Néolibéralisme et conséquences

Des millions de jouets toxiques retirés du marché : l’hallucinante réalité du capitalisme mondialisé


Le plus grand producteur de jouets du monde, le groupe américain Mattel a annoncé le 14 août qu’il rappelait près de 19 millions de jouets dans le monde entier, pour la plupart aux Etats- Unis, à cause du danger représenté pour les enfants. Environ 436.000 petites voitures produites en Chine furent retirées de la vente parce qu’elles étaient recouvertes d’une peinture toxique et plus de 18 millions de jouets divers le furent parce qu’ils contenaient de petits aimants puissants pouvant causer de graves troubles de la santé s’ils étaient avalés.


David Walsh
Vendredi 31 Août 2007

Des millions de jouets toxiques retirés du marché : l’hallucinante réalité du capitalisme mondialisé
Par David Walsh



Mattel et les médias font de gros efforts pour minimiser l’incident et les risques qui en découlent, mais les conditions sont là pour qu’un désastre puisse se produire. Des millions des jouets en question ont déjà été vendus. Les jouets contenant les aimants ont été vendus avant janvier 2007 et ils étaient produits depuis 2002. Une partie des jouets à la peinture toxique ont été vendus cet été. Personne ne sait quels dégâts ils ont déjà occasionnés. De nombreux jouets ne seront jamais récupérés.

Des milliers de parents dans tous les Etats-Unis se sont déjà présentés à des centres médicaux organisés au niveau local par les autorités sanitaires afin de faire examiner leurs enfants et pour savoir s’ils souffrent d’un empoisonnement au plomb. Une femme de 35 ans, mère de deux enfants venue dans un centre de la région d’Indianapolis, a dit à l’Indianapolis Star : « On a déjà assez de soucis comme ça avec tout ce qui se passe dans le monde…Les enfants ont le droit de s’amuser et de jouer sans se préoccuper des dangers et de tout ce qui arrive. Je pense qu’il est regrettable que les enfants ait été entraînés dans les mêmes anxiétés que leurs parents ».

La peinture au plomb, même en petite quantité, est dangereuse pour les enfants. Bernadette Burden, porte parole de l’US Center for Disease Control and Prevention (Centre américain de contrôle sanitaire et de prévention) expliqua à la presse qu’« il n’y [avait] pas de niveau acceptable d’exposition au plomb pour un enfant ».

Les problèmes peuvent être difficiles à cerner » dit Jonathan Fielding, le directeur de la santé publique de Los Angeles qui est aussi professeur du service de santé et de pédiatrie à l’Université de Californie. Il fit ce commentaire au Los Angeles Times : « Nous nous inquiétons de plus en plus du fait qu’une exposition relativement faible au plomb peut conduire à une baisse de QI, à une incapacité d’apprendre et à des troubles du comportement ».

Quand au second type de jouets rappelés, si plus d’un aimant est avalé, selon la CPSC (l’Agence de protection des consommateurs), ils peuvent « s’attirer mutuellement et produire des perforations ou des blocages intestinaux qui peuvent être mortels ». Depuis un retrait précédent de jouets contenant des aimants en Novembre 2006, Mattel avait reçu plus de 400 notifications que des aimants s’étaient détachés.

Tandis qu’on impute l’usage de la peinture au plomb, interdit aux Etats-Unis et en Chine, à une entreprise sous-traitante chinoise, le danger venu des aimants est le résultat de spécifications produites par le groupe Mattel lui-même. Les usines chinoises ont simplement fait ce que ce géant du jouet leur a dit de faire.

Il y a quelque chose de particulièrement sinistre et d’effrayant dans le fait que des jouets d’enfants censés apporter la joie, peuvent être la cause de ravages physiques et même entraîner la mort.

Ce retrait massif de jouets révèle des vérités essentielles et peu agréables sur la façon d’opérer du système mondial de profit. L’intégration de régions nouvelles dans le marché capitaliste mondial a des conséquences sociales horrifiantes, tant dans les pays comme la Chine que dans les pays capitalistes avancés vers lesquels ils exportent leurs produits. Les ouvriers chinois sont confrontés à des conditions misérables tandis que leur surexploitation signifie la production massive de produits inadaptés et même déficients à coût extrêmement réduit et par les moyens les plus rapides, tout cela dans le but de remplir les poches d’une ploutocratie internationale.

Une concurrence extrêmement dure règne sur le marché du jouet comme sur tous les autres. Cette industrie représentant 50 milliards de dollars s’est vue confrontée dans les années passées au défi des jeux vidéo et de l’électronique de masse. Au niveau de la distribution de nombreuses chaînes spécialisées, comme Toys R Us et FAO par exemple ont, face à la compétition de magasins discount comme Wal-Mart et Target, subi des pertes et fermé des points de vente.

La hausse des prix du pétrole a entraîné des coûts plus élevés pour les résines utilisées dans la fabrication des plastiques, la matière première de nombreux jouets. Le prix des résines a vu une forte hausse entre 2003 et 2005. En 2006 les ventes des jouets traditionnels ont augmenté légèrement pour la première fois depuis plusieurs années. Les marges de profits sont minces et la pression exercée pour baisser les coûts de production est incessante. En juin 2007, le journal Buffalo News rapportait que Mattel « voulait que les marges de profits retrouvent les niveaux qu’ils avaient en 2003 par une réduction du gaspillage et l’utilisation de matériaux meilleur marché à un moment où le consommateurs américain achète plus de poupées et de jeux électroniques. »

Les fabricants de jouets sont partis en masse en Chine à la recherche de coûts réduits. Environ 80 pour cent de la production mondiale de jouets y est réalisée, concentrée dans la province de Guangdong, où sont situées plus de 5000 des 8000 fabriques de jouets de Chine. Le quotidien USA Today faisait remarquer en décembre 2006 que « dans les périodes de pointe, ce sont environ 1.5 millions d’ouvriers qui produisent des jouets dans la province de Guangdong ».

Ce journal décrit des fabriques de jouets « sur des kilomètres et des kilomètres » dans la ville de Dongguan par exemple et abritant « sur des kilomètres et des kilomètres des jeunes femmes travaillant sur des chaînes de production ». On y utilise les méthodes les plus impitoyables pour extraire le profit du travail de ces ouvriers.

Comme l’avait noté le WSWS au mois de mars 2006, l’organisation China Labor Watch avait produit une étude sur treize fabriques de jouets de Dongguan. L’article du WSWS résumait ainsi les conditions y existant. « Des horaires de travail excessifs, des températures débilitantes allant jusqu'à 37,7 degrés centigrades, des machines dangereuses, des colles, des peintures et des solvants toxiques, des dortoirs surpeuplés, des managers insultant les ouvriers, des méthodes de recrutement tenant de l’escroquerie et des salaires inférieurs même par rapport au salaire minimum légal chinois, y existaient ».

« La semaine de travail était accablante, une journée de travail de 13 à 15 heures étant chose commune, avec seulement un jour de repos par semaine ou même dans certains cas une nuit de repos seulement. Pendant la haute saison, qui va de septembre à la fin mai, ont n’accorde aux travailleurs qu’une journée de libre par mois. Dans certaines usines des équipes de nuit obligatoires étaient communes pendant la période active. Les pauses pour les repas de midi et du soir s’élevaient en tout à 2 heures et demie par équipe.»

« La législation chinoise du travail prescrit une journée de travail de huit heures avec un maximum de trois heures supplémentaires. Toutes sauf une des usines examinées violaient régulièrement cette loi. »

Le groupe Mattel qui s’est fait remarquer au milieu des années 1990 à cause des conditions de travail misérables existant dans ses usines d’Indonésie prétend qu’il fait très attention aux questions de santé et de sécurité du travail. Le groupe possède de nombreuses usines qui fabriquent ses produits en Chine et un auditeur indépendant inspecte ses entreprises et publie des rapports sur Internet.

China Labor Watch cependant a présenté une enquête sur les conditions existant à l’usine Kai Long de Dongguan et qui produit des jouets pour Mattel, entre autres sociétés. Cette organisation y dit : « Les résultats de l’enquête font état de temps de travail qui dépassent la limite légale d’au moins 36 heures et demie par semaine ». Des « salaires s’élevant à seulement 59 pour cent du salaire minimum légal, des cafeterias insalubres, des dortoirs contenant chacun vingt-deux personnes et des employés forcés de payer la totalité du coût de leur assurance accident de travail et dans certains cas une absence totale d’assurance ».

Le salaire horaire est de 1,9 yuan ou 23 cents (environ 20 centimes d’euro) tant pour les heures de travail normales que pour les heures supplémentaires, bien au-dessous du salaire minimum légal. Les heures supplémentaires ne sont tout simplement pas payées dans cette usine. « Les heures supplémentaires effectuées le samedi et le dimanche sont considérées comme des horaires normaux sans aucune compensation ».

China Labor Watch ajoute : « Les salaires des ouvriers, qui sont déjà bas quel que soit la mesure qu’on prenne, sont souvent réduits encore par les nombreuses déductions opérées par l’usine. Les ouvriers disent que l’entreprise a de nombreuses façons de réduire les salaires. »

Même si on devait croire Mattel sur parole, les exigences du marché sont permanentes. Le New York Times notait le 15 août : « Les experts en fabrication disent que les entreprises ont tant réduit les coûts en Chine qu’une vérification des jouets n’est plus accessible à de nombreux fabricants ». Le moniteur indépendant de Mattel, S. Prakash Sethi, professeur au Collège Baruch de New York fit ce commentaire: « Si Mattel, avec toute sa concentration sur la qualité et la vérification a rencontré un problème aussi répandu, que pensez-vous qu’il se passe dans le reste de l’industrie du jouet, dans l’industrie du vêtement et même dans l’industrie électronique ».

Sethi poursuivit ainsi : « Il faut parler de la pression que les sociétés multinationales américaines et européennes exercent sur les entreprises chinoises afin qu’elle produisent des produits à bon marché. Les marges opérationnelles sont extrêmement minces, il n’est par conséquent pas surprenant qu’il y ait de la pression pour prendre des raccourcis ».

Malgré la tendance générale des médias américains à faire porter la responsabilité exclusivement sur les Chinois, pour ce qui est de ce tout dernier retrait par Mattel, les jouets contenant des aimants ont été retirés, comme le note le Times “à cause d’une faute de design imputable à Mattel, pas à cause d’un problème dû à ses sous-traitants chinois”.

L’application, prétendument par un sous traitant, de peinture au plomb, facile à trouver et meilleur marché que les types de peinture sans plomb, sur certains des jouets retirés de la vente, souligne le caractère particulier, enfiévré et dépourvu de règlementation, du développement capitaliste en Chine.

La découverte de peinture au plomb sur les petites voitures de Mattel n’est que le dernier d’une série de scandales concernant des produits potentiellement dangereux fabriqués en Chine. Au début de cette année, plus de cent marques de nourriture pour animaux domestiques ont été retirées de magasins aux Etats-Unis, après que des dizaines de chiens et de chats soient morts après avoir mangé de la nourriture contenant le produit chimique mélanine. Au Panama, on découvrit qu’un sirop pour la toux en provenance de Chine contenait un solvant industriel souvent utilisé dans les produits antigel. On retrouva ce produit chimique aux Etats-Unis, au Canada, en Italie, au Mexique en France et en Grande- Bretagne dans de la pâte dentifrice fabriquée en Chine.

Ce retraits de jouets par Mattel est le second ce mois-ci et c’est la troisième fois cette année que des entreprises chinoises sont accusées d‘utiliser de la peinture au plomb sur des jouets destinés aux enfants.

Certains bavoirs pour bébés en vinyl produits en Chine sont apparemment contaminés au plomb. Wal-Mart a retiré les bavoirs de ses magasins cette année, mais ils sont encore en vente chez Toys R Us. La CPSC (Commission de protection des consommateurs) n’a pas insisté pour que les bavettes soient retirées, ne pressant les parents de les jeter que si elles sont déchirées ou abîmées.

Il est à noter que la CPSC n’a que 420 employés, y compris une centaine d’enquêteurs sur le terrain, responsables de la surveillance de 15.000 types de biens de consommation et que son budget a été systématiquement diminué par une administration Bush « favorable au monde des affaires ». Le Docteur Michael Shannon, pédiatre et toxicologue à l’hôpital pour enfants de Boston et à l’école médicale de Harvard dit à l’agence Reuter : « Franchement, la chose la plus remarquable est l’échec des agences fédérales à nous protéger. J’appellerais cela une catastrophe sanitaire public. »

En Juillet, l'ancien directeur de l'Administration d'Etat de l'alimentation et des médicaments en Chine, Zheng Xiaoyu fut exécuté pour avoir accepté des pots de vin de la part de huit sociétés pharmaceutiques. Il fut accusé d’avoir approuvé de faux médicaments et des produits de qualité inférieure pendant son mandat de 1998 à 2005, y compris un antibiotique qui tua dix personnes.

Le directeur d’une entreprise chinoise accusé par Mattel de transporter des jouets peints avec de la peinture au plomb retirés de la vente cette année s’est selon toute apparence pendu dans l’entrepôt de sa société en Chine méridionale ce week-end dernier.

La Chine est devenue l’« atelier » bon marché « du monde ». Une couche de parvenus arriérés et impitoyables, propriétaires et directeurs d’usines, s’est développée, souvent grâce à ses contacts avec le Parti communiste au pouvoir. Ils voient la subjugation de la masse des travailleurs, qu’ils méprisent et craignent, comme le moyen de s’enrichir. Les mouvements de protestation contre les bas salaires et les mauvaises conditions de travail, comme celui qui s’est produit dans une usine de Dongguan à la fin du mois de juillet et où un millier d’ouvriers du jouet se sont battus avec la sécurité de l’usine et la police, sont violement réprimés.

Mais la situation existant en Chine n’est que l’exemple le plus extrême d’un phénomène universel : la réduction des salaires, l’élimination des prestations sociales et la détérioration des conditions de vie pour des dizaines de millions d’ouvriers.

Pendant ce temps, le président de Mattel, Robert Eckert qui déclarait, pendant qu’il annonçait le retrait des jouets que « la sécurité des enfants est notre premier souci » gagna en 2006 un salaire de 1,25 million de dollars et reçut un total de près de 6 millions de dollars. Le salaire hebdomadaire d’un ouvrier de l’usine Kai Long à Dongguan, qui produit des jouets pour Mattel et d’autres sociétés, est de 18,50 dollars, soit moins de 1.000 dollars par an. En 2006, Mattel paya 160,095 dollars pour l’usage par Eckert d’avions de fonction.

wsws.org


Vendredi 31 Août 2007

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