Politique Nationale/Internationale

Décodons Poutine



La rencontre de Vladimir Poutine avec les membres du club de discussion "Valdaï"* s'est tenue le 9 septembre, mais ses premiers échos ne font que résonner. Le message présidentiel adressé au destinataire principal, à savoir l'élite politique de la Russie, révèle aussi qu'une lutte idéologique, invisible au monde, est menée dans les instances supérieures du pouvoir.


Ria novosti
Lundi 16 Octobre 2006

Décodons Poutine


Ce thème a fait l'objet d'un entretien de Viatcheslav Nikonov, président de la fondation "Politika" et membre de la Chambre civile, avec Sergueï Karaganov, président du Conseil de politique extérieure et de défense et directeur adjoint de l'Institut de l'Europe relevant de l'Académie des sciences de Russie (il a pris part à la rencontre avec Vladimir Poutine).

- Monsieur Karaganov, quelles sont vos impressions de cette rencontre avec Vladimir Poutine? Quel a été le degré de sincérité du président, quels signaux avez-vous personnellement perçus et quels sont ceux que l'Occident devait discerner?

- Il a dit que le pays empruntait une voie normale, naturelle. Que nous n'attaquerons personne mais que nous agirons avec un pragmatisme extrême, conformément à nos intérêts nationaux et sans illusions quant à nos partenaires et amis.

- Quel était le format de la rencontre? D'un côté, la discussion semblait avoir un caractère fermé, mais de l'autre elle avait été conçue pour avoir un retentissement, en tant qu'opération médiatique. Quel but poursuivait-elle?

- Le secret n'était pas de mise. La presse en tant que telle était certes absente, mais tous les participants à la rencontre avaient été autorisés à citer et à commenter.

- Le but recherché était-il quand même la diffusion?

- Bien sûr. C'est qu'au niveau des experts un participant sur trois a pour mission de déterminer l'attitude de l'Occident à l'égard de la Russie. Plus précisément l'attitude du monde extérieur parce que des Chinois étaient également présents.

- Maintenant en Russie on parle beaucoup de l'interprétation poutinienne du terme "démocratie souveraine" prononcé au cours de cette rencontre. En Occident on a eu l'impression que Poutine démontait cet idéologème. Ensuite, à Moscou déjà, on a dit que l'Occident avait mal compris. Quelle est votre opinion là-dessus?

- Vladimir Poutine a dit qu'un débat s'était engagé sur ce sujet. Et que dans cet idéologème, comme vous le dites, mais plus exactement dans cette expression, on trouve des notions de domaines différents et qu'il n'est pas idéologique. Cependant, il existe une recherche de la définition du système que nous construisons. Il est évident que nous bâtissons une nation démocratique, forte, mais sans pour autant qu'un nom ait été donné à la voie que nous suivons. Cela pourrait être "démocratie souveraine", mais Vladimir Poutine a tenu à s'en dissocier. Comme il s'est dissocié du terme "superpuissance énergétique". Il a même insisté là-dessus.

- Seulement il y a aussi ceux qui estiment que dans le cas présent ce que disait le président importait peu parce ce qu'il dit aujourd'hui il ne le répète pas forcément le lendemain. Nous voudrions comprendre pourquoi il agit ainsi quand il tient de tels propos?

- Une lutte des idées a lieu dans le monde. On assiste à une militarisation partielle de la politique, mais ce qui se produit sûrement, c'est l'idéologisation de la politique. Ce qui détermine le poids du pays dans le monde, c'est son image, les représentations parfois exactes, parfois fausses, que l'on a de ses objectifs; de ses potentialités, de son leader. Et depuis quelques années le leader s'emploie à former l'image avantageuse, selon lui, d'une nation forte, sûre de soi, indépendante.

- Mais dans la notion de "démocratie souveraine" on peut placer le premier mot en première position et aussi en seconde...

- Cette question, c'est à l'auteur qu'il faut la poser. J'estime que cette idée est malencontreuse et je me suis déjà exprimé là-dessus. C'est un oxymoron. La démocratie, si elle existe vraiment, ne peut être que souveraine parce que la démocratie c'est le pouvoir du peuple. Il existe peut-être des Etats extérieurement démocratiques, gérés de l'étranger, mais c'est une autre question. Il y a aussi des autocraties dirigées depuis l'étranger. Et, enfin, des autocraties souveraines. L'autocratie la plus souveraine est le pays de Kim Il-sung. L'autocratie souveraine la plus éclairée et la plus souple est la Chine. Vladimir Poutine a dit que nous voulons être aussi souverains que le Japon, l'Allemagne et les Etats-Unis.

- Certains politologues occidentaux qui eux aussi ont interprété l'intervention de notre président prétendent que Vladimir Poutine a déclaré que "la Russie ne brigue pas le rôle de superpuissance mais cherche seulement à utiliser le pétrole, l'énergie pour moderniser et diversifier l'économie russe". En Russie ces propos présidentiels ont été perçus presque comme du défaitisme. Mais que s'est-il passé en réalité? Où donc réside le problème en ce qui concerne la Charte énergétique? Selon le sténogramme de la rencontre, a plusieurs reprises Vladimir a dit avec beaucoup d'émotion dans la voix: "Ici nous ne jouerons pas aux hystériques".

- Non, ses propos n'étaient pas particulièrement émotionnels. Il nous a expliqué pour la énième fois que nous ne voulons pas remettre la gestion de nos gazoducs entre des mains étrangères. Un point c'est tout. Aucune émotion. Pour ce qui est du renoncement au statut de superpuissance énergétique, il a dit que cette définition avait mal été choisie et que de telles puissances ne sauraient exister. C'est là un terme qui nous a été attribué et sa mission est de créer l'image d'une nation menaçante. Nous n'entendons pas devenir une telle puissance, nous ne pouvons pas en devenir une et nous ne le voulons pas.

- Personnellement, deux choses m'ont frappé lorsque j'ai lu le sténogramme. La première concerne la participation de hauts fonctionnaires à la gestion des grandes sociétés. Vladimir Poutine a pratiquement justifié ce principe. La seconde m'a semblé assez absurde: le président a dit que l'argent provenant de la vente du pétrole sur les marchés mondiaux ne serait pas investi dans l'économie. Il a dit que nous devions rechercher d'autres sources.

- Pour le second cas, soit je n'ai pas compris, soit j'ai mal interprété ce qu'il a dit. En ce qui concerne le premier, Vladimir Poutine a déclaré que ce type de gestion était nécessaire parce qu'il faut renforcer la présence de l'Etat dans les secteurs clés de l'économie mais qu'avec le temps nous pourrons passer à un autre système impliquant des managers indépendants qui représenteraient les actifs de l'Etat au sein des conseils d'administration.

- C'est effectivement cette réponse que nous avons entendue, mais convenez-vous que "gérer des actifs" c'est avantageux aussi pour le manager?

- Cette question elle non plus ne me concerne pas.

* Le club de discussion "Valdaï" regroupe des politologues et des experts spécialistes de la Russie ainsi que des dirigeants de grands centres d'études politiques.


Lundi 16 Octobre 2006

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