pour qui il signifiait un changement fondamental de la politique étrangère américaine. C’était le bris d’avec l’unilatéralisme et le retour au multilatéralisme, l’abandon des politiques motivées par l’idéologie des néo-conservateurs en faveur d’une politique étrangère « réaliste » et la reprise d’une politique au Moyen-Orient qui insiste sur la diplomatie et la coopération avec les puissances régionales au pouvoir plutôt que sur l’importance de la force militaire.

La caractérisation claire de la débâcle en Irak et l’absence de toute référence fantaisiste à la victoire militaire imminente du rapport Baker-Hamilton ont généralement été reçues positivement. Le quotidien français Le Monde a noté que « Le rapport Baker était guetté par les responsables français comme le signal de la fin d'une époque, celle d'une diplomatie américaine marquée par la vision des “faucons” et des néoconservateurs, ces derniers estimant que le renversement de Saddam Hussein pouvait déboucher, par un effet de contagion, sur une transformation démocratique du Proche-Orient. »

« Les officiels français, continue Le Monde, n'ont jamais cru à ce scénario, et considèrent que la description de la situation faite par le rapport Baker vient confirmer ce qu'ils avaient prédit il y a plus de trois ans. »

Il a été noté que le rapport soutenait l’intégration plus étroite des puissances européennes à la politique du Moyen-Orient, faisait la recommandation que l’Iran et la Syrie participent à la solution du conflit en Irak et appelait pour de nouvelles initiatives pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Finalement, mais pas le moindre, les puissances européennes avaient espéré pouvoir accroître leur influence dans la région.

La réaction du Spiegel Online était à cet égard caractéristique. Le jour de la publication du rapport Baker-Hamilton, ses éditorialistes jubilants ont écrit que « La période où les Américains fonçaient seuls est chose du passé : la commission Baker présentera un vaste bilan de la politique étrangère américaine ayant mené au fiasco. Le président américain Bush doit changer de cap, il n’a pas le choix. » Des commentaires semblables ont été publiés dans d’autres quotidiens.

Cette évaluation a vite cédé le pas au désillusionnement.

Premièrement, il est devenu clair que Bush semblait bien avoir un choix. Malgré leurs désirs que les Européens prenaient pour une réalité, le rapport Baker-Hamilton n’a pas trouvé l’appui qu’on lui espérait à Washington. Bush a louangé le rapport, mais a rejeté ses conclusions. Il a continué à parler de la « victoire » proche et n’annoncera finalement ses nouveaux plans pour l’Irak que dans l’an prochain.

Il est déjà évident que l’administration Bush cherche à intensifier ses forces militaires en Irak, au moins à court terme. Les propositions qui sont sous étude comprennent l’envoi de 40 000 soldats supplémentaires en Irak avec l’objectif premier d’écraser l’Armée du Mahdi chiite basée à Bagdad.

D’autres politiciens américains en vue, notablement celui qui espère devenir le candidat présidentiel des républicains, le sénateur de l’Arizona John McCain, se sont aussi énergiquement dissociés du rapport Baker-Hamilton.

En Irak même, des politiciens importants kurdes et chiites ont rejeté avec véhémence les propositions du groupe des hauts responsables américains. Le président irakien, Jalal Talabani, un Kurde, a dit qu’il rejetait « entièrement » le rapport. Massoud Barzani, le président de la région kurde, avait une position très semblable. Il a menacé la séparation si, comme le groupe Baker-Hamilton le suggère, le gouvernement central était renforcé et que le contrôle des régions sur les revenus du pétrole était remis en question. Une position semblable a aussi été prise par le dirigeant du Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak (SCIRI), Abdul Aziz al-Hakim.

Une autre proposition de la commission Baker-Hamilton fut elle aussi chaudement accueillie dans les cercles politiques européens. Il s’agit de la proposition d’entreprendre des discussions directes avec l’Iran et la Syrie, mais elle a aussi été rejetée par Washington.

Pendant un certain temps, l’Allemagne, la France et même la Grande-Bretagne ont fait pression pour plus de flexibilité face à l’Iran. L’Allemagne et la France y ont de très gros investissements et ont toujours des relations économiques étroites avec l’Iran et leurs intérêts pourraient être menacés par une escalade du conflit avec le régime de Téhéran.

L’Allemagne maintient aussi d’étroites relations diplomatiques avec la Syrie, contrairement à la France. À cause de ses intérêts traditionnels associés au Liban, sous mandat français, Paris a catégoriquement rejeté toute nouvelle ouverture vers Damas. L’ancien premier ministre libanais Rafiq Hariri, tué en 2005, était un proche allié du président français Jacques Chirac.

La semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier, s’est rendu à Damas, où il a rencontré le président syrien Bashar Assad. Sa visite a été critiquée publiquement par Israël et les États-Unis. Steinmeier s’est ensuite rendu à Washington pour une courte rencontre avec son homologue américain, Condoleezza Rice, qui a rejeté ouvertement la possibilité de pourparlers directs avec l’Iran et la Syrie.

Lors de sa visite à Berlin la semaine dernière, le premier ministre Ehoud Olmert a clairement exprimé que son gouvernement refuserait aussi de faire toute concession à l’endroit de l’Iran. Il a transgressé un tabou traditionnel de la politique étrangère israélienne en parlant d’Israël, des États-Unis, de la France et de la Russie comme de pays possédant des armes nucléaires. Jusqu’à maintenant, Israël n’avait pas officiellement avoué posséder des armes nucléaires, bien que l’on savait qu’il possédait une telle capacité militaire.

Le gouvernement israélien a tenté de présenter les paroles d’Olmert comme un lapsus. En fait, ses commentaires équivalaient à une menace contre l’Iran, ainsi que contre ceux à Washington et en Europe qui tentent de coopérer plus étroitement avec Téhéran et Damas. La chancelière allemande Angel Merkel s’est aussitôt adaptée au discours d’Olmert et a exigé des sanctions rapides contre l’Iran par le Conseil de sécurité de l’ONU.

Pendant ce temps, l’enthousiasme de la presse européenne pour le rapport Baker-Hamilton a considérablement diminué. Le rapport soulève plusieurs demandes qui avaient été faites depuis longtemps par des gouvernements européens. Malgré tout, il semble que ces demandes soient irréalistes ou inutilisables. Il est impossible de revenir aux conditions d’avant-guerre en Irak après quatre ans de guerre, la mort de centaines de milliers de personnes et le processus systématique consistant à attiser les divisions ethniques et religieuses. Maintenant, les commentaires des médias sont beaucoup plus sérieux.

Dès le 8 décembre, le journal Die Welt était déjà arrivé à la conclusion que le rapport Baker n’avait pas « grand-chose à offrir... outre des demandes générales et des vœux pieux... Les recommandations pour un “changement de cap” dans la politique américaine en Irak sont en grande partie si générales et si vagues qu’elles ne peuvent convenir d’orientation concrète pour un “changement fondamental de stratégie” de la part du gouvernement des États-Unis. »

Deux jours plus tard, le Frankfurter Allgemeine Zeitung commentait : « Presque toutes les idées qui sont maintenant discutées ont soit déjà été testées sans succès ou n’ont aucune chance d’être réalisées à ce point-ci. »

Le journal suisse Tages-Anzeiger a écrit que la question ne consistait qu’à « réduire les dégâts ». Il croit qu’il est peu probable d’empêcher « une conflagration à travers tout le Proche-Orient et le Moyen-Orient… L’état de la situation est beaucoup trop avancé. »

Cependant, un développement que les gouvernements européens et les médias veulent éviter à tout prix est une défaite des Etats-Unis et un retrait immédiat des troupes américaines de l’Irak. À cet égard, leur position est similaire à celle du Parti démocrate aux Etats-Unis, victorieux lors des élections au Congrès de novembre dernier sur la base d’une opposition de masse à la guerre en Irak. Depuis les élections, les démocrates ont clairement dit qu’ils n’avaient pas l’intention d’aller dans la direction du vote exprimé et refusent résolument de demander le retrait des troupes américaines de l’Irak.

Malgré les critiques des gouvernements français et allemand de l’invasion américaine en Irak, leur refus d’y participer a toujours été de nature tactique. Ils craignaient l’impact négatif d’une telle participation sur leurs intérêts et leur influence économique, ainsi que sur la stabilité de l’entière région du Moyen-Orient. Ils ne se sont jamais souciés de surmonter l’héritage de la domination impérialiste, avec toutes ses conséquences désastreuses pour la population de la région.

Maintenant, ils craignent qu’une défaite humiliante pour les États-Unis va nuire à leurs propres intérêts.

Ainsi, dans l’édition du 14 décembre du Süddeutsche Zeitung, Toma Avenarius avertissait que tout « retrait précipité de troupes » tel que proposé dans le rapport Baker-Hamilton pour 2008, « pourrait déclencher une véritable guerre civile et même une guerre régionale ». Cela entraînerait immédiatement les États voisins, écrit-il, « Le chaos serait même plus grand, tout le Moyen-Orient serait déstabilisé, le prix du pétrole exploserait et l’économie mondiale en souffrirait. »

Une semaine avant la publication du rapport Baker-Hamilton, le 1er décembre, le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) a même utilisé un langage plus draconien. « La pire conséquence de la guerre irakienne perdue » n’affecte pas « la région arabe », commente le journal. « Il y a le danger que les Etats-Unis soient paralysés en tant qu’autorité mondiale… Ceci n’est pas une cause de réjouissance en Europe, même pour les multi-polaristes de la France. L’affaiblissement de la puissance dirigeante affecte l’Ouest dans son entier. »

La seule alternative pour l’Europe est de se préparer à prendre elle-même l’initiative militaire, conclut le FAZ : « L’Amérique cuisine, l’Europe lave la vaisselle, est une façon populaire de décrire la division transatlantique du travail. En Irak, cependant, l’Amérique va être occupée pendant un certain temps à faire la vaisselle. L’Europe va devoir apprendre à cuisiner. »

Bien que les gouvernements européens craignent une défaite américaine, ils ne sont cependant pas préparés à envoyer leurs propres soldats dans une guerre qui, même selon le nouveau secrétaire à la Défense des Etats-Unis, Robert Gates, ne peut pas être gagnée. Pour cette raison, ils restent en retrait pour l’instant.

Le Monde résumait l’attitude du gouvernement français de la façon suivante : « Il n'y a aucune volonté manifeste, à Paris, de s'impliquer dans le dossier irakien, ni la moindre intention de revenir sur la décision de Jacques Chirac de ne pas envoyer de troupes sur le terrain. »

Jusqu’à maintenant, Merkel s’est limitée à proposer la renaissance du quartet sur le Moyen-Orient afin de discuter de la résolution du conflit palestinien – une suggestion totalement illusoire si on garde à l’esprit les conflits et les tensions entre les membres du quartet : les Etats-Unis, la Russie, l’Union européenne et l’ONU.

Au même moment, cependant, les gouvernements européens sont occupés à « apprendre à cuisiner » - pour reprendre l’expression du FAZ. En Afghanistan, ils partagent la responsabilité de l’occupation militaire avec les États-Unis et au Liban, ils ont pris seuls le contrôle de la mission – une décision qui va entraîner inévitablement l’Europe plus profondément dans le conflit du Moyen-Orient.

Le prix de l’escalade militaire va être payé par la classe ouvrière du Moyen-Orient et de l’Europe – avec le sang de leur fils et filles, de concert avec des diminutions toujours plus importantes des salaires, des bénéfices sociaux et du niveau de vie.

(Version anglaise parue le 16 décembre 2006)

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Lundi 18 Décembre 2006

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