Néolibéralisme et conséquences

De la nourriture pour tous, à condition de le vouloir


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La production alimentaire mondiale dépasse aujourd’hui les besoins. Pourtant, des millions de personnes meurent de faim chaque année et plus de 860 millions souffrent de malnutrition. Ce nombre a encore grossi depuis que la flambée des prix a privé environ 100 millions de pauvres de leur pain quotidien. Loin d’être une fatalité, la crise alimentaire actuelle découle de dysfonctionnements qu’il importe de corriger.


par Gabriela Neuhaus


Jeudi 19 Mars 2009

De la nourriture pour tous, à condition de le vouloir
En 2007, 1e Programme alimentaire mondial (PAM) a acheté huit tonnes de maïs à des petits paysans du Lesotho, pour le redistribuer aux populations locales souffrant de la faim. Cette transaction merite d’être mentionnée, car c’était la première fois que le PAM se procurait sur place l’aide alimentaire destinée à ce petit Etat qui souffre durement de l’érosion et de la sécheresse. Huit tonnes ne constituent certes qu’une part minime des quantités qui ont dû être importées pour atténuer la crise alimentaire au Lesotho. Mais Rosette Sheeran, directrice du PAM, n’en a pas moins parlé d’une situation dans laquelle tout le monde est gagnant: grâce à ces achats locaux, l’organisation spécialisée de l’ONU a réalisé une économie et les 2800 dollars qu’elle a versés pour ce maïs ont assuré un revenu important à de petits exploitants.

Le Lesotho donne l’exemple

Ce petit royaume montagneux, enclavé au cœur de l’Afrique du Sud compte parmi les pays les plus pauvres de la planète. Environ 70% de ses habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Des conditions climatiques difficiles, des méthodes de culture inadaptées et le manque d’infrastructures le conjuguent pour faire de la faim une réalité quotidienne.
James Jacob Machobane, fils d’un paysan lesothan, a mis au point dans les années 50 une méthode agricole durable qui devait garantir un revenu régulier aux paysans. Son système consiste à cultiver sur un même champ sept végétaux différents, dont des pommes de terre, du maïs, du millet et des haricots. Cendres et fumiers servent d’engrais et les récoltes se succèdent tout au long de l’année. Au début, cette méthode a haute intensité de main d’œuvre, conçue pour la petite agriculture, n’a guère fait parler d’elle. C’est dans les années 90 seulement qu’elle s’est imposée, avec le soutien de diverses organisations non gouvernementales (ONG), au nombre desquelles figurait Helvetas. Comme l’ont rapidement montré les expériences pratiques, les paysans formés à ce système parvenaient non seulement à mieux se nourrir, mais aussi à produire des excédents qu’ils vendaient sur le marché.
Aujourd’hui, de nombreuses ONG et agences de développement s’emploient – en collaboration désormais avec le gouvernement – à diffuser des méthodes de culture durables adaptées aux conditions climatiques et écologiques du Lesotho, et à améliorer l’accès des paysans au marché. C’est là une approche prometteuse, déjà mise en œuvre dans beaucoup d’autres pays et projets de développement. Malgré ces efforts, rien ne permet d’escompter une solution prochaine au problème de la faim dans le monde. Au contraire: selon l’Organisation des Na­tions Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), jamais encore on n’avait compté autant de personnes affamées qu’aujourd’hui.

La crise alimentaire

Lorsque les prix des denrées de base, telles que les céréales, le riz, le lait et l’huile, ont pris l’ascenseur dès le milieu de 2007, un cri de protestation a fait le tour de la planète. Manifestations et émeutes se sont multipliées. En Haïti, elles ont même abouti à la destitution du gouvernement. Parallèlement à cette flambée des prix, une profonde crise alimentaire, due à la sécheresse, aux cyclones ou à la guerre, menaçait plusieurs régions du Sud. Comme toujours dans ces cas-là, la communauté internationale a réagi en lançant des programmes d’urgence et en acheminant de l’aide alimentaire. Ce qui est plus inhabituel, en revanche, c’est que, devant les sombres perspectives de développement dans l’agriculture, elle a également mené un débat de fond sur l’avenir de la sécurité alimentaire.
Cette crise, qui a connu une apogée politique et médiatique en été 2008 lors du Sommet de l’alimentation à Rome, résulte d’une longue évolution qu’il importe de corriger d’urgence si l’on veut éradiquer la faim et garantir à tous le droit à l’alimentation. Dans les années 60, la Révolution verte a permis d’accroître énormément la production de nourri­ture dans nombre de régions et d’atténuer le problème de la faim, principalement en Asie. Le recours aux semences améliorées, aux engrais chimiques et aux pesticides ainsi que la mécanisation ont engendré un profond changement structurel dans l’agriculture et produit des récoltes d’une ampleur inégalée.
L’industrialisation partielle de l’agriculture a fait baisser les prix des denrées alimentaires dans le monde entier. Une condition idéale, en apparence, pour que le développement s’accélère dans les pays pauvres. A la fin du XVIIIe siècle, la mise à la disposition des ouvriers d’aliments bon marché n’avait-elle pas constitué l’un des fondements de la Révolution industrielle?
Mais la médaille a son revers: la pression sur les prix ayant réduit les revenus de l’agriculture traditionnelle, les investissements dans ce secteur ont pratiquement cessé. Les premières victimes sont surtout les petits paysans du Sud, qui ne peuvent compter sur aucun soutien de l’Etat. Le développement a donc stagné, la pauvreté s’est aggravée et la faim a gagné du terrain, ce qui a favorisé l’exode rural.

Une concurrence inéquitable

II serait cependant trop facile d’attribuer le problème de la faim à une cause unique. La crise actuelle montre clairement que la sécurité alimentaire exige des approches globales et une évolution des mentalités à différents niveaux. L’aide alimentaire d’urgence a certes permis de sauver des vies au cours des dernières décennies, mais elle a aussi eu des effets pervers.
James J. Machobane, le visionnaire qui a réformé l’agriculture du Lesotho, avait coutume d’avertir les paysans en ces termes: «Que fait un homme qui a reçu de l’aide alimentaire? II retourne faire la queue pour demander une autre poignée de marchandise. Il perd sa dignité et sa femme le quitte. Pour trouver de quoi manger, allez chercher du travail. Mais pourquoi donc s’échiner à cultiver un champ, lorsque la nourriture est distribuée gratuitement ou que l’on ne peut plus écouler ses produits, vu que les denrées importées coûtent moins cher?
Les excédents agricoles du Nord, produits avec l’aide de l’Etat, inondent depuis des années les marchés du Sud. Avec l’importation de blé et de riz subventionnés en provenance des Etats-Unis et d’Europe, la culture de nombreuses céréales traditionnelles a été abandonnée en Afrique. Au Ghana, la filière avicole indigène s’est effondrée depuis que les consommateurs peuvent acheter nettement moins cher des morceaux de poulet congelés venus de l’Union européenne.
Si le cours élevé des céréales a frappé aussi durement les plus pauvres du Sud, c’est parce que l’approvisionnement de base de la population dépend des marchés internationaux. En effet, 105 pays en développement sur 148 sont aujourd’hui des importateurs nets de denrées alimentaires, alors qu’ils possèdent un potentiel agricole considérable. Pour que celui-ci puisse être mis au service d’une sécurité alimentaire durable, il faut que les pays riches du Nord cessent de subventionner leur agriculture aux dépens des plus démunis. Tous les spécialistes du développement sont d’accord là-dessus.

Une demande croissante

L’agriculture est en mesure de nourrir les 6,7 milliards d’êtres humains qui peuplent notre planète. Grâce notamment à la productivité élevée de l’agriculture industrialisée, la faim est aujourd’hui essentiellement un problème de répartition et de pauvreté. Toutefois, cela pourrait changer bientôt pour deux raisons: d’abord parce que la demande continuera d’augmenter en raison de la progression démographique, mais aussi et surtout parce que, dans des pays comme la Chine ou l’Inde, nombre d’habitants parviendront à se hisser au-dessus du seuil de pauvreté.
De plus, l’expérience des pays industrialisés permet de prévoir que lorsqu’elles en auront les moyens, les populations du Sud consommeront davantage de viande. Pour couvrir les besoins futurs, il faudra accroître de 50% la production de céréales d’ici 2030 et de 85% celle de viande, selon le Rapport sur le développement dans le monde 2008.
A l’heure qu’il est, l’humanité vit cependant au-dessus de ses moyens. Chaque année, nous consommons nettement plus de ressources que la planète n’est en mesure de régénérer. Les conséquences sont patentes: surpêche dans les mers, érosion et empoisonnement des sols, pénurie d’eau, diminution dramatique de la biodiversité et tarissement des sources d’énergie fossile. De surcroît, les changements climatiques risquent fort d’avoir également des effets négatifs sur la production agricole mondiale. On peut donc en conclure qu’il sera à l’avenir beaucoup plus difficile d’assurer la sécurité alimentaire.

Controverse autour des agrocarburants

La pression croissante sur des ressources limitées est encore accentuée par l’utilisation de certaines plantes, comme la canne à sucre, le blé ou le soja, pour la fabrication d’agrocarburants. De nombreuses études ont démontré que les méthodes actuelles de production ne fournissent qu’un gain énergétique minime. Dans le cas de l’éthanol tiré du maïs ou du colza, le bilan est même négatif. Pourtant, on n’en continue pas moins d’investir des milliards dans le développement d’agents énergétiques qui poussent dans les champs et entrent ainsi en concurrence directe avec la production vivrière.
Les avis divergent lorsqu’il s’agit de quantifier précisément l’impact de la production de biocarburants sur le renchérissement des céréales au niveau mondial. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la demande de produits agricoles destinés à un usage énergétique risque de compromettre gravement la sécurité alimentaire si aucune réglementation n’est prévue à l’échelle mondiale.
Cette remarque vaut aussi pour les agrocarburants dits de la seconde génération, auxquels les multinationales de l’énergie, de l’agroindustrie et de l’automobile consacrent des recherches communes. L’entreprise agricole américaine Archer Daniels Midland a ainsi conclu avec le constructeur automobile Daimler et le groupe chimique Bayer, producteur de semences, un contrat de coopération pour la production de biodiesel à partir du jatropha. Ce type de collaboration vise à contrôler l’ensemble du processus, depuis la semence jusqu’au moteur de voiture, en passant par le carburant. Des entreprises agricoles deviennent ainsi des productrices d’énergie et vice-versa.
Face à la crise alimentaire, des Etats comme l’Allemagne et la Suisse ont toutefois revu leur politique de promotion des agrocarburants. Ils travaillent en outre à l’élaboration de labels permettant de distinguer les «biocarburants durables». L’avenir dira si de telles mesures suffisent à faire passer la sécurité alimentaire mondiale avant l’approvisionnement énergétique du Nord.

Un défi planétaire

Le problème de la faim n’est pas insoluble, puisque la planète peut produire de quoi nourrir tous ses habitants. Diverses études parviennent à cette conclusion. Elles proposent des moyens différents pour éradiquer la faim, mais sont unanimes sur un point: il importe de décider et d’appliquer d’urgence de multiples mesures tant au niveau régional que mondial, en mettant l’accent sur la durabilité et l’utilisation économe de ressources limitées.
La mise en œuvre d’une telle stratégie suscite toutefois des divergences. L’agroindustrie mise avant tout sur la culture industrielle et l’accroissement de la productivité, notamment par le recours au génie génétique. En revanche, le Rapport sur l’agriculture mondiale conclut que les petits exploitants sont les meilleurs garants d’une sécurité alimentaire durable.
Cette dernière analyse confirme la politique menée jusqu’ici par la DDC. Toutefois, cela peut sembler quelque peu cynique de compter sur les petits paysans pour sauver la planète, alors qu’ils subissent de plein fouet la concurrence internationale et qu’eux-mêmes ne mangent pas à leur faim. «Il importe tout d’abord que ces petits producteurs puissent mieux se nourrir», souligne Willi Graf, spécialiste de l’agriculture à la DDC. «Pour y parvenir, ils ont besoin de notre soutien, sous la forme d’une aide à la recherche et de conseils, ainsi que d’un accès facilité au marché.»
Passer de l’autosubsistance à la sécurité alimentaire mondiale représente cependant un pas énorme, que ni les petits paysans ni même l’ensemble du secteur agricole ne sont en mesure de franchir seuls. «C’est tout notre mode de vie qui est en cause», affirme Willi Graf. «Nous avons beaucoup de choses à faire en Suisse, au niveau politique et en tant que consommateurs, si nous voulons apporter une contribution à la sécurité alimentaire mondiale.»     •

Source: Un seul monde, le magazine de la DDC sur le développement et la coopération, no 1/2009.

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Jeudi 19 Mars 2009


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