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Des prés carrés qui se réduisent : une nouvelle guerre franco-allemande en Méditerranée et en Afrique


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AUTEUR: german-foreign-policy.com

Traduit par Michèle Mialane, révisé par Fausto Giudice


Lundi 17 Décembre 2007

Des prés carrés qui se réduisent : une nouvelle guerre franco-allemande en Méditerranée et en Afrique

Quelques jours avant le sommet Afrique – UE à Lisbonne, Berlin tire à boulets rouges sur la politique africaine de la France. Principale cible des attaques, l’ambition de Paris de conforter la position de la France par la création d’une « Union méditerranéenne» dans les zones d’Afrique du Nord riches en ressources naturelles. Ce qui contrecarre les efforts du gouvernement allemand qui cherche à accroître son influence au même endroit. La chancelière Merkel menace de faire cavalier seul à l’Est si Paris  refusait de se lier à la politique méditerranéenne de l’UE (processus de Barcelone) qui permet à l’Allemagne d’exercer son contrôle sur ce qui se passe en Afrique du Nord. Une mise au pas que vise aussi la nouvelle stratégie africaine de Bruxelles, dont on doit discuter le week-end prochain au sommet Afrique - UE. La stratégie commune doit  permettre de « réduire » les  « prés carrés » nationaux au Sud du Sahara,   explique l’auteur d’une étude effectuée par la Société allemande des Affaires étrangères (DGAP). Réussir à affaiblir les relations privilégiées de Paris avec le continent africain offrirait, dans les États détenteurs de ressources naturelles, aux entreprises allemandes en expansion de nouvelles opportunités, et à Berlin de nouvelles zones d’influence.

L’Union méditerranéenne

Ce sont les intentions du Président français, Nicolas Sarkozy, de créer en partenariat avec l’Algérie une « Union méditerranéenne » qui ont déclenché l’offensive verbale de Berlin. Le cœur du projet est un « axe Paris-Alger » autour duquel se regrouperaient les États nord-africains détenteurs de ressources naturelles. Sarkozy envisage de faire participer  les États européens riverains de la Méditerranée à ce projet. Celui-ci, qui garantirait à Paris une position durablement privilégiée dans les pays d’Afrique du Nord s’accompagne de prises d’influence économique massives. Par exemple les entreprises françaises ont conclu cette semaine, en marge des trois jours de la visite de Sarkozy en Algérie, des contrats s’élevant au total  à cinq milliards d’Euro environ - un montant dont les entreprises allemandes ne peuvent, à ce jour, que rêver. En outre Sarkozy a envisagé des coopérations nucléaires civiles avec la Libye et le Maroc.

Très dangereux

En Algérie surtout, mais aussi en Libye, les agissements de Paris se heurtent aux efforts considérables entrepris par des Allemands pour y établir leur influence (1). Les réactions de Berlin sont à la mesure de ces heurts. La chancelière Merkel a exigé que la coopération  méditerranéenne à la française soit « ouverte à tous » (2). Aux yeux du gouvernement fédéral, c’est le « processus de Barcelone » qui offre le cadre approprié pour  une collaboration entre les États de l’UE et les États riverains de la Méditerranée ; Berlin y participe et en  conserve ainsi le contrôle. Si Paris refuse de rentrer dans le rang et ne songe qu’à ses intérêts nationaux, « il se passera quelque chose que je juge très dangereux » a déclaré Merkel. Berlin se réserverait alors de lancer une « Union d’Europe de l’Est avec l’Ukraine et d’autres pays du même type » dont  la France serait exclue (3). Menacer d’établir une hégémonie exclusivement allemande en Europe de l’Est, - un concept que les politiciens allemands ont utilisé dès les années 90 pour défendre leurs intérêts nationaux quand les  Français n’étaient pas d’accord - est censé faire renoncer Paris à ses propres projets nationaux (4).

Une nouvelle génération

C’est aussi le but que poursuit Berlin en direction de toute l’Afrique lorsqu’il défend la nouvelle stratégie africaine de l’UE. Ceci ressort d’une étude récemment publiée par  la Société allemande pour les Affaires étrangères (DGAP). Selon ce papier, les agissements actuels de Paris vont dans le sens d’une renonciation aux moyens français traditionnels d’exercice du pouvoir dans ses ex-colonies, basés sur des liens très étroits et des réseaux très exclusifs

unissant Paris aux élites des pays concernés, ainsi que sur une présence militaire. Il y a deux ans déjà que la fondation Sciences et Politique (SWP) voyait « la montée d’une nouvelle génération chez les élites politiques françaises » qui « [douterait] de plus en plus des avantages liés aux relations préférentielles historiques avec le pré carré africain, eu égard à leur coût considérable ». (5) Maintenant, selon elle, Sarkozy aurait pris ouvertement position contre les « réseaux franco-africains d’un autre temps. »

Presque aucun changement

L’étude de la DGAP se montre dubitative à l’égard de cette analyse. On « prétend souvent, en Allemagne qu’il est impossible de renforcer  la présence politique et économique allemande en Afrique francophone » dit le papier.   « Nonobstant toute une rhétorique récente, les milieux économiques allemands ne voient guère de changements dans les distorsions qui en résultent au plan de la  concurrence. » (6) Que  Sarkozy prenne ses distances à l’égard des connivences de la « Françafrique »  - voilà qui la laisse également sceptique.

L’auteur de l’étude publiée par la DGAP signale que le Président s’est embarqué juste après son élection pour une croisière sur le yacht de Vincent Bolloré ; or l’entreprise Bolloré (groupe Bolloré, en français dans le texte) est l’un des plus gros profiteurs du business français en Afrique et compte donc au nombre des « réseaux de la Françafrique. » Et la politique de Paris continue à ignorer l’Union africaine, que Berlin veut utiliser comme levier d’influence. « L’offensive diplomatique du nouveau ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, pour tenter de résoudre la crise au Darfour, n’avait fait l’objet d’aucun accord préliminaire avec l’UA, qui pourtant y maintient des troupes. La conférence parisienne sur le Darfour a tourné au désastre. »

Bien peu de soutien

La politique militaire de la France témoigne de la même volonté obstinée de faire cavalier seul, atteste l’étude. Alors que la France encadre depuis la fin des années 90  la formation de troupes africaines (programme « Renforcement des capacités africaines au maintien de la paix, RECAMP en français dans le texte) de nombreux décideurs  allemands soutiennent le «concept Battle Group » de l’UE, dont relève également l’Afrique. Il réduirait l’influence prédominante de la France (7). Au cours des interventions de l’EU au Congo, « la France a joué jusqu’ici le rôle principal et le plus visible », écrit l’auteur. «  C’était Paris qui menait la barque.» Berlin aimerait maintenant être sur le devant de la scène et se refuse donc à participer à la dernière intervention, lancée au Tchad à l’initiative de la France (8). « Si l’interventionnisme humanitaire « à la Kouchner » (en français dans le texte)  réussissait à s’imposer, il serait peut-être possible de susciter dans l’opinion allemande un net mouvement de sympathie, selon l’étude, qui prend en compte l’utilisation faite par le nouveau ministre français des Affaires étrangères  du « droitdel’hommisme » à l’allemande. » Mais dans les appareils du ministère des Affaires Étrangères, de celui de la Coopération économique et du Développement ainsi que dans celui de la Défense,  Paris devrait trouver « bien peu de soutien. »

Ambitieux

Briser les relations privilégiées franco-africaines et obliger la France à se  convertir à la politique berlinoise, voilà, selon l’étude, la raison d’être de la  stratégie africaine de l’UE. Elle constitue « la base des négociations en cours actuellement avec l’Union africaine » et « doit être débattue le week-end prochain à Lisbonne.» Les prés carrés de la France  et de toutes les autres nations devraient donc se réduire », dit la DGAP - incluant ainsi la prise d’influence britannique sur le continent africain. Mais, toujours selon l’étude, Berlin ne devrait pas parvenir à éliminer rapidement les optiques concurrentes ; « mettre cette stratégie en œuvre sera long » . Car en définitive «  des intérêts français bien réels s’y opposent, tant en Afrique et en Europe, ainsi qu’un président français ambitieux.»

Lire aussi, au sujet des conflits ayant opposé ces derniers mois la France et l’Allemagne Fehleinschätzung et Konfrontationskurs 

Notes des auteurs
1 : Voir à ce sujet Tragende Säule, Verstoß gegen das Völkerrecht, Jederzeit aktivierbar und Afrikanische Positionen (I)

2,3 : Merkel et Sarkozy s’opposent au sujet de l’Union méditerranéenne, Frankfurter Allgemeine Zeitung du 06/121/2007

4 : Voir Eine Frage von Krieg und Frieden in Europa

5 Les temps changent pour la politique française en Afrique ; SWP-Aktuell,44, octobre 2005

6,7 : Andreas Mehler : Au début c’est toujours difficile ; la France à la recherche d’une nouvelle politique africaine analyse de la DGPA,   la France, N°5 de décembre 12007

8  Voir  Hegemonialkonkurrenten

9 Andreas Mehler : Au début c’est toujours difficile ; la France à la recherche d’une nouvelle politique africaine, analyse de la DGAP sur le France, N°5, décembre 12007


Source : http://www.german-foreign-policy.com/de/fulltext/57093

Article original publié le 7 décembre 2007

Sur l’auteur

Michèle Mialane et Fausto Giudice sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice, le réviseur et la source.

URL de cet article sur Tlaxcala :
http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=4348&lg=fr



Lundi 17 Décembre 2007

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