Géopolitique et stratégie

De la géopolitique monétaire : L’euro émule du dollar et quelques enseignements pour les pays arabes


Première Partie


Mohammed Réda Mezoui
Samedi 4 Septembre 2010

De la géopolitique monétaire : L’euro émule du dollar et quelques enseignements pour les pays arabes
Le paradoxe est que le développement de croissance américain s’est fait
par l’inflation, laquelle a été supportée par le reste du monde; ce qui
l’est moins aujourd’hui, comme le montre l’avènement de l’euro, ou les
résistances du yen japonais exigeant des contreparties politiques, du yuan
chinois en s’arrimant au dollar pour préserver sa croissance, du won
sud-coréen par crainte de son belliqueux voisin. Un paradigme qui a révélé
l’importance et la vraie nature de la monnaie qui s’avère être un
véritable acteur de la stratégie hégémonique américaine complémentaire de
la puissance militaire, technologique ou économique.

«La paix est la continuation de la guerre par d’autres moyens» - Clauswitz


L’avènement de l’euro comme moyen d’échange uniformisé dans des Etats
de l’Union européenne, avec la propension naturelle à l’extension de sa
zone d’utilisation, laisse transparaître au grand jour des caractéristiques
plutôt surprenantes quant à la nature de la monnaie mais aussi quant à sa
fonction.  
A la question classique à propos de la monnaie: «Est-elle l’huile qui fait
tourner le moteur ou son carburant ?» (Henri Guitton) (1), les observateurs
initiés sont aujourd’hui enclins à répondre: «Elle est les deux à la
fois, en plus d’être une puissante pompe aspirante de richesse». Comme cela
semble être le cas du dollar, mais aussi d’un nouvel émule, l’euro.
Alors que déjà au XIXème siècle, John Stuart Mills, un des chefs de file
du courant classique de la Pensée économique (2), considérait lui-même que
la «multiplicité des monnaies» dans le monde comme un «barbarisme» quelque
peu tribal.
Aux lieu et place d’une monnaie universelle annoncée par la mondialisation,
c’est le constat d’un affrontement de plus en plus intense entre elles pour
l’extension de leurs zones d’influence respectives de plus en plus large,
créant ainsi un véritable «choc des monnaies». Cela provoque d’intenses
turbulences non seulement dans l’ordre monétaire international, mais aussi
dans celui de la géopolitique. De ce point de vue, il y aurait une géo-monnaie
qui refléterait des rapports de force dans la maîtrise des échanges des biens
et des services dans le monde.

DE LA GEO-MONNAIE  
Les géographies politiques, économiques, financières ou même monétaires
s’intéressent toutes à l’espace, mais il s’agit, bien sûr, d’un
espace affranchi des pesanteurs territoriales et physiques; et somme toute, leur
but ultime commun est en fait d’acquérir toujours plus de puissance ou
d’influence. Ce qui est plus qu’une évidence dans le domaine de la
technologie ou du commerce, d’autant que la conflictualité est aujourd’hui
essentiellement économique et non plus militaire. La géographie des pouvoirs
se transforme et évolue.
La géographie des influences monétaires avait amené à faire une typologie
de ce qui a été appelé les zones monétaires internationales, notamment la
zone du sterling, du franc, du dollar, etc., avec son corollaire: la distinction
chère au professeur Guitton entre zones de domination, d’association ou de
coopération. Lorsqu’une monnaie devient «le pôle d’une zone monétaire
homogène, on pourrait dire que le pays qui dispose de cette monnaie tend à une
certaine domination par sa monnaie» (3).
Cela était le cas de la zone sterling, où l’on retrouvait toutes les
parties de l’empire britannique du Commonwealth, l’ensemble des anciennes
colonies anglaises, etc. Cela l’était encore de la zone franc, où la sphère
d’influence politique de la France correspondait à celui de la sphère
d’influence monétaire du franc. Déjà, il avait été relevé
l’instauration d’un régime de satellisation des autres monnaies dites
secondaires autour des monnaies principales, et qui correspondait pratiquement
à l’état des rapports de force politiques du moment.
Dans ce cadre, la «géo-monnaie» a aussi une dimension politique (4)
puisqu’elle affirme en même temps la souveraineté d’une communauté
politique ainsi que son identité.
Un constat est cependant à faire: car, dans la construction des systèmes
politiques, la monnaie est généralement abordée soit dans son acceptation la
plus réduite, soit dans un langage impénétrable réservé aux initiés,
lesquels considèrent, comme l’économiste Kichiro C. Kogiku (5), que
«l’utilisation des mathématiques permet souvent de conjuguer
l’efficacité, la rigueur et la rapidité». Il y a là donc deux visions
extrêmes sur la monnaie: la première, simplificatrice: c’est «un simple
moyen». Les économistes néo-classiques, notamment Léon Walras,
n’avaient-ils pas commencé à présenter la monnaie comme un simple
«numéraire» ? (6). La seconde réservée aux «seuls scientifiques
spécialistes maîtrisant les mathématiques». Dans les deux cas, ce sont des
approches qui limitent la saisie du réel ou qui n’en saisissent qu’une
partie. Il s’avère donc indispensable d’approfondir l’analyse pour tenter
d’en saisir une connaissance plus réelle.  
C’est d’abord avec une approche anthropologique que la monnaie se révèle
être un tiers à part entière dans les relations d’échanges supposées a
priori comme bilatérales.  
Ce que l’anthropologue Marcel Mauss (7) a bien mis en évidence dans son
«Essai sur le don» avec une démarche qui restitue à la monnaie la dimension
politique et sociale que l’économie politique a tendu à exclure ou à
mystifier.
Il est clair qu’en tant que tiers dans les rapports bilatéraux
d’échanges, la monnaie apparaît comme un instrument à même de pouvoir
fausser les équilibres économiques, qu’ils soient commerciaux, financiers ou
même politiques.
Aujourd’hui, le constat est que l’Amérique avec le dollar, l’Europe
avec l’euro consolident ce facteur additionnel dans leurs relations
d’échanges bilatéraux en initiant un processus d’élargissement de leurs
zones d’influence. L’euro s’affirme donc dans les faits comme un émule du
dollar.
Pourtant, le processus de la mondialisation avait laissé croire à
l’arrivée imminente d’une monnaie universelle qui généraliserait la loi
du prix unique pour chacun des produits à l’échelle mondiale.
C’est-à-dire supposer qu’une unité monétaire devrait pouvoir faire
acquérir le même panier de biens et de services dans le village planétaire ou
qui aurait le même pouvoir d’achat n’importe où. Une vision qui relève
encore de l’utopie aujourd’hui, tant elle ne correspond pas à la réalité.

Il semble bien que les recommandations d’Edgar Faure à son époque, en tant
que président de l’Assemblée nationale française, restent extrêmement
valables et prémonitoires quand il affirmait que «la défense de la monnaie
est la même que celle de la défense de la liberté» (8).
La monnaie américaine s’avère être pour les spécialistes plus qu’un
symbole de la puissance économique de ce pays. «Elle est une arme commerciale
de l’entreprise Amérique» (9) pour le patron des patrons français, Ernest
Antoine de Seillière. Lequel dénonce l’existence d’un «conflit
économique» entre l’Europe et les Etats-Unis, notamment du fait d’une
concurrence monétaire sauvage et irresponsable pratiquée par les gouvernements
de Washington, avec une politique de baisse du dollar face à l’euro ainsi
qu’au yen japonais. Une attitude qui sous-estime gravement la volatilité des
capitaux privés et des fonds spéculatifs ainsi que leur importance. Lesquels
peuvent, à tout moment, sur une banale rumeur, se déplacer massivement et
déstabiliser le système monétaire mondial actuel. Une simple perte de
confiance soudaine dans la devise américaine peut donc provoquer une récession
apocalyptique dans l’économie du monde.
Le Japon, avec le yen, troisième puissance économique mondiale, est le plus
grand créancier des Etats-Unis: 834 milliards en titres et bons du Trésor US
(10). Il est l’objet d’attentions particulières des stratèges de la
politique américaine, qui ne semblent pas s’opposer au réarmement du Japon,
ou bien qu’il brigue un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU,
avec la réforme attendue de cette institution (11). Le tout en maintenant ce
dernier dans une dépendance forte vis-à-vis d’eux dans l’approvisionnement
en pétrole. Le talon d’Achille du Japon, c’est qu’il ne dispose pas
d’énergie et de ressources pétrolières. C’est un véritable imbroglio
tactique digne des grands maîtres du jeu d’échecs, et cela notamment dans le
but de contrarier toute velléité de ce pays de suivre l’exemple européen
pour la constitution d’une zone monétaire asiatique.
L’Amérique latine, quant à elle, souffre de la force du champ de gravité
dollar. Elle court le risque récurrent d’une dollarisation imminente,
c’est-à-dire l’adoption de la monnaie américaine dans ses échanges
internes, et cela du fait de la faiblesse des économies des Etats de la
région. Leur grande proximité avec les Etats-Unis leur fait subir les
conséquences de la trop forte attraction avec l’Amérique.
L’ensemble géopolitique arabe, lui aussi, est visé par un projet de
remodelage dans un «Grand Moyen-Orient» (GMO) par les Américains. Ces
derniers sont, semble-t-il, encouragées par les exemples «de l’Allemagne et
du Japon après 1945», et cela afin de rendre de la même manière ces Etats
plus perméables aux influences extérieures (12), mais où aussi il est
cependant annoncé un caractère durable à leurs présences.
La communauté arabe peut-elle encore tirer des enseignements de la mise en
oeuvre de l’euro par les Européens pour organiser une «zone Arabland» plus
ou moins protégée des diktats du dollar et de son émule l’euro ? Le dernier
sommet de la Ligue arabe à Alger (mars 2005) avait pourtant souligné
l’intérêt pour une zone de libre-échange arabe. D’autant que le processus
irréversible des bouleversements provoqués par la mondialisation presse.
Après un aperçu succinct sur la monnaie, il sera tenté un constat sur le
désordre monétaire actuel. Une situation qui pourrait initier le «choc des
monnaies». Laquelle pourrait éventuellement être accoucheuse d’une monnaie
universelle dans une vision optimiste.  

APERÇU SOMMAIRE SUR LA MONNAIE  
La difficulté de définir la monnaie a été longuement mise en relief par le
professeur Henri Guitton (13) dans son cours magistral sur ce sujet. Cependant,
il est possible de préconiser une démarche analytique quelque peu
simplificatrice mais suffisamment révélatrice en passant par l’étude des
fonctions de la monnaie.
Traditionnellement, on fait remonter à Aristote (14) l’énumération de
trois fonctions de la monnaie.
- D’abord, elle est intermédiaire des échanges. En effet, sans aller
jusqu’à rappeler les inconvénients du troc, la monnaie constitue un pouvoir
d’achat général et immédiat. Elle est un instrument de paiement type.  
- Ensuite, elle est une unité de valeur. Elle permet d’exprimer les valeurs
des différents biens aux services produits en une mesure commune. Elle est donc
un étalon de mesure, même si ce dernier a pour principale caractéristique
d’être variable, puisque la valeur d’une monnaie dépend du niveau des
prix.
- Enfin, elle est un instrument de réserve de valeur. Celle-ci peut être
utilisée dans l’immédiat ou en différé pour acquérir des biens; la
monnaie est un pouvoir d’achat, mais aussi un pouvoir de choix, et, selon
l’expression de Keynes, «elle est un lien entre le présent et l’avenir».
(15)
Cependant, elle n’est pas la richesse, comme l’ont cru les Bullonniste
(16) en Espagne au XVème siècle, avec la masse d’or accumulée et importée
d’Amérique latine par les conquistadors et cela bien quelle ait inspiré
l’idée de «l’étalon or». Ce qui devrait être bien compris par les
responsables financiers algériens. Les réserves de changes actuelles ne sont
pas richesses mais moyens de développement.  
La vision traditionnelle de la monnaie, même abordée de façon succincte,
permet la prise de conscience qu’elle confère à son détenteur une réelle
importance, avec une capacité à acquérir des biens et des services, laquelle
est concrétisée, entre autres, par sa fonction de liquidité-fluidité et
circulation généralisée à l’ensemble des agents économiques, ce qui est
aujourd’hui démultiplié par la vitesse et les progrès de l’informatique.
La réalité est qu’aujourd’hui, «un pays dont les structures
financières sont évoluées gère la fortune nationale dans des conditions de
rentabilité et de sécurité optimales, tout en faisant la part des
investissements collectifs» (17), constate l’économiste Michèle de
Mourgues.
«Joue-t-elle le rôle d’une huile dans les rouages ou bien est-elle le
carburant qui fait marcher le moteur ?». Une question chère au professeur
Henri Guitton (18). Ce qu’il faut retenir, c’est que dans tous les cas, la
monnaie INTER-AGIT d’une manière ou une autre sur l’équilibre global de
l’économie, révélant de ce fait son caractère politique en dernière
instance. L’Etat fera de la monnaie un attribut de son pouvoir régalien en
s’attribuant «le droit de battre la monnaie, de frapper la monnaie... au
signe ou à la figure de celui qui incarne l’Etat» (19). Elle est donc
«politique» en dernier ressort.
Aujourd’hui, avec le processus de la mondialisation de ce mouvement qui
recouvre notamment les trois étapes suivantes: «l’internalisation liée au
développement des flux d’exploitation, la transnationalité à celui des flux
d’investissement et des implantations à l’étranger, et la globalisation
qui correspond à la mise en place de réseaux mondiaux de production et
d’information» (20), ce mouvement global implique «le désistement des Etats
de leurs fonctions souveraines» (21). Notamment celui de battre la monnaie,
lequel deviendra la prérogative des Banques centrales principalement. Les Etats
sont toujours tentés d’émettre de la monnaie et donc de provoquer
l’inflation pour la résolution de problèmes politiques ou sociaux de
conjoncture. Les Etats doivent désormais compter les nouveaux maîtres du
monde, pour reprendre l’expression du rapport sur le commerce et
développement de l’ONU (22).
A Suivre

Notes
1) Henri Guitton. La Monnaie. Dalloz. Paris 1968. PP. 9 A 11.
2) Henri Bouguignat. Dans Le Courant De La Pensée Economique Classique. On Y
Retrouve Les Chefs De File Adam Smith (1723-1790), Jean-Baptiste Say
(1762-1832), David Ricardo (1772-1823) Et John Stuart Mill (1806-1873), Lequel
Est Issu Des Néo-Classiques, Dont Milton Fiedman Et John Haynard Kenyes
(1883-1946 (1). Op Cit. P. 8
3) Henri Guitton. Op Cit. PP. 9 A 11
4) Pierre Veltz. Approche Géographique. Le Poids De L’espace. Entretien. In
L’économie Repensée. Editions Humaines. Paris 2000. P. 81
5) K.C. Kogiku. Introduction Aux Modèles Macro-Economiques. Siriy 1971. In
L’Economie Repensée. Op Cit. P. 71
6) La Production Et La Monnaie. In Cahiers De La Revue D’économie. (La 342
CNRS) Sous La Direction De Bernard Schmit. P. 10.
7) Jean-Michel Servet (Directeur Du Centre Walras). Approche Anthropologique.
Par-Delà L’échange Marchand. Lyon II. In L’Economie Repensée. Op. Cit. P.
84
8) Le Monde Des 10/11.03.1952
9) Philippe Boulet-Gercourt Et Anne-Marie Rocco. Stratégie: «Quand
l’Amérique Dégaine L’arme Du Dollar». In Revue Challengers N° 220 Du
13.03.04. P. 68
10) Eric Leser. In Le Monde Du 17.03.05
11) Réforme De L’organisation Des Nations Unies. «Kofi Annan Sort Son
Plan». In El Watan Du 23.03.05
12) Rémy Leveau. Continuité De L’influence Américaine Et Elargissement
Des Crises. In Doc. Française, N° 5196 - 97/04.
13) Henri Guitton. Op. Cit. PP. 9 A 11.
14) Claude Alquier. Aristote. «Ethique A Nicomaque». Livre V. Ed. Garnier.
Flammarion. PP. 133-135. In Dictionnaire Encyclopédique Economique Et Social.
Ed. Economica. Paris 1984. PP. 331.
15) Keynes. In «Essai In Persuasion». Op Cit. P. 15. In Dictionnaire
Encyclopédique Economique Et Social. Op. Cit. P. 332.
16) Bernard Et Colli. Dictionnaire Economique Et Financier. Ed. Le Seuil.
Paris 1975. P. 282. Système Monétaire Dans Lequel La Monnaie Papier Est Gagée
Par Une Encaisse Métallique (Or Généralement) Et Où L’économiste Ricardo,
Précurseur De La «Concurrency School», Préconisait Une Régulation Du Papier
Monnaie Sur L’encaisse Métallique.  
17) Michèle De Mourgues. In Economie Monétaire, Institutions Et Mécanismes.
Dalloz. Paris. 1984. P. 122.
18) Henri Guitton. La Monnaie. Op Cit. P. 9
19) Henri Guitton. La Monnaie. Op Cit. P. 37
20) Alain Mouson. Edition Ellipses. Paris 2004. P. 117. Les Etats Face A La
Mondialisation. La Mondialisation, Genèse, Acteurs Et Enjeux.  
21) Mondialisation Et Gouvernance Mondiale. In Problèmes Economiques. 7 Avril
1999. N° 2612. P. 49
22) In Rapport De La Conférence Des Nations Unies Sur Le Commerce Et Le
Développement. CNUCED 1998

A Suivre

Deuxième Partie

Une nouvelle configuration du pouvoir apparaît donc avec l’émergence de
nouveaux acteurs que sont les firmes multinationales, notamment celles de plus
en plus nombreuses qui disposent d’un chiffre d’affaires qui en impose aux
gouvernements, car souvent supérieur à leur PIB. Et il en est de même avec le
rôle croissant du marché où se réalisent des transactions gigantesques avec
la démultiplication des échanges internationaux. «Sur les grandes places
mondiales s’échangent chaque jour plus de deux mille milliards de dollars»
(1). Une valeur peut être vendue des dizaines de fois au cours d’une même
journée et faire autant de fois qu’il est nécessaire le tour du monde au
gré de ses propriétaires successifs.
L’importance du marché est même soulignée par Amartya Sen (2), Prix Nobel
d’économie 1998, pour lequel «les marchés donnent aux gens la liberté
d’échanger des biens... Cette liberté est la justification des marchés»,
même si ces derniers suscitent à raison de fortes craintes. Pour l’heure, le
constat est que les monnaies deviennent elles-mêmes des produis spéculatifs
dont le prix varie au même titre que n’importe quelle marchandise. Les
monnaies se vendent et s’achètent dans un marché dit «de change».
L’abolition des contraintes de l’espace et du temps rend extrêmement
fluides les transactions monétaires et financières et les opportunités
d’investir ou d’emprunter sont ainsi démultipliées.  
L’effet pervers constaté par les spécialistes est celui du recours à
l’endettement par les Etats pour financer l’économie par le biais du
déficit, entre autres, celui du budget et celui du commerce extérieur, comme
cela est le cas notamment des Etats-Unis à partir des années Reagan.
L’orthodoxie budgétaire, c’est-à-dire l’équilibre entre les recettes et
les dépenses, n’existe aujourd’hui que dans l’esprit des universitaires.
Car aucun pays au monde ne la respecte. Question: peut-on s’endetter dans sa
propre monnaie, comme c’est le cas des Américains ? La logique serait de
répondre par la négative; pour la réalité, cela semble autre chose.  
Les conséquences, c’est qu’aujourd’hui les Etats-Unis connaissent des
déficits colossaux: la hausse des prix pétroliers et la décision d’envahir
l’Irak ont largement contribué à pousser les finances dans le précipice.
L’importance du solde négatif engendre la perte de confiance. Une attitude
égoïste ou machiavélique de la part des responsables américains qui n’est
pas sans conséquences sur la dépréciation du dollar. Les fluctuations peuvent
entraîner des perturbations graves du fait de la position dominante de cette
monnaie, qui risque de déstabiliser le système monétaire mondial  
Un monde où les Américains se comportent non seulement en dominateurs, mais,
aussi, en mauvais joueurs (cas IGEMETAL) en ne respectant pas les règles à
leurs désavantages ou en apprentis-sorciers (prise inconsidérée de risque)
notamment en faisant fi des recommandations des économistes spécialistes de la
monnaie (Milton Friedman), mettant le monde en danger en risquant de provoquer
un crash monétaire du fait de leur attitude trop complaisante avec
l’inflation, dont les conséquences peuvent être apocalyptiques. C’est une
dangereuse politique dite du «risque calculé». La doctrine monétariste
démontre bien que la quantité de monnaie en circulation a un effet direct sur
les prix: trop de monnaie conduit à l’inflation. Cette dernière consiste en
une baisse persistance de la valeur de la monnaie, c’est-à-dire une hausse
persistante des prix.  

1. DU DESORDRE MONETAIRE  
Depuis la conférence de Bretton Wood en 1944, la tentative d’instauration
d’un «ordre monétaire mondial» avec le dollar américain comme monnaie de
référence «as gold as gold» jusqu’en 1968, en parité avec l’or (35
dollars l’once d’or), a largement échoué. Déjà, c’était un choc
contre la livre sterling anglaise. L’ouverture du marché libre de l’or, en
1954 à Londres, déstabilisait les rapports or/dollar, les Anglais mettaient à
mal les Américains et révélant qu’il y avait cinq fois plus de billets
verts en circulation que de réserve en or pour garantir cette monnaie. C’est
«un choc contre le dollar».
Les chocs monétaires du dollar avec les autres monnaies se sont succédé et
sont aujourd’hui d’intensité de plus en plus fortes. Trop de dollars sont
en circulation dans le monde. Le désordre monétaire s’est installé et
certains spécialistes prédisent «une guerre monétaire» des plus
désastreuse pour l’humanité à cause du dollar et de la volonté
hégémonique des Américains sur le monde. La guerre contre le terrorisme
transnational avec le budget colossal attribué au Pentagone ne peut tout
justifier.
Déjà, le général De Gaulle, dans sa fameuse conférence de presse du 5
février 1965, avait fustigé le «privilège exorbitant», attaché à la
monnaie nationale d’un pays qui, comme les Etats-Unis, bien que déficitaire
au niveau des paiements extérieurs, prétend régenter l’ordre monétaire
mondial, et s’était engagé à une politique monétaire privilégiant l’or
en convertissant les avoirs en dollars de la France.  
La monnaie ou la «soft power» - ce que le politologue et ancien secrétaire
adjoint à la Défense sous Clinton, Joseph Nye, appelle le pouvoir
d’influence (The changing nature of american power P- Basic books, 1990) - est
aussi une créance générale sur la production de biens et de services,
l’école monétariste ayant mis en évidence l’impact positif ou négatif de
la masse monétaire dans l’économie.
La politique du «Benign Neglect» ou l’indifférence bienveillante,
c’est-à-dire absence de rigueur dans l’émission de monnaie par les
autorités américaines, a amené le dysfonctionnement dans la masse monétaire
notamment par la trop grande quantité de dollars détenue par les Européens
(le cas des eurodollars en 1960), par celle en possession des pays producteurs
de pétrole en 1973 puis en 1979 (chocs pétroliers et pétrodollars) ou par les
trafiquants de drogue en mal de blanchiment, les macros dollars, 1980, ou encore
de la bulle spéculative et le crash boursier qui s’ensuivit en 1995, etc. Ces
pressions récurrentes ont permis la continuité et la nécessité de la mise en
oeuvre de la monnaie unique par les Européens.  
Face aux soubresauts continus du dollar, aux ponctions de leur richesse de
plus en plus lourde, et au laxisme américain dans ce domaine, la création
d’une monnaie européenne, en l’occurrence l’euro, devenait une nécessite
vitale. La protection contre les fluctuations néfastes du billet vert sur leurs
économies incitait une union qui n’était que «la riposte du faible au
fort». D’autant que le contexte international était marqué de fortes
turbulences et par de coûteuses politiques extérieures menées par les
Américains avec notamment la guerre du Vietnam, la guerre froide, la course aux
armements, etc.

2. LES DERAPAGES BUDGETAIRES  
Aujourd’hui, avec le 11 septembre 2001 et l’avènement du terrorisme
transnational, la situation apparaît encore plus trouble et les dérapages
budgétaires de plus en plus importants, notamment par les sommes allouées au
Pentagone. La nécessité faisant loi.
Les observateurs notent le constat du colossal déficit commercial américain
qui est de l’ordre de 617,73 milliards de dollars en 2004 et en même temps
d’une hégémonie du billet vert sur les transactions mondiales.
Certains observateurs le qualifient même de «prélèvement impérial» (3)
des Etats-Unis sur le monde, en tout cas de moins en moins «soft» pour
d’autres, «la réalité est que le reste du monde continue à payer notre
déjeuner en finançant notre déficit et que cela ne peut pas durer
indéfiniment» (Oscar Gonzales, économiste de John Hancock financial service)
(4). Pour les spécialistes, ce rapport de force ne peut durer et c’est
pratiquement le prélude à une guerre monétaire mondiale.
Un autre paradoxe est que l’énorme déficit de la balance des paiements
américains est compensé par la capacité de l’économie américaine à
attirer une grosse partie de l’épargne mondiale. Ce que constate bien Eric
Leser dans son article intitulé «Les investisseurs étrangers continuent de
financer l’économie américaine» (5) (6), tout en se demandant quand même
«Combien de temps l’économie américaine pourra-t-elle vivre à crédit ?».
Ce qui a aussi permis de payer le très dispendieux programme de la Guerre des
étoiles (IDS) et les diverses et coûteuses interventions militaires.
L’économie américaine avec le dollar agit comme une pompe aspirante de
richesses et entraîne la croissance mondiale, selon l’économiste de la
Banque mondiale Kemeth Rogoff, il faudrait se montrer reconnaissant à
l’égard du déficit américain même si le propos est provocateur (7).  
L’ancien ministre des Finances français, Hervé Gaymard, n’avait-il pas
déclaré récemment que «L’Europe a payé jusqu’à aujourd’hui une part
très importante au réajustement monétaire». Son homologue allemand Hans
Eichel ne demandait-il pas aux Etats-Unis de réduire leurs déficits. «Chacun
doit jouer son rôle», affirmait-il.(8)
Pour les spécialistes, la guerre monétaire «Hard» a déjà commencé et le
dollar est Utilisé comme arme par les Américains en jouant les apprentis
sorciers avec les dangers plus que réels d’une inflation mondiale, comme le
montrent les différentes déclarations en ce sens de responsables financiers
européens. Le constat d’un déficit commercial américain qui apparaît de
plus en plus comme structurel, ce qui «illustre bien les inquiétudes de Jean
Trichet de la Banque centrale européenne ou J. C. Jinker, président de
l’Eurogroupe».(9).
En dépit des déclarations rassurantes lors du sommet du G7 les 5-6 février
2005 à Londres où le sous-secrétaire d’Etat John Taylors avait déclaré
que «les Etats-Unis restaient sur les rails pour réduire de moitié leur
déficit d’ici à 2009» (10). Mais, à cela, il faut ajouter l’instabilité
des prix du pétrole et les coûts des prochaines interventions militaires
déjà programmées ou en projet dans le monde (remodélisation oblige) qui
rendront attrayant l’euro tout en augmentant sur lui la pression et il y a
encore les réformes de la sécurité sociale américaine, etc. La crédibilité
américaine reste donc très faible alors que les prévisions de croissance
économique de l’Union européenne sont toujours revues à la baisse, et
approchent les seuils de l’intolérable. Les politiques européens semblent
paralysés par peur de faire jouer les taux d’intérêt de la Banque
européenne et déclencher une guerre totale avec le dollar.  

1. L’ARME DU DOLLAR  
«Money is power», ce qu’aimait à répéter l’économiste Sir Roy Harrod
ou encore le stratège Clauswitz «que la paix est la continuation de la guerre
par d’autres moyens», la conflictualité étant aujourd’hui devenue
essentiellement économique et non plus militaire ou territoriale après la
«guerre froide» c’est une «guerre douce» qui se déploie. Mais il faut pas
se leurrer, la guerre pour les parts de marchés est impitoyable de ce point de
vue, l’affrontement est plutôt «Hard». Le nombre impressionnant de
faillites, de regroupements et d’Opérations de prise d’actions (OPA) est
significatif.
C’est en actionnant une politique de dollar fort, ou, a contrario, une
politique de dollar faible que les autorités américaines s’évertuent de
protéger leur économie et bien sûr, la compétitivité de leurs entreprises
dans le monde.
C’est une véritable manipulation politique machiavélique,
traditionnellement en période de raidissement de l’économie américaine. Il
est favorisé un dollar faible pour encourager les exportations, les créations
d’emplois et décourager les délocalisations. A l’inverse, en période plus
faste, elle donne sa bénédiction à un dollar fort, qui permet aux
consommateurs américains d’améliorer leur pouvoir d’achat en se procurant
des produits d’importation à meilleurs prix. «La faiblesse du dollar procure
une protection naturelle pour les entreprises qui détiennent de la dette en
dollars ou de la dette en euros échangés contre du dollar» (11). Elle amortit
également le coût des matières premières énergétiques qui sont libellées
en monnaie américaine.
Le dernier cycle de baisse de la devise américaine de 2001 à 2004, le dollar
a été déprécié de l’ordre de 40 % (12). En rendant l’euro fort, le
dollar exerce de fortes tensions sur les coûts de production, les salaires et
l’emploi dans l’euroland, créant ainsi une situation de marasme, notamment
par peur de ripostes avec les taux d’intérêts, et risquer un effondrement du
dollar.
On peut se demander: que penser pour l’Algérie dont les recettes
pétrolières et gazières sont de l’ordre de 97 % en dollars ainsi que la
majorité de ses réserves de change et dont les opérations commerciales se
font à 70 % avec l’Union européenne, c’est-à-dire dans l’euroland?  
Il faut savoir que la conversion en euros des trente milliards de dollars de
recettes (arrêtée à l’année 2004) d’exportation, ferait perdre au pays
l’équivalent de deux milliards de dollars de pouvoir d’achat du seul fait
de la dépréciation du billet vert par rapport à la monnaie européenne (13).
Et c’est le même effet quand on sait que «la dette algérienne est
constituée pour 40 % en euros et 39 % en dollars», selon les récentes
déclarations de Mohamed Laksaci, gouverneur de la Banque centrale
d’Algérie.(14)
Que penser encore des marchandises pétrolières du Golfe quand leur
production est libellée totalement en dollars, quand on sait qu’un pouvoir
d’achat de 55 dollars d’aujourd’hui représente moins que les 38 dollars
de 1980 et où le prix du pétrole avait atteint l’équivalent de 75 dollars ?
Il y a encore les droits de «seigneuriage», privilège de ceux qui émettent
la monnaie et qui échappent totalement aux pays utilisateurs de monnaies
fortes.
La manipulation politique des autorités américaines opère sur au moins
quatre leviers principaux peut-être même cinq «pour gagner la guerre
monétaire» et continuer impunément à prélever leur dîme sur les richesses
du monde, car un des caractères immuables de la monnaie, rappelons-le, c’est
d’être une créance sur un bien ou un service, bref, un pactole.

2. LES CINQ LEVIERS PRINCIPAUX DE MANIPULATION  
«La lucidité est la première des libertés», souligne Weronlka Zarachowicz
(15). C’est une relecture du fonctionnement du système financier qui
permettrait de donner une certaine lumière sur les mécanismes et leviers du
système monétaire. Car déjà, il faut relever qu’«un pays, dont les
structures financières permettent une implantation internationale, oriente les
mouvements mondiaux de capitaux et en tire profit».(16)
Le premier levier consiste à veiller que le dollar reste le principal outil
de règlement dans les transactions commerciales mondiales.
Et, selon la Banque des règlements internationaux, la BRI, de l’année 1989
à 2004 (17):
- Le dollar entre dans 88,7 % des transactions.
- L’euro entre dans 37,2 % des transactions.
- Le yen entre dans 20,3 % des transactions.
(Chaque échange impliquant deux monnaies, le total fait 200 %).
Dans les transactions entre l’euro et le dollar, la monnaie américaine
entre dans 61 % des échanges et l’euro seulement dans 8 %. D’où
l’acharnement à multiplier les zones de libre-échange avec le maximum
d’Etats de la planète où le dollar serait roi.
Deuxième levier: Empêcher la création d’autres zones monétaires
(asiatiques) et développer la dollarisation (Amérique latine). L’Amérique
pousse les banques centrales (surtout d’Asie) «à gonfler sans cesse leurs
réserves de dollars et tentent ainsi d’éviter un recul trop brutal de la
devise américaine pour préserver leur croissance et leurs exportations vers
les Etats-Unis».(18)
La création du G20 en 1999 à Washington est significative de la volonté de
gagner la guerre monétaire. Le groupe des 20 était initialement destiné à
devenir un grand directoire de l’économie mondiale. Ce groupe rassemble le G7
(Etats-Unis, Canada, Japon, Allemagne, France, Italie, et Royaume-Uni), élargi
à la Russie, l’Union européenne, l’Australie et dix pays émergents
(Afrique du Sud, Arabie Saoudite, Argentine, Brésil, Chine, Corée du Sud,
Inde, Indonésie, Mexique, Turquie).
A Suivre

1- L’Economie repensée. Op. cit. P. 252
2- In Problèmes économiques, n° 2868 du 04.02.05. P. 23
3- Emmanuel Todd. «Après l’empire, essai sur la décomposition du système
américain». Paris Gallimard. 2002.
4- Le Monde des 13/14.02.05.
5- In Eric Leser. Le Monde du 17.03.05.
6- In Eric Leser. Op. Cit. Le Monde du 25.03.05.
7- Kenneth Rogoff. Prof. université Harvard et ancien chef éco. FMI. In Le
Monde du 01.03.05.
8- In Le Monde du 08.11.04.
9- Cécile Prudhomme. Le Monde In 13/14.02.05.
10- Le Monde du 23.02.05.
11- Source Banque Bloomerg. In Challence n° 230. Mars 2004.
12- In ministre algérien de la PME/PMI. In La Tribune du 08.12.03.
13- Nordine Grine. Journaliste économique El Watan 21.10.04.
14- In Quotidien d’Oran du 14.03.05.
15- In Global Village. Ed. Les Arènes 2001. P.9.  
16- Michelle de Mourgues. Op Cit. P. 122.
17) In Le Monde 24.02.05.
18) Eric Leser. Le Monde du 25.03.05.


Troisième Partie et fin

En fait, il semble que l’administration américaine avait estimé important
de faire entrer les pays asiatiques dans une structure de concertation
internationale pour couper court à leurs velléités de constituer un «fonds
international asiatique». D’autant que Tokyo et Pékin possèdent
d’immenses réserves en dollars (en bons de Trésor devenant ainsi son
principal créancier), ce qui finance de fait le lourd déficit américain.
Entre autres, elle n’hésite aucunement à jouer en même temps la
complémentarité avec la Chine, «le plus grand atelier du monde» avec «le
plus grand consommateur de la planète» d’un côté, et encore jouer avec la
rivalité ancestrale entre le Japon et la Chine de l’autre côté. En fait,
seule la Chine semble tirer avantage de la situation avec une politique
«d’arrimage du yuan au dollar, ce qui garantit sa compétitivité».
Peut-être faut-il se rappeler que déjà à l’époque de la dynastie des Ming
(1368-1644), il y avait été constaté une culture avancée des Chinois dans
l’art de la stratégie.
D’ailleurs, en liant le Yuan en 1994, la Chine profite de la politique du
dollar faible, au grand dam des Européens et des Américains eux-mêmes qui
considèrent que la monnaie chinoise est sous-évaluée.
C’est donc un véritable «dumping monétaire» qui est actuellement
pratiqué par la Chine, qui a pour résultante d’accentuer la disparité des
niveaux relatifs des prix, des coûts horaires du travail et, par là même, des
coûts salariaux. Le paradoxe dans les relations sino-américaines est que,
comme le remarquent les économistes de la banque Morgan Stanley, Pauliat Singh
Alexandra: «Les deux empires ont déjà conclu une alliance économique et
monétaire de facto» (1).
Alors que dans le même temps, l’US Space Command simule une guerre spatiale
dans le cadre d’un conflit prévu en 2017 contre la Chine dans un exercice
ayant pour nom de code «Shriever 2001» (2) Jouer des conflits potentiels dans
le monde et en tirer profit du fait de sa suprématie militaire semble être
naturel pour les responsables américains (CF. Zbinew Brezinski - Le grand
échiquier, l’Amérique et le reste du monde).
Ces prélèvements «forcés, continus et de plus en plus lourds» ainsi que
le laxisme des responsables américains dans le monde ont révélé
l’importance et la vraie nature de la monnaie qui s’avère être un
véritable acteur à part entière de la stratégie hégémonique américaine,
complémentaire de la puissance militaire technologique ou économique.
- Troisième levier: pousser à la dollarisation, comme l’illustre
l’exemple de l’Argentine (1999), l’Equateur, le Salvador ou le Guatemala
en les incitant à une substitution de facto des monnaies nationales au dollar
américain. Les résultats (négatifs) sont sans commentaire.
- Quatrième levier: les pressions politiques: l’exemple de la Corée du Sud
et du Japon. Comme le démontre aussi le cas du revirement subit d’attitude de
la Banque centrale de Corée du Sud en déclarant d’abord «qu’elle allait
suivre une politique de diversification de ses devises, puis se déjugeant
précipitamment le lendemain». «C’est un quiproquo absolu, nous n’avons
aucun projet de convertir nos réserves en dollars américains en d’autres
devises telles que le yen ou l’euro» (3). Avec la menace de la Corée du
Nord, la protection US a un prix.
Ou encore le cas du Japon qui annonce qu’il va diversifier ses réserves
mais sans quitter le dollar (4). Il détient les plus importantes réserves
(840.56 milliards de dollars en janvier 2005). C’est là aussi sans
commentaire. Le cas échéant, l’administration américaine, sans état
d’âme, ressort, contre tout attente, les panoplies de la protection
douanière (exemple de Bush avec l’acier US Logemetal), ce qui renie tous les
engagements internationaux notamment avec l’OMC.  
Comme jouer sur la faiblesse de l’euro parce que c’est une monnaie sans
protection politique du fait qu’il est notoire que «le projet fédéraliste a
été bâti en catimini, évitant de consulter les peuples», et qu’il faudra
expliquer à ces derniers la nécessité d’aller plus loin dans le
désistement de souveraineté. L’engineering adopté pour construire l’Union
fait que les nations européennes ne sont pas dotées encore d’instrument
politique homogène pour défendre l’euro (5), contrairement au dollar qui ne
connaît pas ce désavantage. En dépit que l’euro, monnaie des douze, sera
demain celle de 25 pays européens en plus de «cinquante (50) autres pays, et
en outre qu’il représente 20% des échanges mondiaux en biens et services et
20% des réserves des banques centrales à travers le monde». Récemment
encore, les douze pays membres de l’Organisation de coopération économique
des pays de la mer Noire (OCEPMN) ont affirmé leur volonté d’être plus
près de l’UE(6). Cependant, selon Guy Quadem, gouverneur de la Banque
nationale de Belgique (7), «La dépréciation du dollar tire inévitablement
vers le bas la croissance européenne, exacerbe les tensions sur l’emploi et
ravive le risque inflationniste en Europe et dans le monde entier si les
Américains ne prennent pas les mesures drastiques pour rééquilibrer leur
commerce extérieur».  
Le risque d’un crash réel monétaire tétanise les Européens en les
paralysant toujours davantage, en ne les laissant pas jouer sur les taux
d’intérêts de peur de déstabiliser encore un peu plus le dollar. Pourtant,
le paradoxe avec la mondialisation croissante, c’est l’hypothèse d’une
monnaie universelle qui s’éloigne du comportement hégémonique des
Etats-unis.
- Cinquième levier: Ce cinquième levier est l’hypothèse de plus en plus
vérifiable du soutien privilégié au dollar par les institutions financières
mondiales, notamment le FMI. Ce dernier «fonctionne aussi comme une superbanque
centrale pouvant accorder des crédits temporaires à chacun de ses membres pour
rééquilibrer leurs balances de paiements» (7), avec l’épilogue des
«Droits de tirages spéciaux» (DTS) qui sont un instrument monétaire servant
à financier les déficits extérieurs. Il rend possible le transfert d’une
partie de ses DTS en contrepartie de devises demandées. Les DTS «permettaient
aux banques centrales de préserver une convertibilité même potentielle afin
d’échapper aux accusations que ne manquerait pas de susciter leur
rattachement avoué à une zone dollar» et donc un désistement de
souveraineté qui peut créer des troubles politiques à l’intérieur d’un
pays, à l’instar de l’exemple de la France par l’adoption de la
Constitution européenne (9). Le FMI apparaît comme une institution qui permet
aux USA d’émettre davantage de billets verts sans contrepartie véritable.
La Banque mondiale est, elle, suspectée de faciliter les prêts sous
conditions particulières aux Etats, etc. Avec le précédant de la désignation
de Mac Namara, un ancien chef des armées pendant la guerre du Vietnam à la
tête de la Banque mondiale, la récente nomination de Paul Wolfowitz, un
va-t-en-guerre confirmé, au département de la Défense comme nouveau chef de
cette dernière, les interrogations sur le rôle réel des institutions
monétaires mondiales ont été fortement relancées comme étant autant de
bastions d’encadrement, de soutiens et d’appuis au dollar.
Et selon les observateurs, «il y aura une politisation à outrance de
l’institution avec Wolfowitz, qui n’hésitera pas classer les pays en pro et
anti-américains pour l’éligibilité aux prêts» (10).  
D’ailleurs, Joseph Stiglitz, Prix Nobel 2001 d’économie et ancien
économiste de la Banque mondiale, est l’auteur de l’ouvrage «La Grande
désillusion» (11) qui a le grand mérite d’ouvrir le débat sur la place et
le rôle des grandes instances internationales de régulation et notamment du
FMI, à travers les crises financières qui ont jalonné la dernière décennie
du XXème siècle. Selon lui, il faut réformer l’ensemble des institutions
financières internationales, où seuls se font entendre les ministres des
Finances au FMI et à la Banque mondiale et ceux du Commerce à l’OMC (12). Il
apparaît clair qu’ils ne peuvent, à eux seuls, évaluer les coûts beaucoup
plus globaux de la paix sociale mondiale.
La faiblesse politique n’est pas un obstacle à la réalisation d’une
union monétaire, comme le démontre l’exemple de l’Union européenne, même
si le dollar peut compter sur le soutien d’un Etat puissant et
d’institutions relais, la FED, le FMI, la BM, rendant le jeu inégal avec les
autres monnaies. Pourtant, et paradoxe encore, le FMI considère que le danger
d’un dérapage des prix en zone euro est faible et juge en conséquence
qu’il est possible de poursuivre la politique monétaire accommodante pour les
Américains. Alors que dans son rapport précédent du 6 avril 2004, il aurait
bien annoncé l’existence d’un surplus de liquidité inquiétant dans le
monde. Le comble, aucune injonction ou recommandation n’est adressée aux
Etats-Unis dans le sens d’une réduction de leur déficit.  
Lequel signale encore que 107.000 milliards de dollars sont brassés par les
marchés financiers, que la plus grande puissance mondiale reste les Etats-Unis
avec 39.000 milliards de dollars, soit 36% du total mondial, devant l’Union
européenne, 36.000 milliards de dollars, le Japon 15.000 milliards de dollars.
Les pays émergents réunis ne comptabilisent que 12.000 milliards de dollars,
dont 6% reviennent au Moyen-Orient.  
Dans cette dernière région, il faut noter que sept pays sont bien avancés
dans les relations économiques et commerciales intégrées. Ce sont l’Arabie
Saoudite, le Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Oman, le Qatar et le
Yémen. La densification du commerce entre ces Etats a été un facteur
important de promotion de la paix (résolution des conflits frontaliers, des
crises internes, etc.)
D’ailleurs, sous l’impulsion de l’Arabie Saoudite, ces pays ont lancé
une union douanière en 2003, qui devait être suivie d’une union monétaire
en 2005, un marché commun en 2007 et la création d’une monnaie unique en
2010 (13). Ces pays pourraient, à l’instar du couple franco-allemand, initier
une dynamique plus large en direction des autres pays arabes, où ces derniers
pouvaient défendre en plus l’exception culturelle de la région. Ce que
s’acharne à faire d’ailleurs l’Union européenne avec l’adoption de sa
Constitution.
Les pays du Golfe en pole position
De ce fait, les Etats-Unis suivent avec attention le processus
d’intégration économique du Golfe. Le Conseil de coopération des pays du
Golfe regroupe l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Oman,
Bahreïn, le Qatar et le Yémen, qui seul reste un peu à la traîne. L’idée
d’une monnaie unique pour ces pays est régulièrement évoquée du fait que
quatre de ces pays ont des monnaies à parités identiques, du niveau excellent
de l’intégration de leurs économies, lesquelles réalisent les objectifs de
stabilité des prix, le plein emploi et l’équilibre de la balance des
paiements, répondant ainsi à la théorie de l’économiste Ishiyama Hoshihide
(1975) (54), ainsi que celle de R.A. Mundell (1961) sur les critères
nécessaires à la formation d’une zone monétaire optimale (15).
En fait, les critères de mise en oeuvre d’une zone monétaire optimale
(ZMO), ou monnaie unique, reposent dans la réalité, principalement, sur une
volonté commune d’un ensemble d’Etats à adopter une monnaie unique,
c’est-à-dire, d’abord, une volonté politique.
«Le pacte de stabilité et de croissance» censé régir la zone euro (ne pas
dépasser 3% du PIB pour le déficit public et de 60% du PIB pour
l’endettement), a montré ses limites. L’Allemagne prétexterait les coûts
de la réunification et la France ceux de la recherche-développement pour ne
pas les respecter.
Hormis les pays du Conseil de coopération du Golfe, le grand Moyen-Orient
donne l’image d’un ensemble d’Etats présentant une certaine
homogénéité; c’est leur dispersion qui accentue leur faiblesse (Cf. tableau
GMO). Commencer par intensifier les échanges commerciaux intra-régions, puis
veiller à les protéger progressivement par une monnaie commune ne pourrait
qu’être constructif pour tous.
Ces pays sont pourtant conscients qu’en plus des risques des changes et des
fluctuations du billet vert, du tribut qu’ils paient malgré eux. Et cela du
fait des lourds déficits du dollar et de ceux un peu moindres de l’euro, qui
est la conséquence de la coûteuse politique de l’élargissement prônée par
l’Union européenne (environ 2,6% des déficits de l’euro en 2004) et
surtout en y contribuant de fait de manière forcée, même si cela apparaît
incolore et inodore.
Dans le cas avancé d’intégration économique et commerciale des pays du
Conseil de coopération du Golfe (16), les Américains semblent avoir
sous-estimé les capacités des souverains de cette région à faire des
concessions quant à leurs souverainetés respectives. Mais vu l’importance de
l’enjeu, ils ont quand même pris leurs précautions en négociant des accords
de libre-échange avec chacun de ces Etats. L’objectif étant de faire une
dollarisation cachée dans la région. Avec un pétrole qui se vend en dollar et
exclusivement avec cette monnaie, ils évitent le renforcement politique de
l’Arabie Saoudite (moteur de l’intégration) ainsi qu’une mainmise totale
sur la production pétrolière.
La confiance, un moteur essentiel dans l’économie
La complexité technique de la mise en oeuvre d’une zone monétaire unique
pour le monde arabe est certes une réalité (critères de convergence, pacte de
stabilité, traçabilité, etc. ne doivent pas effrayer). Mais il faut rappeler
que l’économie est aussi une affaire de confiance, que les économistes
s’évertuent sans cesse de scruter (cf. les études du groupe d’analyse et
de théorie économique, du California Institute of Technology, qui tentent de
trouver une logique des écarts entre le comportement théorique et réel des
sujets économiques).
Hervet Gaymart, ministre éphémère français de l’Economie, ne voulait-il
pas, dans un élan positiviste, «reconstruire une société de confiance »
(16) afin de redynamiser la croissance en France et en Europe ? Kenneth Arrow,
Prix Nobel d’économie (1954), proche du courant de pensée néoclassique,
n’avait-il pas souligné que la confiance est un mécanisme de base de
l’économie en le qualifiant de «lubrifiant des relations sociales» (17)?
La monnaie est une créance. Et d’une manière générale, l’expérience
montre que l’on ne fait crédit qu’aux riches, aux plus forts, aux plus
dangereux par crainte, par avidité du gain, ou à ceux en qui on a confiance.
Cela explique peut-être le paradoxe du retour du surplus de dollars
rééchangés par la Chine, le Japon ou même la Corée du Sud en bons du
Trésor américain, réenclenchant ainsi la consommation des Etats-Unis et, par
là même, celle de la croissance américaine et mondiale. Est-ce le prix à
payer pour continuer à recevoir la paix et les faveurs des Etats-Unis ?
Le Conference Board (18) est un indicateur vedette aux Etats-Unis. Le Consumer
Confidence Index (indice de confiance des consommateurs) (CCT) de
l’université du Michigan est une information toujours très attendue lors de
sa publication mensuelle par les analystes de Wall Street.
Et c’est de confiance qu’a besoin le monde arabe aujourd’hui. C’est
pourquoi, une initiative pour une monnaie arabe unique, précédée par la
constitution d’une zone de libre-échange dans cette région, est possible. Ni
les difficultés d’ordre politique ni celles d’ordre technique ne seraient
insurmontables, à l’instar de l’engineering adopté par les Européens pour
la réalisation de leur union monétaire. Les responsables des pays arabes ont
inscrit dans leur agenda, lors du 17ème sommet de la Ligue arabe à Alger, la
création d’une zone de libre-échange dans leur aire géographique. L’idée
devrait pouvoir mûrir, même si les rivalités de leadership ont capté
l’essentiel des énergies des politiques présents. C’est un manque de
conscience politique et de réalisme flagrant qui devrait évoluer rapidement
avec le processus de mondialisation en cours.  
Le temps passe, le temps presse. Cela peut devenir une question de vie ou de
mort pour les régimes arabes, pour lesquels une initiative d’union monétaire
régionale propice devrait être, selon les spécialistes, la bienvenue car
chargée d’espoir, de bonne gouvernance et de transition vers une démocratie
non imposée du dehors, comme cela sera certainement le cas avec le projet
américain du Grand Moyen-Orient. Le rôle du politique n’est-il pas aussi de
donner une assurance sur l’avenir ?

1) Hassan Zenati. AFP. In La Tribune du 25.12.04
2) In Global Village. Op.cit. P. 131
3) Hassan Zenati. AFP. In La Tribune du 25.12.04
4) In La Tribune du 05.04.05
5) Gérard Lafay. «Cinq ans de fonctionnement de l’euro». In
géopolitique. 2005. N° 84. P. 87
6) In La Tribune. 24 avril 2005
7) In Quotidien d’Oran du 14.03.05
8) M. Giacobi et J.P. Roux. «Le Dollar». Hatier. Paris 1986. P. 8
9) Milton Fiedman. «Inflation et systèmes monétaires». Calmann-Levy.
1969-1976. Paris. P. 239
10) In Le Monde des 13/14.02.05
11) Joseph Stiglitz. In Globalisation and its Discontents (2002). In
Problèmes économiques. 26.05.04. P. 33
12) K. Arrows. In Global Village. Op. cit. P. 131.
13) Fayçal Metaoui. In El Watan Economique du 28.03 au 03.04.05. P. 10
14) Ishiyama Yoshihide. In Theory of Optimum Currency Areas. A Survey. In
Washington DC. FMI. Vol. 22 n°2. P. 344-383
15) R. Mundell. «A theory of Optimal Currency Areas» (1961). American
Economy. Review. Fol. 51
16) In Le Monde du 30.11.04
17) In Le Monde du 15.02.05
18) In Le Monde du 15.02.05

Par Mohammed Réda Mezoui - Professeur en Sciences Politiques -  Université
d’Alger -


Samedi 4 Septembre 2010


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